LETTRE XLVI
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La pièce du bon docteur eut deux représentations (1); mais elle dut son succès moins à son mérite qu^à la considération dont jouissait Pauteur. Gilblas n^eût eu que deux re^ présentations, si M. Town n^en eût demandé une troisième pour Tauteur. Le sort d^une pièce nouvelle dépend beaucoup de Fheihreuse distribution des rôles; et ceux de Gilblas avaient été distribués avec plus de prévention que de jugement.
Une pièce nommée Eugénie, ou la Fille supposée, traduite du français par le docteur Francis^ quoique jouée par Garrick et ses premiers acteurs, ne put se traîner que pen-
(1) CeUe pièce de Thompson ne paraît pas être restée au théâtre ; celle qu W y joae sous le même titre ihe Bmthen^ est une comédie en cinq actes , de Cumberland.
( Noie du traducteur, \
dant six ou neuf représentations. Le direoleur, découragé, remit au théâtre le Masque d* Alfred^ de Mallet, dont le succès le dédommagea. Garrick se surpassa dans le rôle d^ Alfred; et lorsqu^il prononça ce vers emprunté de Racine :
I Fear God , aod hâve no other Fear , Je crains Dieu , cher Ahner , et n'ai point d'autre crainte ,
il parut, comme Atlas, soutenir le monde sur ses épaules.
Ni mes occupations, ni une santé chancelante ne ro^inspiraient le désir de voir beaucoup de monde. Je jouissais peu de la compagnie de M. Metham; il passait presque tout son temps à perdre son argent chez White , ou dans quelque autre café. Le 3o janvier approchait; cVtait le jour de sa naissance, et je me proposai de donner ce jour-là une fête à nos amis.
M. Metham y amena M. Calcraft, que je ne connaissais que pour Tavoir vu avec M. Fox, lorsque le hasard avait amené celui-ci chez moi, et parce qu^il venait assiduement au ihéAtre , où lord Robert Sutton me l'avait pré-
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sente. Mon diner fut trouvé fort beau; mais le dessert, que mWait fourni le célèbre confiseur Robinson, enleva tous lessuflfrages; il était plus brillant en eflfet que ne pouvait Texcuser la fortune de M. Metham; et s^il faisait honneur à mon goût, il en faisait peu à ma discrétion.
Parmi les complimens que me firent les convives, quelqu^un observa que jWraispu, ou supprimer, ou réduire ce service. Je sentis que jVvais eu quelque tort de laisser cela à Tarbitraire du confiseur. Voulant tourner la chose en plaisanterie, je dis que je nVvais pas peur d^aller pour cet article en prison; et quW reste, si cela mWrivait, quelqu^un de mes amis ici présens voudrait bien m^en tirer. A ces mots, M. Metham se lève furieux, et déclare que je pourrais y pourrir avant qu'ail m^en fil sortir.
Tout le monde surpris garda le silence; enfin, M. Calcraft, se tournant vers M. Metham, lui dit : Je suppose, monsieur, que vous n^en voudriez pas à ceux qui le feraient. Je tâchai de reprendre mon maintien ordinaire; mais cela me fut impossible : la gaieté ne reparut plus dans la société. Pour comble
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d^embarras, on nWait ce jour-là ouvertaucun lieu de réunion publique qui pût servir de prétexte à mes amis pour me' quitter. Je fus obligée, avec un cœur brûlant de dépit, de paraître gaie, et de prolonger ce supplice jusqu^à trois ou quatre heures du matin.
JVvais engagé une dame k emmener M. Metham, qui, je crois, ne demandait pas mieux que de sVn aller , sentant le trouble qu'avait jeté au milieu de nous un ridicule accès de jalousie. Telle en effet était la cause de son incartade. Lord Downe , qui crut en être Tobjet, se retira aussitôt qu^il put le faire décemment. J'ai eu quelques raisons de croire que ceseigneur m'honorait d'un tendre sentiment; mais jamais un seul mot de sa bouche , tant que je fus sous la protection de M. Metham, ne me fît connaître son penchant.
