‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 73 sur 110 · LETTRE LXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXI

18 juillet 17 — .

A cette époque , la célèbre madame Bruna vint en Angleterre pour tâcher de recouvrer une terre qui avait été confisquée sur son grand-père , sous le règne du roi Guillaume. Sa voix avait captivé le cœur du marquis de Abria , ambassadeur d^Ëspagne , qui avait remplacé le général Wall; et comme ce ministre venait familièrement chez moi , et connaissait ma passion pour la musique , il me présenta cette dame. Ses talens et mon admiration établirent bientôt une sorte d^intimité entre nous ; madame Bruna me donnait obligeamment tous les momens dont elle pouvait disposer.

Shakespeare dit qu^il «Y a point d'être si dur , si insensible , si farouche dont la musique ne finisse par changer la nature. Calcraft était une exception à cette règle. Telle était son aversion pour l'harmonie , qu'eaux

DE MISTRI8S BELLAMY. 93

premiers accords qui frappaient son oreiDe ^ il se hâtait de sortir. Cette raison , jointe à mon goût pour la musique y me détermina à donner souvent des concerts , auxquels des dames du premier rang me faisaient Thon^r neur d^'assister. Ma nouvelle amie sVtait fait une si grande réputation , que toutes les fois qu^elle chantait , soit chez Tambassadeur y soit chez moi , la foule venait pour Ten tendre. Je notais à la maison que lorsque j^avais du . monde , de sorte que M. Calcraft et moi nous ne nous rencontrions presque jamais , excepté de temps en temps à 4^ner/

Le jour du nouvel an , j^avaîs toujours concert et bal. Cette année , M. Calcraft , en considération de ce que je n^avais pas d^engagement pour le théâtre , m^envoya cent guinées par son homme dWaires. Cet excès de générosité me surprit beaucoup , et quoique cette somme fût fort au-dessous des dépenses du jour , puisque j^avais les premiers virtuoses , une société nombreuse et brillante , y compris les ministres étrangers , je jugeai à propos ~de Faccepter. L^infortunë eomte de Bathmore, ministre de DanMiarck, ouvrit la foule avec la comtesse d^Arvington ;

g4 MÉMOIRES

les trois fDles de cette dame , qu^on eût prises pour les trois Grâces , suivirent leur aimable mère.

La nuit se passa avec une gaieté qui était due en grande partie à Tabsence du maître de la maisoA. Il avait , cotnme je Pai su postérieurement, formé, depuis quelque temps, des liaisons avec une femme qui avait été mon intime amie. Ma femme de chambre mWait bien donné à entendre que M. Calcraft avait de nouveaux engagemens , et ne manquait pas de répéter avec exagération tout ce que je*disais de lui. Mais , comme ses amours ne me donnaient aucun souci , jVvais toujours fait la sourde oreille.

Apres le bal , quand je fus retirée dans mon appartement , ClifTord , pour qui son secret était un poids insupportable , vint me faire son compliment sur le cadeau des cent guinées , ajoutant que son maître avait eu bien peur que la fête n^eût pas lieu à Fordinaire , ce qui lui aurait &it manquer son rendez-vous avec mon amie , madame une telle. Ma supposition ne me parut d^abord que ridicule ; mais , conmie la dame en ques-

DE MISTRISS BELLAMT. qS

lion était mariée , je commençai à Tenvisager dW autre œil.

Enfin , ma femme de chambre m^apprit qu^il me serait facile de me convaincre , par moi-même , de la vérité de ce qu^elle avançait; elle connaissait le lieu du rendez-vous, et offrait de m^ accompagner. M. Calcraflne m^inspirait pas assez d^intérét pour que je ne lui permisse pas de grand cœur de porter ses vœux où il voulait. Mais une femme qui avait eu toute ma confiance , et que j^avais rendue maîtresse de tout ce que je possédais ! Cétait là une perfidie à laquelle je ne pouvais m^accoutumer. Je vis alors d^où partaient tant de propos répétés à mon désavantage. La suite des engagemens que jVvais alors mç fit oublier quelque temps les informations que je venais de recevoir.

