LETTRE XXVI
a4 avril 17 — .
C'est ici que doit trouver sa place un iîicident relatif à des personnes qui ont fait depuis^ dans le monde , une figure éclatante.
Passant un soir dans Bristain-Street, jVntends des pleurs dans une maison ; la porte était ouverte, jVntre; une mère et cinq jolis enfans déploraient un dérangement de fortune tel, que Ton se disposait à saisir leurs meubles. Mistriss Gunnings (cVtait le nom de la dame) me connaissait; je lui offre mes services, qu'elle accepte avec reconnaissance. Nous arrachons quelques débris à la main avide du créancier. Deux des filles sont placées chez mistriss Burke, sœur de mistriss Gunnings; j'emmène chez ma mère les deux aînées. L'une fut depuis la comtesse de Coventry , l'autre la duchesse d'Argill : tels sont les jeux de la fortune !
Souffrez qu'à l'occasion de ces beautés ce-
lèbres, je vous raconte une anecdote qui me fiit commune avec elles. Uainée, curieuse de savoir si ses charmes , déjà très-remarquables, lui procureraient un jour les succès quVUe osait s^en promettre, m^invita à aller, avec elle et sa sœur, voir une devineresse qui s¥tait acquis dans Dublin une haute considération; quelques prédictions heureuses lui avaient méritéle nom àe Madame F or tune; la foule , comme de raison , courait à ses autels.
Pour éviter , autant qu'il était possible , de donner à la sybille aucun indice par lequel eUe pût juger de notre état dans la société , nous primes des vêtemens communs , et, au lieu d^aller en voiture, nous nous rendîmes à pied chez elle; afin même de Tinduire plus complètement en erreur, je mis un anneau de mariage que Ton m^avait prêté.
Lorsque miss MoUy parut devant la devineresse , celle-ci lui dit sur-le-champ quVUe serait titrée , ce fut son expression ; mais qu'il s'en faudrait bien qu'elle fût heureuse. Quant à miss Betsy , elle lui prédit beaucoup de grandeur, beaucoup de bonheur même, dans les liaisons qui la conduiraient à cette élévation ,
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mais une mauvaise santé, qui troublerait la jouissance de tous ces avantages. Je me présentai la dernière ; elle me dit d^abord , que je pouvais ôter Panneau de mariage que je portais; car je uYtais pas mariée , et je ne devais jamais Pétre , à moins que , dans ma vieillesse, je n^en fisse la sottise; elle ajouta que l'opulence et la flatterie m'environneraient; mais que , par mon imprudence et ma folie , je tomberais dans Findigence.
Je n'ai garde de vouloir expliquer ces prédictions singulières que ma vie entière, ainsi que celle de mes deux compagnes, a parfaitement réalisées. Je fus si peu frappée des aver^ tissemens de la sybille, que je suis allée étourdiment me briser contre Pécueil qu'elle m'avait signalé.
Le théâtre était rouvert; mais le lord-maire avait invité M. Shéridan à ne pas paraître sur la scène , que le procès contre ses assaillans , qui s'instruisait avec vigueur, ne fût jugé. Cet hiver , M. Woodward , acteur du premier mérite dans la comédie , vint à Dublin se joindre à notre troupe. Vers le même temps, M. Foote vint nous donner le the'f c'était ainsi qu'il appelait ses représentations ;
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elles consistaient en caricatures j dans lesquelles il imitait la voix de la plupart des ac-* téurs d'Angleterre et dlrlande. Je n'ai jamais trop compris quelle analogie il pouvait j avoir entre le thé et le talent de la caricature. Mais comme rAristophanes de nos jours était, sans contredit , un homme d'esprit et de goût j il y avait sûrement dans ce nom quelque allusion qui m'a échappé. J'ai depuis appris sur ce point , de M. Wilkinson , directeur de la troupe d'Yorck, les particularités suivantes.
M. Foote , étant un jour réduit à une telle pénurie qu'il lui fallait ou mourir de faim , ou trouver quelques ressources dans son imagination, s'avisa d'annoncer au public qu'il donnerait un thé ; cet expédient lui réussit (1).
