LETTRE LXVIII
a8 juin 1.7 — .
Les beautés d^Anvers me déterminèrent à y faire quelque séjour; mais rien ne me frappa plus que la cathédrale. J'en admirais, un matin , la grandeur et la majesté , quand je ris une espèce deYantOme, enveloppé dans une large mante, et dont les yeux se fixaient sm* moi. Mistriss Walker, qui m^accompagnait dans cette promenade, se rappelant Faventure de sir Charles Hanbury-Williams , commençait à concevoir des craintes qui notaient pas déraisonnables.
Llnconnue demande à mon domestique si je n'étais pas mistriss Bellamy; sur la réponse affirmative de celui-ci, elle fond en pleurs, et pousse un cri.L'égUse était pleine; on se presse autour de nous : les regards s'arrêtent sur moi : mais le domestique qui m'accompagnait ayant observé au peuple que ce n Y tait qu'une mendiante, la foule se dissipa, Car, là comme ail-
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leurs, la pauvreté est redoutée, et on la fîiijt comme une contagion.
Quand la foule fut dispersée , la personne qui avait causé tout ce tumulte attendait en silence que je lui parlasse la première. Je lui demandai qui elle était. Son nom , me dit-elle, était Biddy Kendal ; elle était fille de mistriss Kendal , dont je fréquentais les assemblées à Dublin, et avec laquelle j^avais été fort liée. Je me la rappelai sur-le-champ, et lui demandai ce qu^était devenue sa sœur Betty. H Venez, ma chère, me dit-elle avec un » accent irlandais , et en me saisissant vive- » ment la main : venez la voir; j^espère que )> nous la trouverons encore vivante , et que M votre vue ranimera ses yeux éteints dans les » larmes. )> Elle me pria cependant de. ne point venir en carrosse , désirant de n'être pas remarquée, et mVvouant, d'ailleurs, qu'une voiture ne pourrait arriver jusqu'à leur porte.
Nous sortîmes de l'église ; après beaucoup de tours et de détours, nous arrivâmes à une chétive habitation, que je n'aurais jamais cru pouvoir exister dans l'enceinte de cette belle et opulente ville. Enfibi, gravissant unees-r
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pèce dVcbelle, nous pénétrâmes dans ett asile de la misère. Jamais mie scène pareille ne sVtait présentée a mes jeux. Le premier objet qni les frappa, fkitle cadavre d^unhomme que cachait une seule couverture. Un peu plus loin , sur mie misérable paillasse , était assise nm femme maigre comme un squelette^ qui se tordait les mahis^ dans Fexcès du dé* sespoir. Près d^elle, un enfant couché sem- Mait lutter contre la mort; un autre, âgé de neuf à dix ans, et t^ouvert de haillons, faisait chauffer quelque chose dans un pot de terre placé sur des cendres de tourbe ; les larmes ruisselaient le long de ses joues.
S^e restai, quelques momens, inimobile de stu*prise et de compassion. De son côté, la femme semblait absorbée dans la douleur, et fié paraissait pas prendre garde à nous. Coo^ rage, Betty, lui dit alors sa sœur, voilà mistriss Bellamy qui vient vous voir* Sans répondre ^ elle ouvrit des yeux égarés, et retomba sans eoiinai^sance. J^avais eu la précaution d^en- Vùyer fÉon domestique chercher quelque»
Mfralehissemens , dont Tefftt fiit amn profenpt qu^ejttraordinaire. Cette personne , que je cf^pàê mourante, reprit ses sens, et, a ma
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grande surprise, parur presque aussi gaie que, peu de minutes avant, elle avait paru accablée de sa misère.