Un soir cependant , Clifford vint me trou«ver , et me dit que si je voulais me rendre à une certaine maison , en Leicester-Square , je pourrais être le témoin oculaire de tout ce qui s^j passerait : je me laissai conduire ; mes yeux me convainquirent que ma bonne amie était la plus indigne de toutes les femmes.

M. Calcraft, dans la crainte d^un ectat qui pouvait Fexposer au ressentiment d'un époux outragé , revint à la maison , pour m'engager au silence. Mais jMtais déjà partie, pour me rendre chez madame Bruna , méprisant trop la dame et son galant, pour m'occuper d'eux. La honte , Pavarice , portèrent Tamant à m'éviter pendant quelques jours , ce qui était loin de me déplaire , dans la résolution où j'étais de sortir de sa maison.

Malgré ce qui était arrivé, je ne doutab pas qu'il ne tint la promesse qu'il m'avait si souvent faite , et si solennellement répétée à lady Tyrawley. Durant les trois derniers mois de ma résidence dans la rue du Parlement, Qous ne nous rencontrâmes pas plus de deux fois. A l'expiration du terme , j'allai trouver ma respectable amie à Sommerset*house. De^ puis que je lui avais fait confidence de ma situation réelle, elle avait redoublé d'intérêt pomr moi. Trompée par le résultat d'une Maison forcée , avec un homme que je ne pouvais aimer ni estimer , je lui avais paru un obje^ digne de toute sa compassion.

Voyant que l'incertitude de mon sort me rendait réellement malheureuse, elle me con^*

DE MISTRISS BELLAMT. 97

seflla de ne pas différer une explication nécessaire, et pour peu que M. Calcraft usât de tergiversation , de sortir sur-le-champ de sa maison.

Q uoique la prudence me fît sentir qu^il n^était pas sage de le quitter, jusqu'à ce qu'ail eût rempli ses engagemens, je résolus de partir dès le lendemain pour Bristol, s'il faisait la moindre difficulté. De retour de chez lady Tyrawley, je cachetai les reçus de Maisonneuve, Deard et Lazarus, qui m'a-« vaient vendu mes bijoux. Ils montaient à six mille livres , sans compter ceux que m'avait légués miss Meredith , et dont je ne pouvais me défaire. En même temps Clifibrd eut ordre de commander une chaise à quatre chevaux pour six heures du matin , et de préparer tout ce qui m'était nécessaire pour le voyage.

Il était très-rare que M, Calcraft et moi nous dînassions seuls : heureusement nous nous trouvâmes ce jour-là téte-à-téte. Mistriss Walker, prévenue de mes intentions, s'était absen» tée à dessein; elle s'était préparée, comme moi, pour le voyage. Nous ne nous flattions ni l'une ni l'autre que les espérances de lady Tyraw-

TOVB II.

9$ HÉMOIRBâ

ley se réalisassent, ni que M. Calcraft tint sa parole.

L^espèce d^umiliation qu^on éprouve tou* jours à demander quelque chose, ajoutait à la répugnance que j^ai naturellement à discuter des intérêts pécuniaires ; tous ces sentimens m'avaient donné un air de gravité qui le frappa. Il me demanda si jMtais indisposée , et de quelle nature était ma maladie? De la plus cruelle , répondis-je , qui puisse peser sur une ame délicate; je suis acca«^ blée de dettes, et trompée sans espoir de r^ paration.

Sa réponse fut un long commentaire sur ce quMl appelait mon extravagance. Mes veilles, ma dissipation, ajouta*t-il, altéraient ma santé et causaient mon abattement; par rapport à mes dettes, il aurait voulu se convaincre que j^avais quelque égard pour lui, avant de faire le sacrifice d'aune si forte somme.

Je répliquai que les termes où nous avions été depuis que j^avais découvert sa lâche iturhison, lui 6taient tout droit de censurer ma conduite , et que je nWais aucun compte à lui rendre. Ce que j^exigeais de lui était Faocomplissement d^une promesse que je regar-

DE MISTRISS BELLAMT. 99

dais comme une dette, promesse qui D^en eût pas moins été obligatoire pour lui, quand mes dettes n^eussent pas été contractées pour défrayer sa maison, et qui devenait la plus sacrée des obligations, puisqu^il n^ignorait pas que JQ m^étais endettée pour lui. Enfin, j^exigeai une réponse prompte et décisive.

