LETTRE XXV
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Plusieurs circonstances fâcheuses sVtant ainsi succédées, mon imagination retomba dans la mélancolie dont j^avais eu la première atteinte à Ingatestone. Ma mère vit ce changement avec inquiétude : une passion pouvait çn être la cause , et cette supposition nuisait au désir qu'elle avait de me marier avec M.*Crump. Cette union m'eût assuré Taisance: selon elle , c'était plus que le bonheur.
Un inconnu, sous le nom de Strephon, avaitrempli les journauxdeversà ma louange; elle supposa que j'avais pris , à son insu , quelque tendre engagement avec cet amant mystérieux. M. Crump, instruit de ses soupçons, en prit l'alarme, et n'eut point de repos qu'il . n'eût trouvé l'heureux auteur de ces vers.
Près de notre demeure se tenait , chez d'estimables gens , une assemblée où l'on jouait ; la société y était choisie et peu nombreuse. In-
vitée depuis long-temps à en faire partie, j^allai un jour y passer la soirée. Un jeun e homme s^ trouvait, que je nWais jamais remarqué, mais que je sus depuis' avoir été , au spectacle , un de mes plus assidus admirateurs : il s^appelait M. Jephson , et était du collège de la Trinité. Pendant toute la partie, il se tint cloué derrière mon fauteuil : lorsqu'elle fut finie, il m^'offrit de me reconduire. Arrivée à ma porte, je le priai d^'entrer, et je fus un peu surprise de voir le froid accueil que lui fit ma mère. A peine fut-il sorti quVUe me demanda depuis quand je connaissais M. Jephson. Depuis une heure à peu près , lui répondis-je. Ne m^en croyant pas, elle insiste, elle me demande ma parole dlionneur. Madame, répondis-je alors avec une impertinence dont je rougis encore , je ne donne jamais ma parole d'honneur à qui ose contester ce que je lui dis.
Frappée de Finconvenance de mon expression, je me retirai honteuse. Le lendemain, mécontente de moi-même, je partis avant que ma mère fût levée , et j'allai joindre mes amis à la campagne.
Ma mère connaissait mon caractère, çt
sachant quel était sur moi Tempire de sa bonté, elle mVcrivit le jour suivant. Je devais <» me marquait-elle, lui pardonner son inquiétude : M. Jephson était Fauteur qui , de^ puis quelque temps, avait tant célébré mes louanges : sa fortune était bornée et dépendante ; elle avait craint qù^un penchant pour ce jeune homme ne devînt pour moi une source de chagrins»
Je me reprochais d^autant plus ma légèreté à regard de ma mère , que sa situation la mettant en quelque sorte dans ma dépendance , m^obligeait envers elle à de plus grands égards. Le soir, de retour à la ville, je lui fis oublier par mes caresses mon inconséquente vivacité ; elle lut dans mon cœur , et connut tous les motifs qui causaient cette tristesse dont sa tendresse sMtait alarmée.
D'une part, je pensais qu'à l'ouverture du théâtre, M. Shéridan voudrait paraître dans les rôles à^ Antoine ^ de Romeo ^ etc., et je (craignais de perdre une partie de ma réputation en jouant avec un interlocuteur aussi peu propre à cet emploi. D'un autre côté, la santé chancelante de mislriss Buller me donnait de vives inquiéludes : déterminer, pour
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la rétablir, à aller à Spa , et de là dans les provinces méridionales de la France , elle allait être long-temps absente; peut-être jamais ne la reverraîs-je. Miss Saint-Léger nVtait point à Dublin; mistriss O^Hara désormais était confinée dans son appartement , et je ne pouvais la voir autant que me le prescrivaient le devoir et FafFection. JVtais surtout affectée de l'ingratitude dont je paraissais coupable envers M. Quiu : une fausse modestie m'avait empêchée de le prendre pour guide, lui que je devais aimer et considérer comme un père. Ce souvenir pesait comme un remords sur ma conscience. Ma mère me crut et m'approuva, elle partagea mes craintes et mes sentimens.
Je ne dois pas vous laisser ignorer quelle fut la triste destinée de ce jeune Jephson , qui, comme vous allez le voir, ne m'était que trop tendrement attaché.
Quelques années après que j'eus quitté l'Irlande , M. Mossop m'apprit que cet aimable et malheureux jeune homme avait été si affligé de mon départ , qu'il allait passer des nuits entières sur les marches de la maison dans laquelle j'avais demeuré. Le froid et la rosée
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hii causèrent des rhumes fréquens ; une maladie s'ensuivit, qui mit fin à ses jours.
Lorsqu'il vit arriver sa dernière heure , il fit approcher de son lit son ami M. Mossop , et le pria instamment de vouloir bien placer sur son cœur , et de manière qu'on l'enterrât avec lui, un bout de ruban qu'il portait constamment.
M. Mossop, peu accoutumé aux tendres recherches de l'amour, parut surpris de cette étrange prière , et lui demanda quelle pouvait être la vertu de ce vieux morceau de ruban. Sur quoi le malheureux mourant lui dit ' que, n'ayant pas été assez heureux pour pouvoir se procurer une tresse de mes cheveux, il avait obtenu de mon coiffeur cet inestimable trésor; et tel était, dit-il, son attachement pour celle à qui il avait appartenu , que s'il pensait qu'on ne dût pas l'enterrer avec lui , cette idée répandrait de l'amertume sur ses derniers momens.
M. Mossop exécuta l'ordre de son ami ; mais après m'avoir raconté ces tristes particularités, il ajouta : Et ainsi , madame, vous voyez que vous avez tué votre homme. L'insensibilité qu'il montrait dans une occasion si tou-
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chante, loki de me prévenir en faveur de son esprit, excita en moi une espèce de mépris : nos âmes notaient point à Funisson. Je ne pus refiiser un juste tribut de larmes à Fintéres* sant jeune homme dont la mort était en quelque sorte mon ouvrage.
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