LETTRE LXII
29 «Tril 17 — .
A MON arrivée à Londres ^ je trouvai que M. Calcraft était parti pour Grantham , dans le dessein de sauver sa sœur des pièges d^un séducteur. M. Medlicote, dont je vous ai déjà parlé, s^était trouvé dans ce pays, et avait déployé tous ses charmes pour captiver le cœiude miss Calcraft. La jeune personne, assez vive, lasse du célibat, et persuadée qu'on voulait Fépooser, prêta Poreille aux hommages du beau cavalier; l'erreur s'étant dissipée, elle écrivit à son frère pour Finformer de sa situation.
Mon héros se mit donc en campagne , dans la ferme résolution de venger Foutrage fiiit à Fhonneur de sa famille. Mais le voyage lui donnant le temps de la réflexion, il pensa que ce serait une haute imprudence que de risquer sa vie pour les affaires d'autrui, et au
l4 I BIBMOIRES
lieu de demander raison au suborneur , il crut beaucoup plus sage de faire revenir sa sœur à Londres.
Malheureusement la même poste qui Pavertissait du danger de sa sœur, lui avait apporté une lettre de son frère , le capitaine Calcraft, qui faisait des recrues à Huntingdon. Dans
une visite qu^il faisait chez le comte de ,
grand joueur qui habitait dans le voisinage , il sVtait laissé aller, et avait perdu^ sur sa parole, aoo livres. Comme G^était une dette d^hon^ neur, il Pavait acquittée avec Pargent du régiment; et pour remplacer cette somme, ii.sVtait vu obligé de tirer sur son frère.
LMcuyer, importuné des sottises de sa famille, avait, avant de partir, envoyé la lettre protestée : cVtait justement le soir du jour où j^avais fait la partie d^aller voir M. Foote, et la lettre était déjà à la poste. Un des commis, nommé Willis, vint sur-le-champ mWertir de ce qui sVtait passé. Tremblante pour le jeune homme quWe pareille affaire allait traduire devant un conseil de guerre et perdre pour toujours, nous délibérâmes sur le parti qu^il y avait à prendre. Je n^avais point dWgent; mais il mutait plus aiséd^en em-
DE MI8TR1SS BfiLLAMY. l5
prunter que de parvenir à retirer de la poste la lettre de M. Calcraft.
Celm*<;i avait pris pour armes les trois lions de lord Tyrawley; et la vaisselle du gouvernement, que le général Braddock avait laissée k nous et à nos enfans, ajant, outre les armes du roi , un lévrier pour cimier, il Pavait ajouté à sa cotte d^armes d^emprunt. Heureusement je me rappelai que.mistriss Jordan, ma mar^ chande de modes, était parente du secrétaire de la poste. Après m^étre poiu-vue d^argent, j^allai la trouver : je lui remis mon cachet, qui était à peu près le ntéme que celui de M. Catcraft, lui donnai la somme nécessaire, et la priai d^engager son parent à substituer cette lettre au billet protesté; ce qu^elle fit, à ma grande satisfaction. Aussitôt que M. Calcraft avait été de sang-froid, il s^était repenti de ce quHl avait fait, moins par affection pour son frère, que dans la crainte de la honte, qui n^eût pas manqué de rejaillir sur lui.
Miss Calcraft étant arrivée à Londres, il ùlHuI songer à lui trouver un asile décent Ce fut encore moi qui me chargeai de ce soin. Mistriss Jordan, à ma prière, voulut bien la prendre en pension, et bientôt après
la plaça dans un^ honnête famille, à Essex. Malgré la tendresse qu^il. affichait pour sa sœur, M. Calcraft aimait encore plus Fargent. Si je ne m^étais pas occupée de sa garde-robe, elle aurait fait une pauvre figure dans la famille d^une veuve qui avait équipage, jouissait d^un bon douaire, et qui, en la recevant, nWait cherché qu^à se donner une société.
Au retour du courrier , M. Calcraft fut fort étonné de recevoir de son frère une lettre de remerciment. A la première lecture, il la crut ironique. Mais en faisant réflexion que le jeune homme le craignait trop pour se permettre une plaisanterie de cette nature , il conjectura la vérité : il vint sur-lechamp me trouver. Dans la première chaleur de sa reconnaissance, il me rendit Fargent avec mille actions de grâces, en m^appelant son dieu sauveur. J^avais trop de délicatesse pour prendre avantage d^une pareille cir^ constance, sans quoi il mourait, je crois ^ donné tout Fargent que je lui aurais demandé.
Mes affaires étaient cependant dans un tel embarras, que je n^osaîs m^en occuper, ne
X>B MISTRI8S BELLAMT. ij
sachant si je pourrais jamais m^en tirer. Un bel attelage de chevaux, dont on mWaitfait présent, ajoutait encore à mes dépenses. M. Calcraft avait refusé d'en supporter les frais sous prétexte qu'ail avait déjà beaucoup de chevaux à nourrir. Ces raisons , en me rendant nécessaire le revenu que je retirais du théâtre , me décidèrent à contracter un nouvel engagement avec M. Rich.
Durant Thiver, Romeo et Juliette ayant été demandé par des personnes de qualité, lady Coventry (ci -devant miss Maria Gunning) (i), avec quelques autres dames de distinction, étaient dans une loge sur le théâtre. J'ai déjà parlé de la liaison que j'avais eue avec cette beauté célèbre, et de l'occasion qui y avait donné lieu. Mais je ne l'avais revue depuis qu'une seule fois , peu de jours avant son mariage , qu'elle m'avait fait l'honneur de passer chez moi pour une petite affaire d'argent.
(i) L'une des deux sœiu^de ce nom que mîstriss Bellaroy avait connues en Irlande; elles étaient nièces du lord vicomte de Mayo. Clément de Genève confirme, dans ses Lettres , ce qu'a dit plus haut notre auteur de leurs charmes et de leur pauvreté. ( Note du traducteur, )