Elle fut négative.

Alors, sans rien perdre de mon sang-froid, et rassemblant dans un sourire amer tout le mépris qu'il m'inspirait, je lui demandai s'il voulait me prêter une somme de deux mille quatre cents livres pour retirer mes diatnam qui étaient en gage. J'articulai cette soiwne , parce que les intérêts s'étaient accumulés, et que je n'avais pas d'argent po'ir faire le voyage de Bristol. Il ne fit point d'objection sur l'a* vance des deux mille livres; mais il chicana ence^re sur les quatre cents. Enfin, après avoir vu les reçus du joaillier, qui constataient la valeur des bijoux, il remit à son commis Wil^s toute la somme.

Cette première opération faite, j'exig^aî qu'il disposétleplus tôt possible de ces articles, qu'il se payât de ses avances, et me rendit le surplus pour satisfaire mes créanciers. Il me

iOO MEMOIRES

remit près d^une centaine de livres, et parut s'applaudir d'avoir entre les mains un dépôt qui valait trois fois la somme qu'il m'avançait; il était surtout flatté de m'avoir satisfaite à si bon marché.

La chaise fut devant la porte à l'heure convenue. Comme ma fille devait retourner le même soir à Camden-house, où elle était en pension , M. Calcraft pouvait croire que la voiture n'avait pas d'autre destination ; mais à la vue de quatre chevaux et d'une malle sur le derrière de la voiture, il observa que ces préparatifs n'étaient point nécessaires pour une si petite course. Je lui répondis qu]il n'était pas question de course, mais d'un gi^and voyage, puisque je me proposais de coucher le soir même à Reading; comme les chevaux m'appartenaient, j'avais apparemment le droit d'en user à ma volonté. A ces mots , sa carnation vive et animée fit place à une pâleur mortelle : il se remit pourtant, me donna la main, et me conduisit à ma voiture, avec une apparence de calme et d'indifférence. Je lui fis alors mes adieux; j'espérais, ajoutai -je, que ce serait pour jamais.

Quand je fus dans la chaise, j'éprouvai une

DE MISTRISS BELLAMT. f 01

sensation pareille à celle dW malheureux soustrait toui-à-coup à un châtiment qu^il eût été près de subir; quoiqu'accablée de dettes j et sans perspective consolante, je nVi de ma vie goûté une joie aussi pure , aussi exempte' de toute amertume. Quand je pus recueillir mes pensées , la seule idée de me séparer de ma fille vint troubler mon bonheur; mais mon retour étant prochain, j'espérais la revoir à sa pension , loin des yeux de son père. A Salt-Hill, je rencontrai M. Fox, à qui je fis part de tout ce qui s'*était passé. Il me hlàmsL d'avoir quitté la maison avant d'être entièrement libre, et me pressa de retourner* M. Calcraft avait donné à entendre que j'avais eu du goût pour une autre personne ;, et ^ ajoutait M. Fox, un départ si brusque ne fera que fortifier ses soupçons. Fière du témoignage de ma conscience, un bruit aussi peu fondé augmenta mon ressentiment contre celui qui l'avait inventé. Je jurai de ne jamais revoir un homme qui était assez lâche pour ajouter Ifi calomnie à des torts irréparables; et cela dans la seule vue de se dispenser de payer une dette sacrée aux yeux de la justice et de rhonneur.

lOa HEMOIREft

A moa AiriT^e à Bristol, je reçus de M» Moi- • sop une lettre qui contenait des offres trèsavantageuses. Je nnformai, dans ma réponse, de la promesse que j^avais faite à M. Woodward, laquelle m^obligeait de donner à celuici la préférence. Bientôt après j'écrivis à MM. Woodward et Barry , pour leur déclarer que les seules conditions auxquelles je pusse mVngager avec eux, étaient une somme de mille guinées pour la saison, et deux bénéfices. Ne recevant d'eux aucune réponse, je m'engageai aux mêmes conditions avec M. Mossop, qui me donna pour caution M. Beresford.