Sa sœur m^apprit alors que Tinfôrtunée, ajant épousé un officier irlandais, avait fiiit naufrage avec son frère etson mari. Tous deux avaient péri. Ce malheur lui avait fait perdre tout ce qu^elle possédait : sa vie et celle de ses deux enfans avaient été sauvées par un matelot d^Anvers : c^était lui dont je voyais le cadavre. Cet homme, aussi humain que brave, les avait conduites à son habitation, où il avait dépensé jusqu^à son dernier sou pour les soutenir; mais, en se privant de son asile, il avait gagné un rhume, dont il était mort le matin même.
Biddy Kendal ajouta qu^une dame de qualité , lui ayant écrit de venir la joindre à Spa, où elle la prendrait comme demoiselle de com* pagnie, elle avait, en débarquant àFlessingue, trouvé une lettre qui lui apprenait la détresse de sa sœur, ^humanité et la voix du sang Pavaient conduite à Anvers, où, pour faire subsister cette malheureuse fiunille^ elle avait tout sacrifié , tout vendu, il ne lui restait pas même des habits. Cet homme mort était
pour elle un surcroit dVmbarras. Elle ne savait à qui faire sa déclaration , et elle craignait qu^on ne la mit à la porte du misérable logis qu'elle occupait : elle se trouverait sur le pavé , dépourvue de toute ressource.
J'avais craint d'abord que le décédé ne fut le mari de mistriss Bramsted. Je consultai mon valet, qui m'avait déjà servie en Angleterre, et qui était devenu domestique de louage. Il me dit qu'il connaissait, dans les faubourgs, une personne chez qui l'on pourrait placer la famille. Quant au corps, il avait pour ami quelqu'un de la police, à qui il allait s'adresser pour le faire enterrer.
Lorsqu'il fut parti pour exécuter le plan convenu, je ne pus m'empécher de rem'aiv quer que la reconnaissance ne paraissait pas la vertu fevorite des deux sœurs. Elles semblaient insensibles au sort de leur bienÊdteur, et ne s'occupaient que de leurs intérêts , en véritables Irlandaises (i). Cette découverte me causa tant de dégoûts , que je les quittai aussitôt après le retour de mon
' f i) On reconnaît ici ia haine générale des Anglais contre
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domestique, qui avait arrêté la pension de toute la famille , à raison de douze ducats par mois.
Je partais, lorsque mistriss Bramsted me demanda si je me rappelais Sally French, jeune personne que jWais beaucoup aimée dans son enfance. EUe se hâta d^ajouter qu^un officier, qui partait pour rejoindre son régiment en Flandre, avait déterminé cette jeune fille à quitter un oncle dont elle attendait tout. En passant par Anvers, il était aUé voir une veuve de ses parentes, qui tenait un hôtel garni. Cette femme Favait décidé à quitter sa compagne; ce qu^il^vaiit fait un matin, en la prévenant^ par une lettre, qu'elle ne devait plus compter sur lui. Depuis ce temps , miss French était en proie au plus sombre désespoir , refusait de prendre de la nourriture, et voulait expier sa faiblesse en hâtant la fin de sa vie.
Instruite de sa demeure, je me hâtai de me rendre auprès d'elle. Je la trouvai dans
les Irlandab , et l'on sait combien ces derniers ont de raisons de rétorquer ce reproche contre leurs oppresseurs.
(Note du traducieur. )
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uû appartement décent. Son aspect me frappa ; c^était la plus belle personne que j^eusse j»^ mais vue. Grande et bien faite , elle avait un air extrêmement noble et imposante Elle tne reconnut et vint à moi, en me disant, d^une voix aflTaiblie : Que ¥ous êtes bonne ^ ma chère dame, de daigner venir voir la plus malheureuse créature qui soit sur terre ! Après avoir calmé ses premiers transports, je lui dis que je venais pour Temmener. A cette nouvelle, un rayon de joie brilla sur ses joues décolorées. Elle sourit; on eût cru voirie soleil perçant un brouillard de printemps. Ses comptes avec son hôtesse furenl aisément réglés, et mon aimable fugitive fîit bientôt prête à me suivre.
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