LETTRE L
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M. Gansel me flattait , me consolait ; il ne négligeait rien pour me décider à accepter ce qu^il appelait mon bonheur ; il me soignait dans mon indisposition, avec une attention plus convenable à une vieille garde-malade qu^à un riche et ancien membre du parlement d'Angleterre.
Enfin, je reçus une lettre de ma mère; elle avait, me disait-elle, fait part à M. Metham du lieu de ma retraite. Cette connaissance avait paru le tranquilliser. Elle avait lieu de croire que Tamour -propre offensé par la crainte d'avoir un rival , avait eu plus de part à sa colère que Fardeur d'une grande passion. Le bruit courait, ajoutait- elle, qu'il avait renoué une ancienne liaison avec une femme galante de qualité. A en juger par l'indifférence avec laquelle il parlait de moi , il était probable que, quand même je relâcherais
quelque chose de mou obstination , il ne se proposerait pas de mVpouser.
Cette lettre fatale , confirmée par le silence que gardait M. Metham, quoiqu^instruit , me disait-on, de ma retraite , ranima un ressentiment qui commençait à fléchir, et mit le comble à mon infortune ; car si je Tavais vu avant de consommer Funion que Ton me pressait de former, quoique jVusse pu peut-être ne pas vouloir être à lui, je nVurais jamais consenti à être à un autre. Ainsi, victime d^une cruelle déception , dont ma mère avait été Tinnocent instrument , je devins la dupe de ma propre indignation.
Ce sentiment prenant alors le dessus dans mon cœur , et M. Gansel multipliantr ses efforts pour me faire accepter les propositions de M. Calcrafl, je ne pus résister à cette double influence; Técrit fut dressé, et M, Calcraft mandé pour le signer.
Mais mon consentement était à peine donné, que Fimage de Thomme que j^aimais encore, malgré sa grossièreté passagère, vint se représenter à mon esprit , et en bannir tout autre objet C'était le premier, le seul que j'eusse jamais aimé; c'était le père de mon enfanta
L^union que j^aUais former répugnait à mon cœur , et je m'attachai de nouveau à la résolution que j'avais prise d'éviter toute liaison avec aucun honune. Mon hôte , instruit de ce changement de disposition, employa pour m'en détourner les plus puissans argumens. Il y avait de la folie, me disait-il, à contrarier la fortune qui me jetait à la tête une union assurée avec un homme déjà riche et destiné à l'opulence. Je ne pouvais, sans inconsé* quence, sans enfantillage, retirer la parole que j'avais donnée. Il avait réservé pour le dernier le plus puissant de tous ses raisonnemens; il était surpris, dit-il en terminant, que douée d'un esprit si fier, si indomptable, jepusse tranquillement me voir traiter avec indiflférence. Cette idée réunie au souvenir de l'humUiation que j'avais reçue à Tunbridge , éveilla de nouveau mon ressentiment; « il vint )i comme le corbeau qui voltige sur la maison » infectée, » et obscurcît tellement ma raison qu'il ne me laissa plus la force de m'opposer à mon malheur.
Je n'ai pas besoin de dire que M. Calcraft arriva bientôt à Donnalan-Park. Le contrat fut signé ; et à la cérémonie près , nos noces
furent célébrées à la satisfoctîon de toutes lès parties excepté moi. Le bon Gansel était aussi glorieux, aussi satisfait dWoîr réussi à sa négociation y que sMl eût marié sa propre fille à quelque prince héréditaire. Quant à moi ^ comme la colombe de Marche , j^aurais bien voulu retourner à cet asile où j^avais si longtemps trouvé le bonheur; et si j^avais connu la vraie situation où se trouvait Thomme qui m^avait offensée , au lieu d'attendre qu'il me prévînt par sa soumission, j'aurais été, Polîvier à la main , lui demander la paix. En partant pour revenir à la ville, nous laissâmes Pacte entre les mains de M. Gansel. Il ne pouvait être nulle part plus en sûreté que chez un ami aussi zélé pour mes intérêts.