De retour à Londres , Mossop s'^estîma si heureux de l'acquisition qu'il avait faite pour son théâtre , qu'il en parla partout La nouvelle parvint bientôt à M. Calcraft; il en fiit alarmé, et écrivit, à fiath, au lord Tyrawley, le priant de se transporter à Brîslol, et de m^engager à retourner auprès de lui : il alla même jusqu'à m'offrir carte blanche. Mon bon ami Quin et le général Honey-* wood accompagnèrent le lord dans cette visite.

Mylord employa tous les argutnens pos-

DE MISTRISS BELLABIT. |o3

•iMes pour me décider à accepter ses propositions. M. Quin , mon second père , mon plus ancien ami, dont Finfluence sur mon esprit nWait rien perdu de sa force, j joignit ses instances; mais je fus inflexible. Je nVus pas d^oecasion de faire connaître à lord Tyrawley la cause réelle de cette obstination apparente; maisj^avaisayecM.Mossop un dédit de deux mille livres, et j^étaîs bien persuadée qu^ilne fallait pas sVttendre qu^un homme à qui Favarice avait feit enfreindre mille fois les promesses les plus solennelles, voulût jamais s^engager à payer, en outre, une si forte somme.

Quand il aurait consenti à m^abandonner toute sa fortune, je ne Feusse pas aeceptée, ou, du moins, me semble-t-il que ma tendresse seule pour mes enfans aurait pu m^ déterminer. La passion à laquelle il attribuait les mensonges dont il avait fait usage pour m^obtenir, était, sans doute, une bien mauvaise excuse ; mais enfin c^en était une , tan« dis qu^il n'y avait pas même de prétexte qui pût pallier la bassesse, la mauvaise foi ré-^ pétée avec laquelle il s^était refusé à payer mes dettes. Nulles offres de sa part^ nuls

t04 MÉMOIRES

avantages ne pouvaient compenser tant dW jures. Je refusai des propositions que je n^eusse pu accepter sans rougir.

Avant de me quitter, M. Quin paria cent guinées que je nuirais pas en Irlande. Il peiv dit /et me les envoya sans que j^eusse besoin de le lui rappeler; mais ce qui était plus précieux pour moi, sa lettre contenait les assurances d^ime inaltérable amitié. En effet, elle ne finit quWec sa vie.

OE HISTRI8S BBLLAMT. lo5

LETTRE LXXIL

a5 juillet 17 — .

Mon voyage de Bristol à Cliester, par des chemins de traverse fort mauvais qixe je fus obligée de suivre, fut peu agréable. Je trouvai à Chester mes domestiques, mes effets, mon argenterie, tout ce que jVspérais y trouver, excepté Targent qu^avait dû me produire Iç reste de mes bijoux. M. Calcraft mVcrivit ; mais il ne me dit pas un mot de la seule chose qui eût pu me faire trouver sa lettre agréable. Je donne ici la copie de cette curieuse épître, vrai modèle de style amoureux :

« Christ ! Jésus-Dieu ! pourquoi me tenez- » vous dans cette inquiétude ? Si vous ne » voulez pas mVcrire , dites Je moi, et ne me » rendez pas complètement malheureux. J^ai » reçu une lettre de mylord, et j^ai vu celle » que vous avez écirite à votre femme de

>» chambre, qui m^apprend que vous êtes n inébranlable dans votre résolution. Je hais » Hollwood et tous les lieux qui peuvent me )» rappeler combien j^ai été heureux dans n votre société. Caroline a presque brisé mon » cœur, en me montrant Taimable lettre qui i> accompagnait vos présens. Tout le monde » est heureux, excepté moi; mais le cha^ » grin et la goutte vous auront bient6t dé- » livrée de Phomme que vous haïssez. J'ai I» donné ordre qu'ion vous envoyât votre ar- » gerkterie, votre nouvelle chaise à porteurs, )> et vos livres. Je vous fais passer un parche^ n min quejVi trouvé, etqueje suppose être un n double de votre annuité; mais comptez que » je ne regarderai pas cette rente comme sufn flisante pour vous. Pour Tamour de Dieu, » écrivez-moi, et soyez sûre que tant que je » respirerai , je serai

