‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 22 sur 110 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

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Au commencement de Thiver suivant, on remit au théâtre ail for Lo^^Cy or the World t \ye\A lost ( tout pour Tamour , ou le monde bien perdu ) , pièce dans laquelle Barry et Shéridan , dans les rôles d^Anloine et de Ventidius, étaient au-dessus de toute concurrence. La remise de celte pièce amena quelques incîdens assez bizarres pour que je vous en rende compte. Le direcleur, dans un voynge qu^il avait fait dans Tété à Londres, avait acheté un superbe vêtement qui avait appartenu à la princesse de Galles et qu'elle n'^avait porté qu^une seule fois, le jour de la naissance du roi. On me Pavait arrangé pour le rôle de Cléopâtre ; et comme le fond était un tissu d^argent , ma mère avait jugé à propos d^ faire quelques changemens, pour faire paraître avec avantage ma taille , qui était fort mince. Ma femme de chambre, en consé-

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quencej était allée au théAtre pour aider le tailleur et la couturière à faire ce travail , ainsi qu'à coudre une certaine quantité de diamans. Ma protectrice m'avait prêté non -seulement les siens, mais ceux de plusieurs de ses amies, qu'elle avait empruntés à cet eflfet. Lorsque les ouvrières eurent fini leur ouvrage, elles sortirent de la chambre, et très-imprudemment en laissèrent la porte ouverte.

Mistriss Furnival , qui avait une dent contre moi, tant parce que je l'avais éclipsée dans quelques rôles , que parce que je lui avais enlevé celui de Constance^ allant à sa loge, passa par hasard devant la porte ouverte de la mienne : voyant mon bel habillement étalé, et n'apercevant personne pour le garder, elle emporta la toilette de la reine d'Egypte pour en parer la matrone Octw;ie , qu'elle devait représenter. Mistriss Furnival , en observant de temps à autre mon costume , ti'èsdifiGérentde celui des héroïnes du temps, avait acquis assez de goût pour dédaigner le ve^ lours noir, que celles-ci portaient habituellement; et sans considérer l'inconvenance qu'il y avait à revêtir une matrone romaine de la parure d'une reine voluptueuse, ou peut-être

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ne se doutant pas qu^il y eût à cela la moindre inconvenance, résolut d^étre une fois dans sa vie aussi magnifique que moi , et cela à mes dépens. Se mettant donc vite à Fouvrage^elle mit par dehors les plis que, par Tordre de ma mère, on avait mis en dedans.

Ma femme de chambre , de retour à ma loge , ne trouvant plus le précieux vêtement qui avait été confié à ses soins , tomba dans un extrême effroi. Parcourant comme une foUe tous les coins du théâtre, elle apprit en* fin que cVtait mistriss Fumival qui Pavait pris : aussitôt elle court à la loge de celle-ci , et reste confondue en la voyant occupée à défaire Fouvrage qui lui avait coûté tant de peines. Ma domestique était du sang des Obrien, et quoiqu'elle n'eût pas reçu une éducation analogue à ce haut lignage, elle avait hérité de tout le courage des rois d'Ulster : on fiit obUgé d'arracher de ses mains mon envieuse rivale , qui n'en garda pas moins le sujet de la contestation.

Lorsque j'arrivai , au lieu de partager le désespoir d'Obrien , je ne pus m'empêcher de rire de l'aventure ; j'avoue même que je sentis un secret plaisir de l'effet que je présumais

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mieux à faire que de se trouver mal , et les spectateurs eurent la complaisance d^attendre que mistriss Elmy , qui par hasard se trouvait au théâtre , se filt habillée pour finir le rôle d'Octavie; rôle qui , dans toute justice, aurait dû lui appartenir plutôt qu^à mistriss Furnival , la douceur de sa voix et la décence de son maintien la rendant particulièrement propre à le jouer.

La Bièce, au moyen de cette interruptioh, ne put faire le premier jour autant dVffet qu^on en avait espéré. Mais le lendemain , animée peut-être par Féclat de ma parure, ou plutôt par la présence de S. Ex. lord Chesterficld, qui avec sa femme était au spectacle, je jouai, de l'aveu de tout le monde , mieux que jamais je n'avais fait : je fus universellement applaudie.