(1) Mistriss Bellamy parait avoir ignoré , i-elativement à Foote, des circonstances que Ton trouve dans le Uftivenal Muséum y {oin 1771. H était de Truro, en G>monaille$ son père était membre du Parlement; et sa mère , héritière de deux grandes iamiUes , avait réuni 5ooo liv. sterL de rente. Ce fut en 17^7, qu'après avoir débuté sans succès comme acteur tragique , il ouvrit le petit théâtre de Haymarket par une petite pièce de sa composition , intitulée
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M. Wilkinson , en me racontant ceci , •ajouta que lui-même, se trouvant à Norwich dans un embarras semblable , il fit la même annonce pour le jour de son bénéfice. Séduits pai* cette nouveauté, et se persuadant qu^outre le spectacle , ils auraient la satisfaction de
Me Diversions of mornin^ (les DiTertissemens du matin). Cet ouvrage ne consistait que- dans l'imitation de personnes connues , dont Foote avait saisi les manières , et dont il copiait , en jouant , le ton , les gestes et même la ligure. Un médecin célèbre , un oculiste à la mode , un directeur de théâtre , étaient entre autres les objets de cette satire. Foote rencontra des obstacles. On lui opposa un acte du Parlement qui limite le nombre des théâtres; mais , soutenu par des gens puissans , il éluda la loi , en renonçant au titre de théâtre et en annonçant simplement qu'il donnerait le thé à ses amis. Sa pièce » avec ce simple changement de nom, eut quarante représentations de suite. L'année d'après , il en donna une antre , intitulée une y ente de Tableaux ^ il y introduisit un juge de paix, un marchand de tableaux , un avocat , tous connus et dépeints avec une vérité très-piquante. Quoiqu'il ait fait quelques pièces d'un autre genre , c'est dans celui-ci qu'il a continué d'acquérir sa réputation* Il mérita le nom d'Aristophanes pour avoir ressuscité \ ancienne comédie , et fit excuser , par beaucoup d'esprit et de talent , la satyre directe , blâmée , avec raison , par les moralistes de tous les siècles.
II. est célèbre par des reparties ingénieuses , dont plusieurs sont connues en France. ( Note du traducteur. )
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prendre du thé , les gens accoururent de toutes parts à cette représentation d^un nouveau genre. Ce qui les embarrassait , et qui fournit matière à leur entretien jusqu^au moment où on leva la toile, était de savoir comment M. Wilkinson pourrait se procurer assez de tasses , de soucoupes et d^autres ustensiles pour servir du thé à tant de monde à la fois.
LfOrsqu^enfin ils eurent reconnu que ce prétendu thé notait autre chose que le spectacle de quelques bouffonneries, leur mécontentement fut extrême; les plaisanteries de Facteur ne furent ni senties , ni comprises ; les spectateurs se retirèrent, persuadés qu^on avait voulu leur voler leur argent. Ils ont conservé cette opinion ; et toutes les fois aujourd'hui qu'on parle à Norwich de cette aventure, on ne manque pas de traiter d'escroc Pestimable Wilkinson.
Cet acteur , aussi recommandable par son caractère privé, que cher au public par ses rares talens , est né en 1739.
Il était directeur de la troupe dTforck, lorsque, voyageant un jour en Ecosse, et se trouvant seul aune table d'auberge abondamment
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servie, il demanda s^il n^ avait pas quelqu^un dans la maison qui voulût diner avec' lui. Un grand acteur, lui dit-on , M. Wilkinson , qui voyageait à pied pour son plaisir , était dans Tauberge. Wilkinson, très-«urpris, Sait prier à diner son Sosie , et reconnaît en lui M. Chalmers, un de ses anciens camarades de la troupe de Norwich. Il eut d^autant plus de droits de se fâcher de la plaisanterie, que M, Chalmers, sous ce nom emprunté, sVtait conduit avec peu de discrétion; mais M. Wilkinson lui pardonna, le défraya, et eut la complaisance de Temmener à Glascow, où il lui procura quelques ressources.
