‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 3 sur 110 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

MISTRISS BELLAHY A MISS "'.'

Londres, ao leptembre 17 — .

Madame ,

Par déférence pout vos ordres et pour les conseils de plusieurs de mes amis j j'entreprends décrire mon apologie, et de me disculper de toutes les calomnies qui ont été publiées contre moi. Ma conduite, à plusieurs égards , n'a pas été exempte de blâme ; je le sais , et cependant je ne peux me refuser au désir de me laver de ceux de ces reproches que je n'ai pas mérités;

à MEMOIRES

Ce n^est pas sans amertume que je vais traîner mon imagination sur le souvenir de toutes mes erreurs ; mais vous avez désiré de connaître dans le plus grand détail les particularités de ma vie. Je tâcherai de me lès rappeler toutes, et je les mettrai sous vos yeux dans une suite de lettres que je continuerai à mesure que les faits se présenteront à ma mémoire. Vos boes offices répandront , je Tespère , ma justification dans cette société choisie y dont je désire de recouvrer la considération. Un joiu», peut-être, j'^oserai donner au public ces Mémoires recueillis pour votre amusement. Heureuse , si le tableau de mes fautes et de mes malheurs peut, comme un fanal salutaire, écarter Fimprudente jeunesse de ces rives trompeuses sur lesquelles on lui promet le plaisir et la gloire , et où, comme je le sais trop, elle ne doit trouver que le remords et Finfortune l

Je serai souvent, prolixe ; mais votre amitié ne me lira point avec Fœil sévère de la critique. La main consolatrice du temps n^a pu rendre çncore à mon esprit une tranquillité , troublée par tant de tristes événemcns^ et de plus tristes réflexions. Je compte donc sur

votre indulgence pour mon style , comme je Timplore pour ma conduite.

Je n'ai pas , comme un personnage célèbre (j), le projet de remplir plusiem^s volumes des événemens qui ont précède mon existence. Cependant, comme j'ai lieu de penser que quelques-unes des traverses de ma rie ont prj^ leur source dans des faits Ibrl antérieurs à ma naissance , je suis obligée d'entrer dans plusieurs détails relatifs à ma famille. \3n maursiis libelle publié en 1761 , contenant, outre beaucoup de mensonges sur mon compte, plusieurs particularités offensantes pour ma mère; je dois , avant tout, Jajustifier d'imputations injurieuses, et pour cela, je suis contrainte de commencer mon récit à l'époque de sa naissance.

Ma mère était fille d'un riche quaker, fermier du comté de Kent, dont le nom était Seal, n retirait de ses houblonnières, qui éi$à€tÈt très-grandes , tant de hétïéûce , qu'il

(0 Tristnun Shandy» dont les malheurs , ainsi que chacun sait, commencèrent neuf mois avant sa naissance , et qui Ae vient au monde qu'au ti'oisième Volume de son ysloire. ( I^àiê du trùdutUur. >

se vit en état d^acheter, près des eaux de- Tumbridge , une terre appelée le mont Sion, Pendant quelques années , il jouit en paix du fruit de son industrie. Mais, un soir dVutomne, étant resté trop tard aux champs, il gagna un rhume , à la suite duquel vint une fièvre qui Pemporta en peu de jours.

Il n^avait poin^ fait de testament : tout ce qu^il possédait tomba entre les mains de sa femme, sans qu^aucune portion en fût légalement réservée à ma mère , qui avait alors environ quatre ans.

Ma grand^mère, jeune, encore jolie, se trouvant veuve avec un seul enfant, et propriétaire d'une fortune indépendante , pensa que rien ne Fobligeait à suivre les entreprises de mon père , qui demandaient beaucoup de soins et d'activité. Elle vendit donc tout ce qu'elle avait à Maidstone , et se retira aux eaux de Tumbridge. Elle y meubla avec élégance quelques maisons qu'elle louait aux gens riches pendant la saison des eaux.