Un spectateur qui était sur le théâtre , prit un moyen très-peu convenable pour me montrer sa satisfaction. Un peu pris de vin probablement, car sans cela j'imagine qu'il n'eût pu se permettre une pareille hardiesse , au moment où je passais devant lui , il baisa le derrière de mon cou. Irritée de cette insulte , oubliant la présence du lord lieute-

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nant , et celle d'un si grand nombre de spectateurs , je me retournai sur-le-champ vers Tinsolent, et je lui donnai un soufflet. Quelque déplacée que fut cette manière de ressentir un outrage , elle reçut l'approbation de lord Chesterfield, qui , se levant dans sa loge, m'applaudit de ses deux mains. Toute la salle, comme vous pouvez le croire , suivit son exemple. A la fin de l'acte le major Macartney vint, de la part du vice-roi, inviter M. Saint- Léger ( c'était le nom de l'indiscret ) à faire des excuses au public , ce qu'il fit sur-leehamp. Cette aventure contribua , ce me semble, à une réforme que désirait depuis long** temps M. Shéridan. Il fut fait un règlement en conséquence duquel personne désormais ne devait être admis dans les coulisses.

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LETTRE XXL

s5 mars 17 —,

Je repondais par les plus grands efforts aux

bontés du public. M. Garrick, à celte époque,

ayant acheté la moitié de la patente du théà-

l^'^^-^- } tre de Drury-lane , et ayant entendu parler

de mes succès , désira de m^engager pour

^ ^ rhiyer suivant. M. Delany, acteur du premier

- { ' \ mérite , qui venait en Irlande pour voir des

biens qu^il y possédait , fut charge de m'of-

frir dix livres par semaine (i). Je refusai cette

proposition , et j'eus tort. Je dois ajouter ici

que je n'avais pas reçu moins d'encouragc-

mens dans la comédie que dans la tragédie ,

et même dans le rôle de Biddf de Miss in lier

(1) En Angleterre, presque tous les salaires se règlent à la semaine; on règle même ainsi les loyers des voitures, des mïiisons, les traîtemens des commis , etc. , etc.

{Note du tmducieur,)

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Teens (la Fîlle de treize ans) , je prouvai que je pouvais jouer la bouffoiinerie aussi bien que la haute comédie.

J'appris alors que M. Quin avait été trèsmécontent de mon ingratitude apparente, et que s'^étant réconcilié avecmislriss Cibber, il lui donnait les soins qu'ail avait eu la bonté de m'^accorder; elle avait témoigné peu de reconnaissance pour beaucoup de services qu'il lui avait rendus , notamment en la faisant rentrer au théâtre, d'où les intrigues de son mari l'avaient fait sortir; il oublia ses torts, et lui rendit son amitié.

M. Garrick fut si oflFensé de mon refus, qu'il jura, dit-on, de ne jamais m'engager, à quelques conditions que ce fût; mais les directeurs ne regardent guères comme obligatoires ces sortes de sermens : l'humeur les leur dicte , l'intérêt les en absout.

Vers ce temps, je jouais un soir le rôle de ladf Townley dans The Pro^cked Husband (le Mari provoqué). Pendant le spectacle, je reçus de chez mistriss Butler une carte écrite de la main d'un domestique, par laquelle on me priait d'aller chez cette dame aussitôt que je serais libre. Je fis répondre verbalement

que je serais le soir trop fatiguée pour avoir cet honneur.

Si j'^avais réfléchi que la carte était écrite par un domestique , j^aurais conçu qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire ; car mistriss Butler saisissait obligeamment toutes le^ occasions de m'écrire elle-même ; mais je n'y fis point d'attention. Quelques momens après , je reçus un second billet, par lequel on me marquait qu'il fallait venir absolument aussi-^ tôt que la pièce serait finie , et sans même changer d'habillement. Une invitation si près-santé excita ma curiosité, et me fit attendre avec impatience la fin du spectacle. Je devais 'jouer miij Biddy dans le divertissement; mais M. Dyer, qui devait jouer Fribble, s'étantsubitement trouvé mal , on fut obligé de changer la petite pièce , ce qui me permit de sortir plus tôt que je ne l'avais espéré.

Aussitôt que j'eus fini mon rôle , j'entrai en chaise sans quitter le vêtement avec lequel j'avais joué ladf Townley^ et me rendis à Stephen'sgreen. L'habillement que je portai^ étant moderne , il ne paraissait pas ridicule hors du théâtre. Comme j'entrais par une porte du salon dans lequel étaientmistris& But-

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ieret les daines, le colonel et plusieurs hommes qui sortaient de table avec lui, entraient par l'autre côté. Le cercle était nombreux , Télégance de ma parure attira les regards de tous les hommes; mais aucune des dames ne me fitFhonneur de me parler; la maltresse de la maison elle-même daigna à peine me saluer d'une légère inclination de tête.

Un accueil si différent de celui auquel mes amies m'avaient accoutumée, me surprit et me piqua. M' avançant vers mistriss O'Hari^, qui était présente, je lui en demandai la raison : Dans quelques minutes, me répondit-elle, eUe allait savoir si je méritais son amitié. Sûre de mon innocence , et persuadée que ma tante , moins que personne, devait en douter, je me sentis offensée de sa froideur ; mais je commandai à mon émotion, et je repris en apparence ma tranquillité.

