LETTRE XXIII
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Lorsque je fus assez bien portante pour recommencer à jouer, M. Barry, voulant tenter la fortune en Angleterre , partit sans avertir le directeur, ni s^embarrasser de son engage^ À idj; j* i x ment M. Shéridan, comme je Pai dit, était î /^ ,
fort aime a Dublin. Lesjeunes gens de ITTni- /' ' i versite en avaient fait leur idole. Les dames le ; . ^ •
flattaient, et Famour-propre Fégarait. Il se L / /^ croyait capable de jDuer tout ce que le théAtre ^^ " peut offrir de plus difficile. Après le départ de M. Barry , il quitta les rôles dans lesquels il était sans concurrent, pour jouer lesjeunes premiers et la haute comédie. Sa figure, sans contredit , n^avait rien de disgracieux , et pou-' vait convenir à cet emploi. Mais son maintien et le timbre de sa voix ne lui permettaient pas ^y prétendre à quelque supériorité.
n ne tarda pas à s^en convaincre, et parut, en remettant Esope , vouloir trouver des
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pièces plus analogues à son jeu étudié. En cherchant un rôle pour moi dans cette pièce, on pensa que celui de la jeune personne était trop insignifiant; celui de la dame raisonneuse exigeait trop de volubilité; je fus obligée de prendre celui de Doris , la vieille nourrice, rôle extrêmement long, qui, avec celui d^Esope, compose les deux tiers de la pièce.
Il nY A nul doute que M. Shéridan, le meilleur déclamateur qui jamais ait paru sur le thét^tre anglais , n^eût eu un succès distingué dans un rôle si particulièrement propre à son talent. Mais la pièce fut interrompue le jour même de sa première représentation : la salle était si pleine, qu^un des spectateurs, nommé M. Kelly, se trouvant très-pressé dans lepar* ' ?rre, franchit la balustrade qui séparait cet emplacement du théâtre. Ce mouvement fut fort applaudi par les spectateurs, dont la plupart n^approuvaient pas le règlement qui les empêchait de se placer dans les coulisses. M. Kelly , flatté devoir quitté une position incommode et tout glorieux devoir fait montre d^un courage qu^il nWait pas, s^en alla au foyer.
J^avais beaucoup entendu parler, dans le
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temps qu^on admettait des spectateurs dei^ rière le théâtre, des libertés que prenaient CCS messieurs avec les actrices. En conséquence, suivant Fexemple de M. Quin, je me tenais exactement dans ma loge ; mais ce jour-là , craignant de ne pas bien savoir une scène presque toute en vers que je devais jouer dans Facte suivant, j^allai au foyer pour prier mistriss Dyer de la parcourir avec moi.
En y entrant, j'aperçus cette actrice qui semblait fort embarrassée, et qu'un homme empêchait de se lever de dessus un fauteuil où elle était assise. ATétant approchée d'elle, elle me dit tout bas que M. Kelly Pavait grossièrement insultée. Sur quoi , sans réfléchir à la brutalité d'un ivrogne , et surtout à celle d'un grossier Irlandais pris de vin, je lui demandai pourquoi elle restait là à l'écouter. Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, que je vis que j'avais offensé la brute, et je m'enfuis dans ma loge, dont je fermai précipitamment la porte; précaution très-convenable, car Kelly me poursuivit, et essaya de la forcer, jurant qu'il voulait se venger de moi.
Le bruit qu'il faisait interrompit le spectacle, et attira le directeur qui vint pour sa-
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voir ce qui Foccasionait Trouvant Kelljr disposé à faire du tapage, il le pria de quitter le théâtre. Celui-ci le refusa, et M. Shéridan ordonna qu^on le fit sortir de force. Il trouva alors de la place dans le parterre , plusieurs des amis du directeur en étant sortis au bruit pour savoir ce qui se passait. La pièce continua jusqu^à la première scène du dernier acte, que Ton jeta à M. Shéridan, qui faisait Ésope, une orange si bien visée, quelle fit entrer dans son front le crochet de fer du faux nez qu^il portait pour ce rôle.
M. Shéridan nVtait pas seulement un homme bien élevé j il avait autant de courage et de résolution que qui que ce fût : on peut croire qu'il ne souiFrit pas tranquillement un pareil affront : sWançant sur le théâtre, il s'adressa ou à l'auditoire , ou à la personne qu?il supposait avoir jeté Forange ; mais, je ne pus entendre ce qu^il disait : on baissa la toile, et la pièce ne fut point finie. L'étourdi qui avait occasioné cet événement , vint alors trouver le directeur pour lui demander satisfaction. Celui-ci la lui donna sur l'heure avec un bâ^ ton qu'^à raison de son rôle il avait porté pendant toute la pièce. Kelly, au grand amur^
sèment de ceux des amis de M. Shéridan qui étaient présens, se laissa tomber par terre en pleurant, et en jurant que son ennemi se repentirait d^avoir traité ainsi un homme comme il faut A la honte de sa profession ( car il avait une cocarde ) , M. Kelly, pendant cette scène, portait une épée à son côté.
