‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 69 sur 110 · LETTRE LXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVII

19 juin 17 — •.

Vous allez me revoir encore faisant les honneurs de la table de M. Calcraft , et recevant à cesujetles félicitations de mes nombreux amis. Quelque temps après mon rétablissement, la trésorerie nous redemanda Fargenterie du Gouvernement, que nous avait laissée Pinfortuné général Braddock. Nous refusâmes : un procès s'ensuivit ; mais nous le gagnâmes ; et les lions, les licornes, etc., continuèrent de figurer sur notre table.

Je reçus alors la nouvelle de la mort de miss Meredith ; elle mWait légué 5oo liv. , avec les 1,200 que je lui devais, ses bijoux, qui en valaient près de 2,000, et ses plus belles dentelles, qui étaient d'un grand prix. Ce legs était pour moi de la plus haute importance : n'étant pas engagée cet hiver au théâtre, je m'étais vue obligée d'emprunter sur mes diamans, pour faire face à mes dépenses per-

DK MISTRISS BELLAMY. 63

sonnelles , dans Tassurance que M. Calcraft tiendrait sa parole à Texpiration du terme qu'il avait pris.

Mais ces considérations étaient bien peu de chose, mises en balance avec la perte d'une amie inappréciable, que je pleurerai toujours. L'infortunée avait conçu un tendre sentiment pour le duc de Kingston : il parut quelque temps j répondre ; mais il ne tarda pas à détruire toutes ses espérances de bonheur, par un autre attachement Avec une constitution extrêmement délicate , et une sensibilité qui ne rétait pas moins, elle ne put, malgré toute la force de sa raison, surmonter une passion malheureuse.

Par son testament, elle laissa au duc une boîte d'or , dans le couvercle de laquelle était son portrait. J'étais chargée de la lui remettre; commission assez désagréable pour moi , car le duc avait fait profession d'être un de mes admirateurs. Je lui écrivis cependant, pour l'informer de son legs, et il vint le recevoir. En le lui présentant, je lui dis que j'aurais désiré qu'il y eût eu deux portraits , j'en aurais demandé un , afin de pouvoir conserver aumoinslafaibleressemblanced'unepersonne

64 IIEMOIRES

quimVtaitsi chère. Le duc, alors, prit tranquiUement un canif, détacha le portrait du couvercle , et me le donna. Une preuve si choquante d^indifFérence pour la mémoire d'une femme dont il avait, suivant toute apparence ^ abrégé les jours, m'affecta tellement, que je m'éloignai avec mépris, laissant le duc emporter sa boite.

En reconnaissance des attentions que mistriss Sparks m'avait témoignées durant ma maladie, non -seulement je consentis à jouer dans la Fiancée en Deuil (ihe Mouming Bride ) , pour le bénéfice de son mari , mais je lui plaçai deux cents billets à une guinée. Comme je n'avais pas joué depuis que les papiers publics m'avaient tuée si souvent, l'affluence fut considérable ; mais ce qui excita un étonnement général, fut que ma voix n'avait jamais eu plus d'éclat; du moins je pus juger, à la manière dont je fus applaudie , que le public était satisfait, et M. Sparks ne le fut pas moins des émolumens de la soirée.

Ma maison m'était devenue si odieuse, que je ne m'y trouvais que lorsque la société était très-nombreuse. J'aimais la musique àl'ex-

D£ MISTRI8S BILLAMT. 65

eès, ce qui me lia bientôt avec les plus habiles virtuoses. J^allais souvent chez Frasi(i), où je rencontrai un soir lady Saintf-Léger, mère de feu mon aimable amie miss Sainte- Léger, depuis femme du colonel Burton, dont je vous ai souvent parlé dans mes précédentes lettres. La plus jeune de ses sœurs , miss Kittj, était logée avec cette dame, qui, par le moyen de son douaire et d^une pen* sion que lui avait fait obtenir ladj Harrington, était en état de recevoir bonne com^ pagnie.