» Votre aflGectionné

» Jôw CALCRAFT. )>

Le pa'TcbattTti dotit 9 e^ ieS question , était réc«t que m'àvàSt^oiiné M. t)ktj (celui qiïi tn^a vait prêté les ciîiq eents livres ) , pour eoûs-

DE MlSniSS BELLAMT. i^J

tâter que je nVvais vendu FanDuité que oon* ditionnellement. Ueffrontme avec laquelle M. Calcraft prétendait ignorer un arrangement dont il m^avait fait des reproches , augmenta, s^il eût été possible, mon mécontentement et le mépris que j^avais pour lui.

Malheureusement, je concentrai ces sentimens dans mon cœur, et je ne les fis connaître , non plus que les offenses qui j avaient donné lieu, à personne autre que lady Tyraw^y , tandis qiie mon ancienne amie , qui mWait succédé dans Paffection de M. Calcraft, répandait partout mille faussetés contre moi. Avec de Tesprit et de l^magination, elle savait revêtir ses mensonges d^une vraisemblance qui y faisait ajouter foi : mon silence, d^ailleurs, lui donnait sur moi un grand avantage. Mon extravagance devint le sujet d^une foule de calomnies ; on en inventa de plus graves : le bruit se répandit que j'avais pris du goût pour un homme que je connaissais à peine, «et que citait pour sacrifier à cette nouvelle passion que j^avais quitté li. Calenafl. Cette supposition n^était pas trop probable; car, nd^ce cas, au lien d«,m^.en aller si

lOO MBMOIRBS

loin, je serais apparemment restée à Londres, où demeurait cet amant supposé; mais la calomnie ne raisonne pas, et ainsi font, la plupart du temps, ceux qui Técoutent.

Loin de se livrer alors à quelque tendre penchant, mon ame, fatiguée de tant de dégoûts et d^ennuis, répugnait à tout engagement, non que je crusse devoir me Tinterdire par la considération des liens qui m^avaient unie à M. Calcraft; sa duplicité les avait tous rompus. Si j avais pu partager quelque sentiment de cette nature, il m^eùt été facile de sortir de tout embarras; plusieurs concurrens sollicitaient mes bonnes grâces; et dans le nombre était un des hommes les plus généreux et les plus considérables du royaume.

Ce qui prouve évidemment que ma séparation d^avec M. Calcraft n'avait point eu pour cause, comme Font dit mes ennemis, la manière dont je mVtais conduite avec lui, c^est le style de toutes ses lettres; celles même qu'il m'écrivît dans les momens où il semblait devoir être le plus irrité, et par conséquent le plus disposé à me faire de pareils reproches, s'il en eût eu sujet, ne sont toutes remplies que de témoignages de tendresse et d'aflfec-

DE MISTRISS BELLAMT. iOg

tion. Jugezren par une des dernières que j^ai reçues de lui : elle prouve bien positivement que ma conduite, malgré les imprudences dont je me reconnais coupable , n'a jamais dû ni mériter ses reproches, ni altérer rattachement qu'il avait pour moi; en voici la copie :

17 ianyier 1761.

« Ma très-chçre Georgina,

D II arrive d'Irlande courrier sur courrier, I» et pas une lettre de vous ! Pourquoi ne 1» m'écrivez-vous pas, et bien longuement? » Je ne suis jamais si content que lorsque je M reçois bien des détails de ce qui vous con- 1) cerne, et jamais si affligé que lorsque je D n'en ai point. Les enfans se portent bien ; » ils sontcharmans. J'ai été cette semaine avec 1» mon frère au scrutin , pour assurer son éleo- » tion , qui , j'espère , passera sans opposition. i> Ecrivez-moi , je vous en prie; vous ne sa- » vez pas combien de peine me fait votre né- » gligence.