M. Shéridan ayant enfin obtenu, la permis- «^ ^ sion de recommencer à jouer, prit, comme
.; ' ' ' je Favais craint , le rôle d!" Antoine / mais queUe diflFérence entre la voix sonore , la figure enchanteresse de Barry , et la monotone déclamation du directeur ! Le public , qui s^en aperçut promptement, en fut d^autant plus choqué qu'il regrettait le talent de celuici dans le rôle de Ventidias. C'était là , comme dans tous les personnages raisonneurs , qu'il était véritablement supérieur. Pour ajouter à Féclatde la représentation, on
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y avait joint, comme un amusement offert à la belle reine , une danse de gladiateurs. Le rôle de Cléopdtre m^occasiona encore un incident ridicule. Mistriss Kennedey avait une robe dont la queue était déchirée. En entrant sur la scène, elle renversa une timbale, qu^elle entraîna après elle sur le théâtre. Effrayée de ce bruit, je me retourne , et malgré Tinquiétude que me causait le sort de mon héros , je remarque ce bizarre attirail ; il me fut impossible de retenir un éclat de rire ; les spectateurs suivirent mon exemple , et je ne pus reprendre mon sérieux , que lorsque le fatal serpent eut terminé mon règne pour cette soirée.
Les recettes se ressentirent bientôt de la nouvelle distribution des rôles. Le directeur , qui les vit diminuer, me pria de donner des billets à toutes les jeunes femmes de ma connaissance qui voudraient en accepter. Il se passait en conséquence peu de jours que je n^en amenasse quelques-unes outre les deux demoiselles Gunnings, qui demeuraient avec moi.
M. Foote , dans une de ses facéties , ayant attaqué M. Woodward, celui -ci; pour sa
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défense , fit une pièce , qu^il appela le Prête rendu y ou Une Tasse de Chocolat. Cet ouvrage eut beaucoup de succès. Son rival , battu par ses propres armes , lui céda le champ de bataille , et fit sa retraite au théâtre de Haj?mark et. Lorsque les bénéfices commencèrent, M. Woodward, outre ses conventions avec le directeur, reçut de chaque acteur au bénéfice duquel cette pièce fut jouée , dix guinées par représentation.
Lorsque je parus pour la première fois au théâtre de Covent-Garden, M. Wpodward avait demandé ma main ; je Tavais refusée; et depuis ce temps , nous nWions jamais été fort bien ensemble. Cependant, Fhumeur cédant à Tintérét, il notait pas fâché d'avoir pour jouer avec lui une actrice supportable.
L'année théâtrale étant prête à se terminer, ma mère , à ma sollicitation , se prépara à retourner en Angleterre. Je pris d'autant plus promptement ce parti, que le caissier du théâtre, en me présentant mon compte, y avait porté à ma charge 25 livres pour les billets que j'avais donnés. Ceci donnaji^u à une contestation entre M. Shéridan et moi, dans laquelle je déclarai que je ne jouerais '
désormais pour lui à aucun prix. Le caissier me fit entendre le lendemain que Ton arran-gérait TafFaire , si je voulais prendre un nouvel engagement; mais je persistai dans ma résolution.
Avant de partir, je pris congé de tous mes amis , tâche pénible pour une ame tendre et reconnaissante. Mistriss O'Hara me pressa sur son sein avec la plus touchante affection ; je vis couler ses larmes ; je ne la quittai pas sans en répandre. Ma généreuse protectrice, sa fille qui mutait si chère, montrèrent le plus grand regret de me perdre. Les miens étaient d'autant plus vifs, qu'en m'éloignant d'amis si précieux , je ne devais pas me flatter de les jamais revoir : Fàge et les infirmités de ma tante m'interdisaient pour elle cet espoir; et quant à mistriss Butler , la maladie de langueur dont elle était attaquée était regardée comme mortelle.
Lord Tyrawley était attendu en Irlande : ce fut pour nous un motif de hâter notre départ. Ma mère parut regretter beaucoup M. Crump. Parmi les personnes qu'il m'en coûtait de quitter étaient les deux miss Gun-
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nings : rainée surtout mWait inspire beaucoup d^amitié , sujet d'une aimable jalousie que me témoignait souvent a cette occasion ma chère miss Buder.