LETTRE XL
S7 septembr« 17 — .
La dépense dans laquelle sVlait jetéM, Meiham Favait beaucoup dérangé ; il fut obligé de retourner à Yorck. Il m^avait fait connaître un Français fort aimable , nommé le marquis de Vemeuil , ainsi que madame Brillant y actrice de la troupe , qu'avait amenée de France M. Monnet , et que le peuple avait si maltraitée.
Le goût de la dépense m'avait gagnée ; ne pensant pas que je n'avais nul droit à rivaliser en ce genre avec les gens riches que je voyais , je me livrais à ce dangereux penchant. Je pris une maison à Richmond ; l'un de mes motif$ était que lord Tyrawley , revenu depuis peu en Angleterre y habitait dans ce joli village. Malgré son inflexibilité connue j j'avais de temps en temps quelque espoir de réveiller en lui l'intérêt qu'autrefois il m'avait témoigné. Je m'en flattais d'autant plus , que
M. Metham était absent. Sa. nièce et ses deux neveux demeuraient avec moi , et cet arrangement semblait prouver* que, sHl n^était pas mon époux , il se proposait de le devenir.
Les comédiens français , diaprés le p/eu d'encouragement quMls avaient reçu, étaient si gênés qu'ils avaient à peine de quoi subsister. J'ouvris pour eux une souscription , qui produisit une somme assez considérable; mais par une suite de circonstances fâcheuses, madame Brillant restait dans le plus grand besoin; je lui offris dans ma maison de Londres un appartement, qu'elle accepta.
Peu de temps après mon arrivée à Richmond , j'eus le bonheur de me réconcilier avec lord Tyrawley. Ses bontés me furent datant plus utiles que , malgré un traitement avantageux , malgré un bénéfice très-lucratif, et la générosité sans ^bornes de M. Metham , je me trouvais souvent au dépourvu d'une guinée; position affligeante pour une personne dont le plus grand plaisir fut toujours de soulager les besoins des autres. C'était en moi un penchant naturel , auquel je ne cherchais point à résister. Aujourd'hui même, en-
tourée de mille désagrémens , qiie mV causés cette disposition indiscrète , loin de regretter de m'y être livrée , je bénis Pautenr de tous dons de m'avoir départi une portion de sa bienveillance.
Lord Tyrawley , auquel je présentai le marquis de Vememl , fut très-content de sa société. Ma petite maison était toujours pleine de monde. Le marquis, un jour, proposa de louer la salle d'assemblée , pour y jouer quelques pièces françaises. Les deux miss Meredith , avec qui j'étais toujours liée , parlaient facilement le français, ainsi que deux dames qui , comme elles , demeuraient avec moi. Je fis venir madame Brillant , et en peu de temps nous fumes en état de jouer Andromaque , Zaïre et Athalie.
Cette fantaisie ne laissa pas que d'être coûteuse ; nous offrîmes à toute la bonne compagnie du pays , un repas composé de ce que la saison produisait de plus délicat II fallut tout foire venir de Londres , et j'étais aussi glorieuse de ma magnificence que si j'avais eu, pour la soutenir, toutes les richesses d'Athalie. Le marquis paya la salle, les lumières, la musique , le vin et les domestiques ; je
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fournis les habits , les fruits , le thë y etc. Mais ce ne fut pas tout; car, pour terminer la féte^ on me présenta, par manière dVpilogue , un mémoire par lequel je me trouvais devoir encore 3oo livres.
Mais je dus me croire bien dédommagée de ces petits frais par les complimens de M. Monnet , qui m''assura que , si je voulais , Tété suivant , faire un voyage à Paris , nonseulement jVclipserais les Dumesnil et les Gaussin, mais je pourrais plaire au grand monarque lui-même. Il me semblait, dans mon amour pour M. Metham , que le plaisir de faire une pareille conquête , pour la lui sacrifier, suffirait pour me consoler de toutes mes folles dépenses.
M. Metham avait eu de mauvaises chances. Il me manda qtfil ne pouvait plus garder notre maison de ville; son père, ajoutait-il, persistant à ne pas vouloir seconder ses folies, il ne savait quand il viendrait à Londres. M. Garrick, quMl avait rencontré , avait fait réloge de mes talens, et paraissait désirer de m^avoir dans sa troupe ; il m'invitait donc à prendre un logement provisoire jusqu'à ce qu'il pût, ainsi que le major Burton, qui
était avec lui, trouver assez dWgent pour se libérer, et venir à Londres. De là, le major se proposait d'^aller rejoindre en France miss Saint-Léger.
Je commençai , pour la première fois , à penser aux affaires dVrgent. Je me trouvais fort endettée, et, quoique, étant mineure, je nVusse point à craindre pour ma liberté , j'étais fort afSigée de me voir demander de Pargent que je ne pouvais donner. Je n'avais plus rien à espérer de lord Tyrawley ; il se préparait à se rendre à son gouvernement de Gibraltar : les besoins de cette place exigeaient sa présence; et quand même il fût resté en Angleterre, son goût pour la dépense Feût mis hors d'état de pourvoir à la mienne.
Je pris à Londres une maison meublée , que je payai fort cher. Mon amant absent , mes amis malades , me rendaient importun le séjour de la ville: Je me mis en tête d'aller à Tunbridge , voir la terre qui avait appartenu à mon grand'père, M. Seal. Je fis donc retenir pour moi un logement au Mont-Sion , lieu qui , sans le mariage imprudent de ma grand'mère, aurait dû un jour m'appartenir.
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J^avais souvent remarqué un «issez joli enfant, couvert de haillons, qui servait un pauvre musicien en face de chez moi ; je lui fis demander par ma femme de chambre s^il cherchait une place. Mourant de faim , et rongé de vermine, le jeune homme dit qu^il ne demandait pas mieux que de changer de condition ; en conséquence je Farrêtai ; il était de Burges en Flandres; ce fut tout ce qu^on put savoir de son histoire. Il me montra beaucoup de zèle et d^attachement. Sa reconnaissance pour moi semblait tenir de Padoration.
Déterminée à aller à Tunbridge, je pensai qu^il ne convenait pas à une personne de mon importance de voyager sans un équipage complet. Je partis avec ma femme de chambre, dans une voiture à six chevaux; mes deux domestiques, à cheval , m^accompagnaient; un Virgile à la main, je charmais Tennui de la route. Ma vanité, toujours prête a se nourrir d^illusions, anticipait sur la gloire de la brillante conquête qui m^attendait en France, et sur le plaisir d^en faire hommage k Tamour.
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