A peine fut-elle établie dans son nouveau domicile, que sa fortune et sa beauté lui attirèrent les regards de tous les jeunes gens du voisinage , principalement de ceux de la

même secte. Pendant deux ans eUe résista à leurs attaques. Enfin , pour son malheur et celui de sa fille, elle donna sa main à un M, Busby, architecte estimé, et qui passait pour riche. Ma grand^mère, pendant qu^il la recherchait, avait conçu une si haute opinion de sa probité et de sa délicatesse , qu^ellé répousa sans stipuler, ni pour elle, ni pour son enfant, aucune réserve de sa fortune. Il lui fit, à la vérité, les plus belles promesses, tant pour Tune que pour Fautre; mais elle n'eut que trop tôt sujet de se repentir de son imprudence.

Parmi les personnes de quah'té qui occupaient de temps à autre les maisons de mon aïeule, était mistriss Godfirey, sœur du fameux ducdeMarlborough.Une fille d'un premier lit de M. Busby était attachée à cette dame , et demeurait chez elle. Mistriss Godirey, pendant son séjour à Tumbridge , avait conçu pour ma grand'mère une tellç bienveillance, et pour ma mère une telle tendresse, qu'elle ofl5ît de prendre celle-ci chez elle, et de la faire élever, à tous égards, comme sa propre fille tniss Godfrey. Ma grand'mère, qui n'avait alors aucune raison de douter que son mari

ue reconnûi à sa fille une fortune considé^ rable, se refusa poliment à cette ofire; maïs elle promit que , Thiver suivant , lorsque mis* iriss Godfrey retournerait à Londres , eUe Vy accompagnerait et y passerait av^c elle troisi ou quatre mois.

Les eaux étant finies , mistriss Godfrey partit pour Londres; en y arrivant, elle apprit que son illustre frère était abandonné par les mér decin^; elle était alors un peu brouillée avec la duchesse de Marlborough, à qui elle re-. procbait civec raison dVvoir montré au public ce grand homme tombé en enfance. Cette circonstance Tempécha de le voir à ses derniers momens. Je dois ajouter ici que la duchesse avdit coutume de prendre dans son carrosse le ducdeMarlboFOugh, et de le conduire avec elle partout où elle allait , faisant ainsi une espèce de parade de cet homme célèbre, aussi r^do^table daqs un camp , par ses talens militaires, que recommandable dana le e9r hînet par retendue de ses connaissanoes. C^tes, ee spectacle des ruines d^un héros devait révolter tous ceux à qui o» avait l-i»T discrétion de le faire voir.

Mistriss Godfrey ne pouvant aller elle-méine

DE MISTRI8S BBLLAMY.

à rhôtel de Marlborough, et cependaDt désirant dVn savoir des nouvelles, y envoya la SQe de M. Busby. Avec elle y alla ma mère qui avait smvi a Londres mistriss Godfrey.

En arrivant à la porte de Thôid , elles la trouvèrent ouverte, et, à leor grande surprise, elles ne reneontrèrent pas une ame dans tout Tespace qu^eUes eurent k parcourir pour parvenir à rapparlement où le corps élaât exposé* Pas un cierge ne brûlait dans laehambre; pas une personne n^ veillait: tel était le respect, tels étaient les honneun q«e rendaient à Tun des premiers hommes de son siècle, les personnes qui lui âaient unies par les liens les plus chers.

Mistriss Godfrey instruite de ce honteux abandon, en fut irappéeaupointqu^elle en contracta une longue et dangereuse maladie. Elle £mit par tomber dans un état tel, que si Von aivait eu pour ^3ie aussi peu d^attaation que pour son frère, elle eût été enterrée toute vive. Un dimanche matin, se trouvant mieux qu^elle jaWait été depuis quelque temps , eUe s^habilr Ilôt pour all^ a la chapelle. Toutnà-^coup , elle tomba, présentant tontes les apparences de la mort.

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