)> A vous , et pour toujours.

ilO HEMOIBRS

Le paquebot n^ëtait pas prêt à faire roué de Park-Gate , et de peur de perdre le dédit porté par mon traité , si je n^étais pas à temps à Dublin, je partis pour Holy-Head. Dans ce voyage, que je fis seule, j^eus tout le temps de me livrer à ma mélancolie. Je portais envie au sort de mes propres domestiques : gais et tranquilles, on lisait sur leur maintien la sérénité de leur conscience , tandis que mon ame était en proie à la tristesse et à Tamertume. Je réfléchissais avec douleur, non-seulement sur ma position,maissur Fingratitude, sur la perfidie d^un homme qui, tout en affectant de me regretter^ inventait et faisait circuler sur mon compte les propos les plus injurieux et les moins vraisemblables*

On disait, entre autres choses, quejVtais devenue sensible auxsoins d^un certain comte, avec la femme duquel j^avaiâFhonneur dMtre f^prt liée ; circonstance qui , si j^avais eu quelque peachant à la galanterie, eût suffi, ainsi que la laideur du comte, à faire de lui le dernier homme que j'eusse voulu choisir pour mon amant. Mes ennemis n'eurent pas honte d'engager un Jhmelique écrivain , qui désho-

DE MISTRISS BELLAMT. i 1 1

nore la marine dont il fait partie , à me maltraiter dans une mauvaise pasquinade.

Dans ce voyage de Head, quelque tristes que fussent mes journées , mes soirées n^é* taient pas sans agrément Dans toutes les au** berges se trouvait quelqu^un qui jouait de la harpe, instrument favori des Gallois. Leurs airs semblaient avoir été faits exprès pour répondre à la triste disposition de mon imagination. Quand j'arrivai au bar. de Conway, le vent était si fort, qu^il fut impossible de traverser. Je fus obligée de passer la nuit dans la maison des pontonniers.

Il me fallut souper dans la même pièce que toutes les personnes qui , comme moi, avaiesit été forcées de rester à cette auberge. U n^ avait, au rez^e-chaussée , qu'une chambre qui, comme celle de Cobler, servait à la fois de parloir, de cuisine et de salon. Seulement, le lieu où nous nous tînmes était séparé delà cuisine par un rideau. Ces deux pièces étaient assez remplies. Outre ma suite, qui eimsislait en deux postillons, un guide , deux laquais et trois femmes, il fe trouvait nombreuse com*» pagnie. Rien, dans la maison ^ ne me pro^ mettait un fort bon gîte. Mais je fua trè^

il3 MEMOIRES

agréablement surprise de trouver un des meilleurs soupers que j^aie jamais vu dans une auberge. J'eus, de plus, une petite chambre très-propre, un fort bon lit, et toutes les commodités quW eût pu désirer dans une des meilleures auberges de la route ; le tout à si bas prix , que je ne peux pas comprendre comment les gens de la maison purent y faire quelque profit.

Je trouvai à Holy-Head le paquebot prêt à partir. Beaucoup de gens avaient attendu pour sy embarquer. Cependant très-peu voulurent s'y hasarder, parce que la mer était fort orageuse ; mais je faisais si peu de cas de la vie, que je m'inquiétais peu de l'état de la mer. J'allai donc abord, où, pour mefaire honneur, on me plaça dans ce qu'on appelle la chambre du conseil. Il résulta de cette distinction, que je fus un peu plus incommodée que je n'aurais été. Nous essuyâmes une tempête qui dura quatre jours, pendant lesquels je souffris des douleurs extrêmes. Ce qui augmentait mon mal , c'est que je n'avais rien à boire que de l'eau. La traversée se fait ordinairement en quelques heures, et j'avais cru inutile de faire des provisions.

DE MISTRISS BfiLLAMY. Il3

Nous débarquâmes à Dunlami. J^étais si ai£adblie par mes soufirancés , qu'ion fut obligé de me porter à terre. On avait envoyé de Dublin une voiture pour me conduire près le collège Green , à la demeure de mistriss Molloy , avec qui j^avais autrefois été fort liée. Comme il mVût fallu, pour défaire mes malles, plus de temps que je n^en voulais perdre, je partis sans même changer de linge. On peut présumer que , dans Fétat de tristesse où j^étais , et après quatre jours d^une situation aussi pénible , je ne faisais pas une fort brillante figure.

