LETTRE XXXIX
3i août 17 — .
Mon bénéfice approchant , je reçus de mis» Conway une invitation de me rendre le lendemain à Leicesterhouse , le prince et la princesse de Galles se proposant de m^indiquer la pièce qu^ils désiraient que je choisisse pour ma représentation. Je m^empressai d^aller recevoir des ordres si flatteurs.
La pièce qu^avaient choisie leurs Altesses j était le Siège de Damas (1) , dans laquelle M. Quin jouait , avec une grande distinction, le rôle de Caled. Malheureusement le prince
(1; The Siège ofDamascus, tragédie en cinq actes, de J. Hughes. Le sujet est le siëge de Damas fait par les Sarrasins en i634 : cette pièce est très-estimëe ; elle ne se joue cependant guère qu'une fois par hiver , et ordinairement on choisit pour la donner l'époque des bénéfices. John Hughes , auteur de cette tragédie^ moui^ut le jour même de sa première représentation » le 17 février 1790.
{ Note du traducieur. )
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tomba malade, et mourut avant le jour désigné pour la représentation. Le théâtre , pendant quelque temps, fut fermé , etFon ajourna les bénéfices.
M. Metham prenait , de jour en jour , plus de goût pour le jeu. Mon assiduité au théâtre, Fempéchant de rester à la maison , lui donnait de fréquentes occasions de se Uvrer à ce penchant. A la fin de Thiver , je pris une petite maison dans un faubourg, et il alla en Yorkshire, où était restée ma mère avec mon petit George. En son absence , un de ses amis , M. Brudenell , avait la complaisance de me donner Targent dont jWais besoin. Il m^en fallait peu ; je ne voyais presque personne.
M. Metham ayant eu , dans son voyage , plus de succès au jeu qu^il n^en avait espéré , revint de bonne heure à la ville , et loua , dans le quartier de la cour , une grande maison ; il se donna , de suite , un équipage, un train de vie que n'eût pas comporté une fortune double de la sienne. Notre maison de-* vint bientôt le rendez-vous de tous les jeunes gens à la mode : et comme j'étais reçue dans la famille de mistriss Dives, les dames que
j'avais connues avant ma liaison avec M, Metham , ne firent point difficulté de continuer à me voir.
Ce fut alors qu'une élection balancée entre lord Trentham et sir George Vandeput, donna lieu à des contestations soutenues avec plus d'esprit de parti qu'on n'en avait encore vu. Une troupe de comédiens français étant venue , dans le même temps , jouer au petit théâtre de Hay-market , la protection que mylord leur donna excita le peuple contre lui. Ce motif rendit l'opposition plus vive et plus longue qu'elle n'eût été. Je prenais, ainsi que tous mes amis , au succès de mylord un intérêt aussi vif que si les destinées de la nation eussent dépendu de ce choix ; j'envoyais à chaque demi-heure savoir des nouvelles du scrutin. Je donnai , à cette occasion , des déjeuners publics ; et quoique je n'eusse , ce me semble , jamais vu lord Trentham, je sollicitais pour lui , comme si j'eusse été son intime amie.
Combien de gens , en des cas semblables , sont conduits par des motifs aussi peu réfléchis ! Egarés par quelques amis intéressés , influencés par l'exemple, par la mode, ils
entrent dans ces contestations; et, dès--lor$, il n^est plus question ni de modération , ni de raisonnement : la prévention dénoue tous les liens de la société ; les amis les plus chers, s^ils diffèrent, d'opinion ne se reconnaissent plus. Un ruban d'une certaine couleur donne sur-le-champ, à celui qui le porte, la plus mauvaise réputation : jamais peut-être on ne Tentendit nommer; n'importe , il mérite les galères , la potence , le bûcher. De ces rivalités naissent la débauche , le tumulte , les querelles , les duels , quelquefois l'assassinat : et tout cela , pourquoi ? pour le choix d'un représentant qui , de l'instant où l'élection est finie, ne se soucie ni de vous, ni de tous les vôtres; qui, sitôt qu'il a mis le pied dans la chapelle de Saint-Etienne, abandonne la cause même que vous souteniez avec tant de chaleur. Il est sans doute un zèle avoué par la raison : mais elle réprouve ces emportemens frivoles ; et comme je m'en reconnais coupable , je ne crains pas de les condamner dans les autres.
Pendant cette élection un incident eut lieu, qui , peut-être , pourra vous amuser. M. Saint- Léger , dont je vous ai précédemment parlé.
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et qui sVtait conduit en plein théâtre d^une manière si peu circonspecte à mon égard ^ arrivait de ses voyages , et vint un matin pour me voir. Avec du bon sens , une taille avantageuse , et une belle figure , il avait dans les manières une certaine fatuité, que son séjour en pays étranger n^avait fait qu^augmenter. Impatiente dans tous mes désirs , je m'étais mise à la fenêtre , pour voir revenir Fémi^aire qui devait m^apprendre Fétat du scrutin. A l'extrémité de la rue , j'aperçois M. Saint-Léger, vêtu comme le beau Léandre ; il avait un surtout blanc avec un collet rouge y.wie veste à la française , ses cheveux en papillottes , et un couteau de chasse à son côté ; à son bouton pendait une petite canne , et deux lévriers le suivaient. Arrivé devant ma maison , et m'apercevant à la fenêtre , il me crie en français : Bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! Des boueurs passaient a^'^c leur tombereau ; ils s'arrêlent pour considérer ce personnage ; Fun d'eux , après l'avoir regardé avec attention , dit à l'autre : Tom , avise un peu M. Talons rouges. M. Saint-Léger , aussi brave et aussi fort qu'aucun homme qu'il y eût en Angleterre ,
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n^eut pas plutôt entendu ce propos que j sVvançant vers Thomme , il le saisit , Tenleva , et tout d^un temps le jeta dans sa charrette. Il vint ensuite nous joindre avec un sangfroid qui ne nous divertit pas moins que son action.
La nouvelle qu^il nous apportait « était le résultat tant désiré de Félection. Rappris de lui que la mauvaise santé de sa sœur Tavait obligée d^aller au midi de la France , où lord et lady Doneraile Pavaient accompagnée. Ce fut pour moi un grand chagrin : jWais espéré que le docteur Thompson , qui m^avait si heureusement rendu la vie , pourrait traiter avec le même succès miss Saint-Léger; mais ce médecin , affligé de la mort de son protecteur , M. Winnington , chez lequel il était logé , et de Favantage que donnait à ses ennemis cet événement , était mort lui - même peu de temps après.
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