Aussitôt que je fus à Londres , supposant rélat de M. Metham tel qu'on me l'avait dépeint, je lui écrivis que je venais d'élever entre lui et moi une séparation éternelle. Quelles furent ma surprise et ma douleur . quand j'appris qu'au lieu d'être dans l'insouciance gu'-on lui avait prêtée, il avait été, depuis mon départ , continuellement retenu au lit par une grosse fièvre , dont il était à
peine convalescent! Au reçu de ma lettre ^ le mal reparut ; avec lui revint le délire. Son égarement fut plus violent que jamais; dans les accès de sa fureur, il tenta plusieurs fois de s^ôter la vie. Les tendres soins du major Burton et la vigilance d^un domestique affidé qui ne le quittait jamais, rempêchèrent d^exécuter ce funeste pi:ojet.
J^ai su depuis que le compte que m'^avait transmis ma mère de la tranquillité quVvait recouvrée M. Metham, et de Tancienne intrigue quMl avait renouée , luT avait été rendu par ma femme de chambre, qu'avait gagnée M. Calcrafl. Cette manœuvre , en contribuant à Funion que celui-ci désirait, produisit à peu près Teâfet qu'il en attendait; mais elle ne servit pas à lui procurer le bonheur qu'il s'en était promis. La fausseté , dans de pareilles circonstances, conduit tou* jours à un but opposé à celui pour lequel on l'a mise en usage.
J'étais à Londres depuis quelques jours, lorsqu'on me dit que Sherrad, domestique de M. Metham, demandait à me parler ; il m'apportait une lettre. Le pauvre garçon*, la lai^ me a l'oeil , m'apprit que son maître était
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encore retenu au lit, et que, sûrement, il allait mourir si je ne voulais pas le voir ou lui donner quelque consolation. Il me demandait . sans cesse , croyait se jeter à genoux devant moi, et me conjurait de lui pardonner. Lorsque j'eus dit à Sherrad qu'il était trop tard, et que mon sort était fixé, le digne homme sVcria: « Hé bien, nous sommes donc tous perdus, et mon pauvre petit maître aussi ! )» Puis il pencha sa tête, avec Fair d'une affliction profonde.
Ces marques naïves d'attachement, le nom de mon enfant, prononcé par ce bon serviteur qui l'aimait comme si c'eût été le sien, me causèrent une émotion que je ne pus supporter; mon ame était déchirée; je m'éloignai avec précipitation, pour cacher ce que j'éprouvais, et, dans ma douleur, j'accusai ma mère de s'être entendue avec Calcraft, pour me tromper et me perdre. Ne pouvant résister à l'agitation de mes sens, je tombai, privée de sentiment. On me transporta dans ma chambre ; j'étais presque dans le même état que le pauvre Metham ; il me semblait que le monde était anéanti pour moi.
M. Metham, lorsque son honnête valet lui
raconta ce dont il avait été témoin, sembla redoubler d'^affliction. Dans un accès de véritable folie, oubliant les obstacles insurmon^ tables qui désormais nous séparaient, il m^écrivit pour me renouveler ses promesses de mariage, et me conjurer de lui permettre de les remplir.
Tant dVpreuves successives avaient jeté mon imagination dans une espèce de désordre , qui se prolongea pendant plusieurs jours. Cette agitation , en s'^apaisant , se* changea en une insensibilité stupide. Je n^'avais pu, dans ce trouble, répondre à la lettre de M. Metham ; il fut si offensé de mon silence , qu^îl envoya prendre mon fils chez ma mère» et le plaça chez mistriss Dives, sa sœur. Cette circonstance n^ajoutait pas à mes peines; mistriss Dives avait à son frère de grandes obligations, et jWais montré à ses enfans une tendresse qui me garantissait Taffection quVlle aurait pour le mien ; il avait alors deux ans et trois mois.
Vous voyez quelle combinaison dVvénemens me pouissa pour ainsi dire à ce nouveau genre de vie dans lequel je vais entrer. J'ai sans doute à me reprocher la précipita-
lion avec laquelle je me promis de ne point renouer avec M. Metham , et surtout Tobstination avec laquelle, rejetant Thonorable. réparation qu^il voulait me Êûre, je tins à ce serment irréfléchi, « Il y a, nous dit Shakespeare , dans les affaires des hommes, un certain flux, qui, lorsqu'^on en saisit la direction, conduit à la fortune; » mais combien peu savent distinguer et suivre ce courant favorable ! Il nVntraîne pas comme un torrent; il glisse imperceptible, échappe aux esprits légers, aux âmes qu^occupent de plus hautes pensées; Poccasion ftiit, « cl il faut achever ce voyage de la vie parmi des écueils, entouré de misères et de dangers, n
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