‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 45 sur 110 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

9 octobre 17 — .

j£ perdis, à la fin de cet hiver, mon aimable amie miss Conway. Dans un bal où elle sVtait fort échauffée à danser, elle eut Pimprudence de boire un verre de limonade , et mourut quelques heures après, dans des douleurs affreuses. Elle expira, comme je Tai dit, entre ' mes bras. J^ai la consolation de penser que mes soins ont adouci Famertume de ses derniers momens.

Miss Saint-Léger était en France, et toujours malade : elle m'invitait à Taller joindre; mais jVtais moi-même trop indisposée pour voyager. Le repos et le beau temps dissipèrent les fatigues de Thiver.

L'année suivante, notre théîitre, quoique augmenté de deux nouveaux acteurs, M. Mossop et M. Ross , ne fat pas très-fréquenté. Plusieurs nouveautés que fit représenter M. Garrick, n'eurent que de médiocres succès,

DE HISTRISS BELLAMY. 3oi

et il remit au théâtre the Mourning Bride ^ dans laquelle il jouait Osmyn. Mécontent de ce que j^avais prié le docteur Young de me communiquer sa pièce des deux Frères ( the ^rgthers ), qui devait se jouer prochainement, il donna àmistriss Pritchard des leçons pour le rôle de Zara, et négligea la pauvre Almérie. Cependant mon succès , dans ce personnage , fut presque aussi complet que celui de Roscius lui-même; et je crois que, malgré la gloire qu^il acquit dans celui d^Osmyn , malgré les recettes considérables que produisirent huit représentations successives , il eût volontiers sacrifié tous ces avantages pour que je n^eusse pas obtenu, dans le rôle d^Almérie, autant d^applaudissemens.

Encouragée par mon succès, mistriss Clive essaya de jouer celui de Zara, et elles^en tira, selon moi , avec infiniment plus d^intelligence que mistriss Pritchard. Mais le public , en général, n^aime point à voiries acteurs sortir de leur emploi.

M. Woodward, pour me le prouver, me racontait quMlavait un jour entrepris déjouer le rôle de Charles dans le Non Juror, Mais les spectateurs étaient habitués à le voir pa-

3û2 HÉMOIRBS

raltre dans les rôles bouffons, teb que Slender, fVittol, etc. Sitôt qu^ils le virent entrer avec Tair grave qui convenait à son personnage , ils partirent d'un éclat de rire, et recommencèrent jusqu'à la fin de la pièce^ toutes les fois qu'il parut sur la scène. Cet accueil le décida à renoncer au cothurne pour s'en tenir au brodequin, qui lui avait acquis une si haute réputation.

On mit alors à Tétude la pièce dToung , ihe Brothers} et comme elle passait pour trèssupérieure à son autre pièce , the Revenge , on en espérait beaucoup de succès. On distribua , dans le même temps , les rôles du Gilblas de M. Moore. M. Garrick qui, par amitié pour l'auteur, s'intéressait beaucoup à la réussite de l'ouvrage, me destina dans cette pièce un rôle que je refusai.

Le directeur, déjà mécontent de moi , m'écrivit dans sa colère : « Depuis que le public )> vous a gâtée , vous croyez avoir le droit de )» faire tout ce qu'il vous plait. La liberté » que vous avez prise de demander à lire » la pièce du docteur Young est inexcu- » sable. Je vous ferai voir que je suis le seul )» qui doive connaître de tout ce qui regarde

DE MISTRISS BELLAMY. 3o3

n le ihcàlre; et je trouverai moyeu de vous » faire repentir du peu dVgards que vous » avez pour moi. )>

Assurément je n^avais pas eu la moindre intention d^offenscr ce directeur si jaloux de sa prérogative, et je crus devoir Ten assurer : mais j'^ajoutai que, très-facile à me laisser conduire par la complaisance , je ne me laisserais gouverner par personne au monde , avec un sceptre de fer.

Ce petit grand homme (car tel il était dans toute rétendue du terme) avait dans le caractère autant de bassesse que d^élévation dans le talent. Cette assertion pourra paraître étrange relativement à un homme qui, de Taveu des meilleurs juges, peut être regardé comme le premier acteur qui ait jamais monté sur le théâtre. Mais j^aî eu mille preuves que son adresse égalait son habileté.

Il envoyait , par exemple , M. Vamey, le concierge de son théâtre , chez quelques femmes de qualité , les prévenir , comme par bon procédé, que le directeur devait jouer tel jour, et que, s^il était possible, il leur garderait une loge. Je Tai vu venir faire cette histoire à des dames qui, croyant lui

3o4 MÉMOIRES

être fort obligées , lui donnaient une guinée pour le remercier , sans compter les étrennes de Noël, et le présent qu^on lui faisait à son bénéfice ; et cela , lorsqu^à ma connaissance , il n'j avait pas , pour la représentation annoncée, une seule loge de retenue.

Lorsqu'il fiitquestion dVtucGer theBrothers^ j'offris de céder à mistriss Pritchard le rôle qui m'était destiné, mais le docteur n'y voulut point consentir.

A lalecture de la pièce, je repris un vers qui me parut ne devoir pas sortir de la bouche d'une femme. C'était :

I will speak to you in thunder (i).

L'auteur assura que c'était le plus expressif de sa pièce; à quoi je répondis que sans doute il le serait encore plus , s'il y joignait les éclairs. Le docteur s'échauiSa : c'était, disait-il , le meilleur vers qu'il eût jamais fait. Je ne pus m'empêcher de lui dire : Docteur, j'ai peur de perdre vos bonnes grâces, comme .fil en

(i) Littéralement : Je vous parlerai en tonnerre.

DE MISTRISS BBLLAMY. 3o5

pareille occurrence Gilblas auprès de l'évêque de Tolède (i). Cette plaisanterie, qui fit rire les auditeurs, acheva de le déconcerter. Je craignis d^avoir offensé un homme que je respectais; et lui prenant la main, je le priai de se rappeler les leçons d^indulgence et de modération qu^il nous avait données dans les Nuits. Il me remercia de bonne grâce; et après avoir fait quelques tours dans la chambre avec un air aussi affligé que dut Favoir Jephté prêt à consommer son sacrifice, il prit une plume et effaça le vers.

Garrick, surpris, le fiit encore plus quand le docteur me demanda à dîner pour le lendemain. M* Quin , se trouvant ce jour-la à Londres, fiit de la partie. Nous passâmes: une heureuse et agréable journée.

(i) C'est de Tarcheréque de Grenade qu'il est question dans le trait de Gilhlas , auquel Fauteur fait allusion .

{Note du traducteur. )

3o6 MéMOIRBS

Page 1