Depuis long-temps annoncée , j Vtais attendue à tout moment. La curiosité avait engagé plusieurs étudians du collège à épier mon arrivée. Je les trouvai rassemblés devant la porte de la maison où je devais loger, ets'attendant probablement à voir une merveille. Rien moins, selon eux, qu^une beauté parfaite ne pouvait avoir fait le sujet de tant de conversations, ni fourni matière à tant devers quWaient faits à ma louange leurs prédécesseurs.

Une des femmes qui me servaient était assez, belle; elle attira d^abord leurs regards.

Il4 MÉMOIRES

Mais , comme elle n^avait pas celte tournure élégante qui distingue une femme du bon ton , leur erreur ne fut pas longue. Enfin , je sortis de la Toiture. Us purent contempler ce prodige si long-temps annoncé. Quel spectacle ! et combien û différait de celui que sVtait fi^ guré leur imagination abusée ! Songez à ce que dut leur paraître une pauvre petite créature bien sale , bien faible, bien jaune, courbée par la Êitigue; en un mot, à tous égards, le contraire de quelqu^un qui eût eu à la beauté les moindres prétentions : telle je me montrai à la foule des spectateurs. Surpris et confondus, ib se séparèrent sur-le^hamp; et sans m^importuner de leur admiration, me laissèrent la liberté de me traîner vers la maison.

Je passai la soirée à Fhôtel du Parlement, où se trouvaient plusieurs des anciens du collége , ainsi que le prév6t. Il en vint d^autres pour voirie monstre qui, le matin , avait tant déplu aux curieux. Mais , grâce à un habillement simple et propre, dont j^avais eu le temps de me revêtir, je parus moins hideuse qu^on n^avait dû me représenter.

Le lendemain, M. Mossop vint me ii9ici-

DE MISTBISS BELLAMY. Il5

1er de mon arrivée. Il avait craint pour moi , à cause delà tempête. Il nl^apprit queM. Woodward était retenu à Cork, par la fièvre ; mais qu^aussitôt qu^il avait entendu parler de mon engagement, il avait envoyé a M. Barry la lettre par laquelle je promettais de lui donner la préférence. Celui-ci avait eu la malhonnêteté de FalBcher dans un des cafés les plus fréquentés de Dublin. Je dois ajouter ici que M. Calcraft, instruit de ce procédé, envoya demander à Barry 4oo livres qu'il lui avait prêtées quelqpies années auparavant. M. Barry ne pouvant pas les payer , Woodward fut obligé de les lui avancer 9 et fut ainsi puni de Tindiscrétion qu'il avait commise en envoyant ma lettre.

J'avais fait repartir de Holy-Head pour Londres, mes gens et mes chevaux, pour éviter l'embarras de les amener à Dublin. Ne trouvant pas d^appartemens commodes , je pris une maison meublée dans Frédério-street : et comme le théâtre ne s'ouvrit pas immédiate^ ment après mon arrivée, j'eus le temps de voir plusieurs dames qui m'honoraient de leur souvenir et de leur amitié. Mon ancien ami , M. Crump, avec qui j'avais continué à traiter

Ii6 MÉMOIRES

{:our des toiles d^Irlande, après que ma mère avait cesse de s^occuper de cet article , vint me saluer et m'ofFrir ses services. Comme il négociait sur toute espèce de marchandises , je lui demandai du vin et dVutres objets dont j'avais besoin. Il avait fait une association de commerce avec un nomme Hosea Coates: ce dernier était un homme grossier, turbulent et fort attaché au théâtre de Crow-slreet , dans lequel il avait plusieurs portions d'intérêt ; en conséquence, il craignait fort de me voir réussir.