Lorsque les hommes furent partis, quelques femmes de mes amies plaidèrent auprès de moi la cause de M. Metham. Humiliée de l'outrage que j'avais reçu , et fatiguée de leurs sollicitations, je me jetai devant elles à genoux, protestant que désormais, quand il m'offrirait sa main , je la refuserais; et quand , ajoutai-je, ma vie en dépendrait, je ne con-
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sentirai de mes jours à avoir avec lui le moin« dre rapport
O Sterne! pourquoi ton ange des souvenirs n^a-t-il pas, de sa main indulgente, e£B)cé du livre de mémoire cet imprudent et cruel serment ? Le bonheur encore eût pu être mon partage; mais je ne méritais pas quWe intelligence céleste excusât les mouvemens de ma colère : mon emportement notait pas digne de la pitié d^un ange.
Restée seule vers le matin , trop émue pour chercher un sommeil qui m^aurait fîiie , je marchais dans ma chambre. ATétant approchée de la fenêtre , je vis , à la lueur des lanternes , un homme qui se promenait dans la rue, et qui semblait aussi agité que moi. Rien en ce moment ne pouvait exciter ma curio-* site , et je n^eus garde de penser que cet homme fut plus occupé de moi que je ne Tétais de lui.
M. Metham vint le lendemain ; 0 ticha , par les plus humbles excuses, d^expier la grossièreté de la veiUe ; il imputa sa faute à un instant d^égarement, qui ne venait que de l^xcès de son amour. Mais mon ressentiment était trop vif pour céder à ses protestations.
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Ni les expressions les plus ardentes de sa passion , ni le langage secret de la mienne , qui plaidait intérieurement pour lui , ne firent la moindre impression sur mon ame irritée; je restai inexorable; il me quitta dans un état difficile à peindre.
Tu pardonneras nan-«eulement sept ibis , a dit le Dieu de paix , mais soixante-dix fois sept fois. Comment ai-je méconnu ses lois ? Comment ai-je oublié que , suivant le dogme de tous les siècles, Famour s^augmente par les querelles des amans? Hélas IjVtais jeune alors , sans expérience , et fière de ma persévérance dans des résolutions que souvent , comme le dit Hamlet, il serait plus honorable d^«[ifreindre que de garder.
Au bout de quelques jours , M. Metham voyant que je m^obstinais à ne le plus reoe* voir comme amant , me fit solliciter, par le colonel Sandford , de le voir comme ami. JY consentis d^autant plus volontiers , que j^étais décidée à ne former avec qui que ce fôt aucune liaison d'^un autre genre.
M. Quin , à qui je fis part et de Tévénement et de la résolution à laquelle il avait donné lieu y approuva fort le parti que je
prenais. Quant au public ^ je n^avais jamais pris la peine de le tromper ; il ne juge de nos actions que par les apparences ; les occa^ sions qui leur donnent lieu , les motifs qui les déterminent , échappent à sa vue. Quiconque a placé son bonheur dans Topinion publique, doit s^attendre à des jours orageux et à des nuits agitées. C^est à la conscience à nous dédommager , k nous consoler de ses méprises.
Quelques jours après , ma femme de chambre me remit un paquet qu^on avait apporté pour moi ; il contenait dix bUlets de banque, de cent livres chacun. Après bien des conjectures, j'imaginai qu^un présent de cette magnificence ne pouvait m^étre fait que par quelqu^un qui prenait à moi un grand intérêt. Je Tattribuai à mylord Downe; et pensant que Fauteur ne tarderait pas à se faire connaître , je mis en réserve les dix billets , bien décidée à n^en point faire usage.
M. Metham devait dîner avec moi. Pour éviter un tête-à-téte , qui ne pouvait être agréable ni pour Fun ni pour Fautre , j'engageai le colonel Sandford à Faccompagner. Avec eux vint M. Calcraft , qui devenait de plus en plus intime avec M. Metham ; mistriss
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Lane , la seconde fille de M. Quin , étant venue par hasard, je la retins pour être de la partie.
Pendant le diner , je témoignais quelque regret de ne pas avoir de places pour aller voir la nouvelle pantomime d'Arlequin sorcier. Mistriss Lane oflPrit obligeamment de m'en procurer, tant pour moi que pour les jeunes Dives, qui continuaient d'être habituellement avec moi. Comme je n'avais point d'engagement pour le samedi suivant , nous choisîmes ce jour là. Le cher ami du confiant M. Metham , M. Calcraft, proposa alors à ces Messieurs de faire une course à Oxford , pour y assister au jugement de miss Blandy. Le colonel et M. Metham aimaient la dissipation ; ils acceptèrent la partie , et convinrent de partir le lendemain matin.
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