Cétait ce qu^on appelle en Irlande une femme comme il faut du second ordre : son caractère était inégal ; on la voyait tantôt d^une hauteur insolente, tantôt d^une bourgeoisie triviale. Vous en jugerez par le trait que je vais vous citer. Son mari , juge dlrlande, avait traité avec sévérité quelques pauvres malheureux accusés devoir exercé des brigandages dans le pays. Paul Liddy, capitaine des bandits, qui avait levé des contributions dans la partie de TUé où résidait le chevalier, avait eu Tinsclenee de lui écrire que s^il ne dépo-*

(i) Célèbre cbantenr de ce temps.

TOMX II.

sait pas à jour nomme une certaine somme à Tendroit qu^il lui désignait, il mettrait le feu à sa maison, le tuerait, et enlèverait sa femme.

Bientôt, après , grâce à la vigilance du chevalier ', le capitaine fut pris , et mis aux fers dans la prison de Black-Dog. Ladj Saint-» Léger ne put résister à la tentation de voir un homme qui avait osé lui faire une pareille déclaration : elle se rendit à la prison , où la belle Monique Gall, courtisane que Liddj avait épousée , lui dit que celui-ci était trop indisposé pour voir personne ; sur quoi la dame , avec une insolence qui la rabaissait au-dessous de la malheureuse à laquelle elle parlait, lui demanda si elle était la maîtresse du misérable , ou sa femme. Madame , répondit Tautre naïvement, j^ai le malheur d'hêtre sa femme; Thonneur d^étre sa maîtresse vous était réservé.

Telle était ma nouvelle connaissance, que j'invitai à venir à HoUwood, et qui profita de notre intimité, pour redire avec exagération, à M. Calcraft, tout ce que je lui confiais.

Aussitôt que ma compagnie m'eut quittée, je me disposai à mon voyage de Bruxelles.

Mais, avant de partir, je laissai une lettre pour M. Calcraft, où je lui rappelai la promesse qu^il m^avait faite de payer mes dettes , seule réparation qu^il pût me faire pour la bassesse de sa conduite. Quant à ma visite à Voltaire, la mort du marquis de Vemeuil, en qui je perdis encore un excellent ami, vint y mettre obstacle. Le marquis s^occupait beaucoup de chimie, et même y avait acquis une certaine habileté. Dans une expérience dont il suivait les résultats, une explosion subite lui coûta la vie.

Arrivée à Bruxelles , je trouvai miss Child entourée de mes amis, et devenue Fobjet particulier des attentions de Télecteur de Cologne. Elle me reçut de manière à me prouver combien ma visite lui faisait plaisir. Elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour me rendre le séjour de la ville agréable, et m'amener insensiblement à oublier mes chagrins. Je me prêtai, de bonne grâce, aux vœux de. mon amie ; pendant trois mois , je jouis de tous les plaisirs que m^ofirait sa société. Mais le chagrin que je portais dans mon cœur empoisonnait tout; ridée seule de retourner dans Podieuse maison que j^avais fuie, me

68 iféMOiRJzs

rendait la plus malheureuse de toutes les

femmes.

De Bruxelles, dont je laisse aux voyageurs de profession le soin de tous décrire toutes les curiosités, je me rendis à Anvers, où je me proposais de prendre des renseignemens sur la fortune de M. Sykes , auprès de son frère , qui était établi dans cette ville. A mou arrivée, j^appris que M. Sykes, qui était tout à la fois, peintre , joaillier et bijoutier, sVtait rendu à Paris, sur Finvitation du due de Berry,qui voulait faire quelque changement dans sa galerie. Un grand personnage qui s^intéressait à un autre artiste, piqué de cette préférence , obtint une lettre -de-ca» chet contre lui. Un jour qu^il était dans un café, un exempt le prit à part, le fit monter dans une voiture qui Tattendait à la porte, et le conduisit à la Bastille : il n^eut que le temps de prier un de ses amis, qui se trouvait là, d^informer sa femme de sa disgrâce. Cet ami remplit ce triste devoir. La pauvre femme , après un long évanouissement, perdit ht raison : et dans cette douloureuse situation , il était bien à craindre que ni le mari ni 1;^ femme ne revissent jamais leur famille.

DE mSTRlSS BBLLAJIY. 69

J^appris également que lesÉta.t$-Généraux avaient pris possession des effets qae M. Sykes avait laissés à la Haye , et qu^il mWait légués. La perte d^unbien, dont j^ignorais la valeur, ne pouvait m Wecter vivement , je la supportai avee assez de courage.

Page 1