Le directeur, après l'avoir ainsi corrigé de son insolence et de sa grossièreté, le laissa se traîner au café Lucas. En y entrant, il réclama la compassion de toutes les personnes présen-^ tes, leur raconta comment il avait été traité, et , pour les intéresser en sa faveur contre M. Shéridan, il prétendit faussement que celuici avait ditquUl était meilleur gentilhomme (i) qu^aucun de ceux qui avaient ce jour-là assisté au spectacle. Il est à propos de vous dire que le café Lucas est le lieu où se rendent ordinairement les Irlandais pour y vider leurs affaires d'honneur. Les parties combattent dans la cour, tandis que les spectateurs, aux fe-
(1) H y a ici une sorte de )ea de mots sur l'expression GeiUienuuui, qui y est prise dans un sens positif, quoiqu'elle n'ait en général qu'une signification indéterminée.
( Noie du traducteur. )
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nétres , veillent à ce que tout se passe hooorablement) et font des paris sur Fissue du corn-' bat. Vous saurez que ces duels sont fort communs : les Irlandais sont très-susceptibles, et très-souvent se tiennent offensés de choses qui n^ont nullement été dites avec intention : il faut, avec eux, mesurer ses paroles, ou Ton est certain d^avoir une querelle. Ils ont, d^ailleurs, d^exeellentes qualités; mais ce dé&ut est général dans le pays.
Il n^est pas étrange que des personnes de cette humeur aient été faciles à disposer à un tumulte, d^autant qu^à cette époque les habitués du café Lucas méprisaient, en général ^ toute autre science que celle qui apprend à distinguer le bon vin d^avec le mauvais. Ils convinrent donc tous de £aire une sortie pour aUer assiéger la salle de spectacle y et sacrifier le présomptueux directeur , qui avait profané la qualité de gentilhomme, en montant sur le théâtre. Il avait un tort plus grave aux yeux de gens aussi ignorans : c^est qu^il avait reçu une éducation soignée , qu41 avait perfectionnée par beaucoup d^étude et d^appiication.
M. Shéridan , ne supposant pas que per-
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spnae pût prendre le parti d^un homme aussi lAche que celui qui Pavait insulte , avait regarde l'affaire comme finie , et s'était retiré pour s^amuser avec qudques-uns de ses amis. La salle était fermée. Les braves cependant livrèrent Tassant y et tâchèrent de forcer les portes; mais les trouvant trop bien barricadées, ils se retirèrent
Le lendemain , on devait jouer, pour une charité publique, la Belle Pénitente, Malgré Fobjet de cette représentation, lorsque M. Shéridan parut dans le rôle d^Boratio, les boucs ( estait le nom qu'ils se damnaient ) se levèrent tous et crièrent aux dames de sortir de la salle. Il est impossible de vous peindre toute rhorreur d'un pareil moment ; la consternation et l'effroi saisirent un moment les dames , qui étaient en grand nombre au spectacle : chacune se précipitait; frères, maris, amans, tous songeaient à mettre à l'abri celles qui les intéressaient; tout était dans la confusion.
M. Shéridan fut de bonne heure invité par ses amis à quitter la salle; mais il ne voulut point j consaatir. Cependant les ioucs ayant snuté sur le théâtre , et poradiriant menaeer sa
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vie , il fut obligé , pour la conserver , de se retirer. Il est probable que sans cette précaution, ib eussent «exécuté leurs menaces; car ils enfoncèrent toutes les portes , dans Tespoir de trouver celui qu^ils appelaient Toffenseur. Les misérables ayant ouvert le magasin , trouvèrent, au lieu de Phomme qu'ails cherchaient, le manequin àtFcdstaff^ qu'ails poignardèrent en plusieurs endroits.
Us me firent aussi Fhonneur de me rendre une visite. Deux hommes de qualité, M. Edward Hussey, aujourd'hui lord Beaulieu, et M. Mirwan, s'étaient joints à eux par curiosité; ils me dirent poliment qu'ils étai ent venus pdur me protéger; mais les prenant dans mon e£froi pour les che& de la troupe , et pensant qu'ils voulaient pousser leurs recherches dans tous les coins du bâtiment , je leur dis avec quelque aigreur , qu'il n'était pas probable qu'ils trouvassent dans ma loge ce qu'ils cherchaient , et que sûrement , s'il y avait un homme , je n'y serais pas occupée à me déshabiller.
Sur ces entrefaites arriva M. Kelly, qui me prenant, je pense, pour mistriss Dyer, dit que j'étais celle qui avait occasioné tout le bruit*
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JWrais reçu peut-être quelque autre insulte , si d'un ton très-décidé je ne leur eusse donné ordre de quitter ma loge. Ils obéirent, après que je leur eus permis de soulever le voile de ma toilette pour voir si le directeur notait pas caché dessous. Aussitôt quHls furent partis, je courus à ma chaise. M. Hussey eut la complaisance de m'accompagner à pied , jusqu'à ce que je fusse rendue chez moi. Jamais je n^ai été plus contente d'y arriver.
Les magistrats craignant, avec raison, .qu'ail ne survînt de nouveaux troubles si le théâtre restait ouvert , ordonnèrent qu'il fût fermé jusqu'au temps des représentations au profit des acteurs. L'affaire, cependant, ne finît pas là : les jeunes gens de l'université, tant pour venger leur camarade , que pour montrer le chagrin qu'ils avaient d'être privés de leur amusement favori , s'avisèrent un matin d'aller faire une visite à M. Fitzgerald, à M. Kelly , et à quelques autres chefs de l'insurrection, et de les inviter amicalement à venir déjeuner avec eux au collège. Dans ce repas ils leur fournirent, de la pompe de leur cour, assez d'eau pour leur rafraîchir
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la tête; ils en avaient besoin , leur dit-on , pour propnrer de sang-froid leur défense contre M. Shéridan, qui avait commence contre eux un procès.
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