Alors entra un homme dont la figure , la taille , les manières , la parure , surpassaient en agrémens tout ce que j'avais jamais vu. Les dames gardèrent leur gravité; on eût cru voir une assemblée de vieilles filles, occupées à déchiqueter la réputation de quelque jeune étourdie. Le bel étranger , avec toutes ses

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grâces, parut attirer aussi peu d^attention que moi. Le cercle dans lequel il me voyait, la richesse de ma toile tte , quWnaient précisément les diamans de mistriss Butler, lui firent croire que jVlais une femme de qualité : et comme tout récemment une jeune personne de ce rang s'hélait déshonorée par une aventure galante, il me prît, d'après la réserve avec laquelle on me traitait, pour cette demoiselle, qui apparemment avait eu TimpudénCe de se montrer , malgré ses torts , dans la première société du royaume. Tout ce qu'il voyait ne pouvait guère lui donner une autre idée.

Dans cette persuasion ^ ou par je ne sais quel autre motif, il parut s'occuper de moi plus que de toutes les autres femmes. Il s'approcha d'un air si facile , si confiant, que je reconnus sur-le-champ qu'il avait voyagé ; il m'apprit qu'il venait de faire le grand tour (i), et qu'il arrivait pour prendre possession de sa fortune, et se fixer en Irlande. Nous entrâmes en conversation sur diverses matiè-

Ti) De l'Europe;.... expression consacrée en Angle um» {Note du traducitun)

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res ; je m^en tirai avec plus d^aisance que je n^eusse cru pouvoir faire dans de pareilles circonstances; ma gaieté était si bien contrefaite qu^elle semblait naturelle. Mon interlocuteur voyant mon assurance , commença à prendre de moi une idée plus favorable qu^il ne Favait eue d^abord.

LVpreuve projetée étant alors finie, on envoya miss Butler pour mettre fin à notre téte-à-téte. Le beau jeune homme , extrêmement curieux de savoir qui j^étais , alla à Tautre bout de la chambre , le demander tout bas à la maîtresse de la maison. Mistriss Butler lui répondit tout haut : <c Mais sûrement vous » savez qui elle est; je suis sûre que vous la » connaissez ; je sais même de bonne part que » vous la connaissez beaucoup. » Surpris , et un peu déconcerté de ce qu^il crut être un dé- &ut d^usage dans une femme bien élevée , qui répondait haut à une question faite à demivoix , il rassura , d^un ton encore plus bas, qu^il ne m^avait jamais vue, et qu^il mettait de Fintérêt à savoir qui j^étais. Fi ! fi ! M. Mediicote, dit alors ma respectable amie ; que direzr-vous pour votre excuse, quand vous apprendrez que c^est là cette aimable fille dont

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VOUS avez si cruellement attaqaë la répatatîon pendant le dîner ?

rappris alors que ce jeune fat, enorgueilli de ses agrémens, s*était vanté , comme font beaucoup d^autres, de faveurs qu^il n^arait pas eues, ne sachant pas que cVtait précise*ment devant mes amis qu^il parlait, et qu'ils Aaient à même de découvrir sa fausseté* Il faudrait le pinceau d^Hogarth pour peindre ou la confusion du coupable, ou mon éton** nement Pendant quelques momens, je ne UtHivai pas un seul mot à dire; ce fut mistrias Butler qui me tira de ma rêverie : venant à moi, elle me prit la main , et avec un sourire plein de bonté : <( Ma cbère enfant , me dit-elle, 1» vous venet de subir une terrible épireuve; h mais elle était nécessaire. Monsieur a lA- » cbement noirci votre réputation. Nous n étions tous oonviûnctts qoe vous ne méri* n tiez pas ce qu^il avait dit de vous ; mais s^il » vous avait vue au théAtre a^nt de v€fns » rencontrer id , il aurait sûrement soutenu i> par des sermens ses calomnies, et ^quoique )> persuadés de votre innocence, il nous eût i> été impossible de le confondre. La mesuM I) que nous avons prise, un peu d(Éigréable

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» peut-être pour vous , lui donne un démenti I» si formel qu^il ne peut rester aucun doute. » Après cette e}iplication, elle m^embrassa ten- , drement. Sortant de ses bras, j^allai me jeter dans ceux de ma tante « qui sembla enchantée de mon triomphe.

Quant à mon calomniateur, il est aisé de croire qu^il ne nous fiitigua pas long-temps de sa présence. Tout agréable qu^il était, personne ne désira de le retenir. Que de charmes o^eussent pas ajoutés à ses grâces naturelles, la bonté, la simple et modeste vérité i

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