A l'ouverture des théâtres, les dames de Dublin se partagèrent en diflférens partis , se faisant un point d'honneur de soutenir de tout leur crédit le théâtre auquel elles s'étaient respectivement intéressées. Ladys Kyldare , Brandon, Leinster , Powerscourt , miss Caufield , lady Lumm, plusieurs autres personnes de rang, se déclarèrent en faveur de M. Mossop et de moi. Dans la vérité , j'attribue à leur bienveillance une grande partie du succès que nous eûmes, la troupe de Crow-street étant infiniment plus forte que la nôtre. Elle était composée de Barry, de Woodward, d'Abbington et de Fitz-Henry , et de quelques bons

acteurs du second ordre. Parmi ceux-ci , je dpis comprendre mistriss Dancer , qu^alors on était bien loin de regarder comme une actrice distinguée.

Quant à la nôtre, elle me rappelait le régiment, en haillons, désir John Falstaff (i), dont il avait dérobé une partie aux gibets. Cependant, au bout de quelque temps, nous fumes renforcés par M. Brown, qui avait du mérite dans la comédie; et par M. Digges,qui était très-aimé à Dublin , surtout parmi les dames. Comme ce dernier jouera un rôle important dans la suite de mon histoire, il esta propos que je vous en fasse le- portrait. Il a des talens , une taille avantageuse et une belle figure ; et il a Fart de persuader aux gens avec lesquels il traite , qu^il est le meilleur des hommes. Par mes rapports avec la famille Dela war, j'^avais appris qu^il avait été lyltraité par son oncle, et son sort m'avait intéressée. Mais comme il avait la réputation d'un homme à bonnes fortunes, je refusai de recevoir ses visites.

Je débutai dans Belvidera ; mais je ne fus

(1) Personnage de Shakespeare.

Il8 HÉMOlRfiS

pas, à beaucoup près, reçue <x>niine je Ta vais été jadis. J^en fos très-offensée , ne faisant pas réflexion qu^utrefois je n^avais pas eu de concurrence à craindre, et qu'à présent il me &Uait lutter contre une troupe dont les moyens auraient £aiit honneur à un théfttre de Londres. Cependant nous fîmes plus q\ie partager les suffrages du public.

M. Mossop remit au théâtre TOrphelin de la Chine, qui avait réussi à Dinry-lane, iTiîver précédent. Les habits avec lesquels nous devions jouer, lui et moi, vinrent de Londres. Mais nous étions fort embarrassés pour Eure (suite ceux des autres personnages. Le directeur avait eu une quereUe avec Tracey, le tailleur , et nous n^avions pas plus de crédit que dWgent. Cependant, il était essentiel que notre représentation eût lieu avant celle que Pautre^poupe devait faire de la même pièce, sans quoi nous avions peu d'espoir de soutenir la concurrence. Nos rivaux avaient commandé à Londres leurs costumes , lemrs décorations, et on avait célébré, avecostentation, dans tous les journaux, ces magnifiques préparatiÊ.

Enfin , j^obtins de Tracey, non-seulement

DE MIST«I<^5 9fiLLAMY. iiQ

qu'il fit ks habite , mais même qu'il en fournit lfi$ matériaux. Nous faisions trois répétitions par jour. Nous primes tant de soins , nous nous donnâmes tant de peines, qrfen moins d'une semaine nous fumes prêts. Nous devançâmes ainsi les acteurs de Crow-street, et nous eûmes huit belles représentations , avant que leurs costumes si vantés fnssent arrivés. Notre célérité fut très-préjudiciable aux entrepreneurs de ce théâtre , qui ne purent se couvrir des frais considérables qu'ils avaient faits pour cette pièce.

M. Digges, qui se proposait de faire ma conquête , soupirait respectueusement pour moi, et couvrait de tant d'égards sa vanité , que je crus avoir été trompée dans le portrait qu'on m'avait fait de lui. Enfin , présenté par une femme de mes amies, il trouva moyen de me faire recevoir ses visites. Il était aimable et amusant; on ne pouvait guère nepasseplaire dans sa société. Il affecta , d'abord , de contraindre ses sentimens; mais, au bout de quelque temps , étant tombé malade , ou feignant de l'être , il m'écrivit , pour me déclarer que son amour pour moi était la cause de cette

indispositioD. Poussée par une fatalité irrésistible^ je lus ses lettres ; bientôt après , survint une circonstance qui accéléra Taccomplis* sèment de ses désirs.

DE MISTRI88 BBLLAMY. 121

Page 1