‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 25 sur 110 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

L^ON m^attendait toujours chez le colonel Butler, quand je n'étais pas au théâtre. Lorsque, dans celte famille, on entendit parler du tumulte, on fut très-alarmé pour moi, et le lendemain, en envoyant savoir de mes nou^ velles , on me fit prier d^aller passer la journée à la campagne, où Ton était alors. Mais, encore fatiguée de Teffroi que j'avais éprouvé, je n'acceptai la partie que pour le jour suivant.

Ma mère , qui me voyait rarement rester à la maison, parut flattée de mon refus, et se promit beaucoup de plaisir de ce que je passerais un jour avec elle. Dans la journée , j'envoyai Obrien, ma femme de chambre, demander des nouvelles du docteur Walker, qui était fort malade. Elle revint à sept heures, toute eflFrayée, nous apprendre que le docteur était mort, et que déjà l'on se prépa-

l64 MEMOIRES

rait à renterrer. Elle ajouta que lorsqu^oii avait vouiu Tensevelir, les saignées qu^on lui avait faites au bras avant sa mort sVtaient rouvertes et avaient saigné.

11 était tard : nous demeurions à près de deux milles de chez le docteur : manière, depuis quelques mois , était retenue chez elle par un rhumatisme; jVtais moi-même fort indisposée. Il était impossible qu^aucune de nous deux pût arriver chez lui a'ssez à temps pour prévenir une inhumation précipitée , ce que , dans toute autre circonstance , nous eussions certainement fait. Nous sûmes aussiquemistrissWalker^cédantauxinstances de sa sœur, aTak quitté sa maison pour se retirer avec elle à Dunleary. Ma mère , en conséquence, ordonna à la domestique de prendre une voiture, et si le corps était déjà enterré , de le faire retirer à quelque prix que ce fût.

Le plus grand amusement qu'ion puisse procurer en Irlande à des gens du peuple , est de veiller auprès d^un mort. Obrien n'ayant pas Élit un secret de sa commission , eut bientôt plusieurs compagnes. Lorsqu'elle arriva, on lui dit que le corps avait été enterré immédia-

DE MISTRISS BELLAMY. l6:)

leiuenl après qu^elle était partie, parce que Ton avait craint que la maladie dont le docteur était mort ne fut contagieuse. On ajouta que comme mistriss Walker était anabaptiste , on avait, par son ordre, enterré le docteur dans le cimetière de cette secte, qui était à Textrémité delà ville.

Les gens qui accompagnaient Obrien étant venus dans Tespoir d^employer la nuit à leur occupation faTorite , résolurent d^aller chez le marguillier, et dVxécuter les ordres de ma mère; mais il était tard, et ils ne purent trouver sa maison. Cependant, comme rien ne peut détourner des Irlandais qui courent après un plaisir , ils grimpèrent , hommes , femmes et enfans, par-dessus la porte, et entrèrent ainsi dans Tasile des morts. Pendant qu^ils étaient assis autour de la tombe , Obrien entendit ou crut entendre un gémissement , ce qui leur donna à tous uae grande impatience de revoir le jour.

Aussitôt qu^il parut, quelcfues ouvriers qui

^ allaient à leur journée leur indiquèrent la

demeure du mai^uillier , et celui-ci consentit,

non sans beaucoup de peine , à faire ce qu'ails

désiraient. A Touverturr du cercueil , on

l66 MKMOIRE&

trouva le corps entièrement prive de viej mais on remarqua que le mort avait essayé de rompre son linceuil, et de sortir de sa prison. Il sVtait tourné sur le côté, et, comme ma femme de chambre Tavait rapporté , ses saignées s^étaient rouvertes. Le cercueil fut porté chez le marguillier, où une foule de curieux se rendit de toutes parts pour voir ce ménjorahle exemple de précaution inutile. La famille ayant appris ces circonstances , fit remettre le corps en terre, et FaflFaire fut étouflFée.

]Vrexphqueriez-vous bien comment il arrive que nous sommes, en général, frustrés dans nos plus chères espérances? Le cas du docteur est, à cet égard, extrêmement remarquable. La crainte d^être enterré vivant semblait être Tobjet habituel de ses pensées. Ce sujet lui fournissait un fonds inépuisable de conversation, et avait souvent exercé sa plume. Il était impossible de détounier dé son esprit le pressentiment dont cette crainte Pavait frappé, et cependant combien de circonstances se sont combinées pour le réaliser ! leçon frappante qui nous apprend à ne pas nous laisser épouvanter trop fortement

DE MISTRISS BfiLLAMY. 167

par des maux possibles, que toute notre prur dence ne saurait prévenir.

On cite un autre exemple du même genre. Une dame Chaloner, qui demeurait dans le Yorkshire, fut cru morte; comme notre pauvre docteur, elle fut trop promptement ensevelie, mise dans un cercueil, et déposée dans Fenfeu de ses ancêtres.

Quelque temps après On eut occasion de rouvrir le caveau. A la surprise et au grand regret des parens de la dame , on trouva qu'elle avait soulevé la planche supérieure de son cercueil (ce dont elle n^avait pu venir à bout sans de très-grands efforts), et qu'elle était dedans, assise sur son séant. Cet événement, dit-on, a déterminé cette famille, lorsqu'elle inhume quelqu'un de ses membres, à ne mettre sur le cercueil qu'une planche trèsmince , et à l'attacher très-légèrement : précaution plus qu'insuffisante, et dont l'effet 'e plus heureux serait d'augmenter, s'il est possible, le malheur de Têtre qui, enfermé dans un caveau, serait réduit à en profiter.

Je fus très-àffectée de ce triste accident : ma mère en pensa perdre Tesprit; elle ne pouvait se pardonner d'avoir manqué à la

l68 MEMOIRES ^

promesse solennelle qu^elle avait faite à son vieil ami. Nous ne mettons points ce me semble , assez d'importance h ces derniers devoirs que prescrit Tamitié ; naos nous hâtons de fîiir uti spectacle qui choque notre sensibilité; nous nous éloignons à la hâte lorsque^ peutêtre^ un ami défaillant nous désire sans pouvoir nous appeler, lorsqu^il compte sur une main cbérie qui devrait fermer sa paupière. Je Me me rappelle point sans quelque satis£sic^ tkm que les trois personnes cpie j^ai le plus aimées , ont expiré entre mes bras. Ce fut ainsi que je vis mourir ma chère miss Conway , ma m^e , et une autre personne dont vous verret Fhistoîre souvent entremêlée dans celle de ma vie.

Qu'il me soit permis de vous conter encore à ce sujet la mort de feu M. Hcdland.

Il était ti*ès-malade de la petite vérole. La maladie Pavait tellement affaissé, que sa garde le crut mort : comme tel , elle le dépouilla , et Texposa àla manière ordinaire. Le médecin qui en prenait soin, vînt quelques heures après; et comme rien, h sa dernière visite, ne lui avait fatl craindre cet événement, il demanda k voir le corps. On le rondnisit dans

la chambre où, en Texaminant, il crut lui, trouver quelques symptômes de vie. Il fit à Tinstant chauflfer le lit, et mettre le malade entre deux couvertures. Au bout d^une heure, le malheureux jeune homme donna des signes de vie , et put enfin articuler ces mots : Je suis (lans le cieL Mais le long froid quUl avait subi , et les ravages de la maladie , rendirent inutiles tous les soins ultérieurs. Il mourut victime de la rapacité de la mercenaire à qui on Tavait confié.

170 MEHOIBES

Page 1