LETTRE LXXIII
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Mon mémoire pour le vin et les autres articles que j'avais demandés à M. Crump, montait à 400 liv. , dont j Wais payé la moitié. Je me proposais de solder le surplus, lors de mon bénéfice: car, quoique je reçusse cinquante guinées par semaine ma négligence et le gaspillage de mes domestiques étaient cause que je n'avais jamais une guinée devant moi. Je lus fort étonnée d'apprendre que M. Crump avait fait banqueroute, queCoates avait pris possession de ses eflFets, de ses livres, etc.
On avait demandé Coriolan. M. Mossop avait l'espoir d'une souscription pour six représentations , ce qui devait le mettre en état de payer les acteurs. Aucun , excepte moi , n'était régulièrement payé, qubique, à dire vrai , je ne puisse comprendre ce que ce directeur faisait de son argent. Allant un jour ,
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comme à Fordinaire , à la répétition , je remarquai un homme de mauvaise mine qui marchait à côté de ma chaise. Chemin faisant, j allai faire une visite : cet homme me suivait toujours. Ne supposant pas que sa présence pût m'^annoncer quelque danger, j^attribuai son importunité à la beauté de ma chaise, qui réellement attirait tous les regards.
JVvais du monde à dîner, ce qui me fit partir pour le théâtre plus tard que je ne Élisais ordinairement. Lorsque mes porteurs entrèrent dans Damask-street, Thomme qui le matin mWait suivie , frappa à la glace du devant de ma chaise ; lorsque je Feus our verte, il me montra un papier. Je lui demandai ce qu^il voulait : cVtait^ me dit-il, un mandat d^arrét , pour les 200 liv. que je devais à Coates, conune successeiu* de Crump. Il insista pour que je le suivisse à Finstant. Je lui dis que, s^il voulait venir avec moi jusquVu théâtre, je lui donnerais la somme réclamée , et que , de plus , je lui ferais un beau présent pour sa complaisance. Mais il refosa d^ consentir, le demandeur lui ayant, dit-il , donné expressément des ordres coatraires.
Je fis donc de ne'cessité vertu , et j'accompagnai rhomme dans Skinner-Row. En y arrivant, j'envoyai chercher Coates ; mais on ne le trouva point. L'officier me dit alors franchement que Ton ne m'avait arrêtée à cette heure, que pour m'empêcher de jouerce jourlà. On lui avait particulièrement recommandé de ne me pas faire arrêter le matin , sachant bien que, si on me laissait le temps, je paierais la dette ^ et qu'ainsi le projet échouerait. Il était deux heures du matin avant qu'on eut pu trouver le cré»icier; et comme il avait donné des ordres positifs pour qu'on n'arrangeât point l'affiûre sans lui , je fus obligée d'attendre qu'il lui plût de venir. Mistriss Molloy et miss Lyll vinrent me voir dans l'intervalle. Jamais^ je crois, si bonne compagnie ne s'était réunie dans la maison de l'<^cier.
Cependant niistrîss Usher , pour me remplacer au théâtre , avait été obligée de Ure mon rôle. Aussitôtque la pièce fut finie, M. Mossop vint me trouver ; je oraignais beaucoup qu'il ne donnât à Coates quelques coups de bâton ; c'était ce que celui-ci semblait désirer. Je n'avais jamais vu d'homme ni plus gro9^
sier, ni plus impertinent. Il eut Timpudence de nous dire qu^il savait bien qu'il nous eût été fecile d'avoir son argent ; mais qu'il avait voulu m'empêcher déjouer ce jour-là. Tous les procédés sont bons , ajouta-t-il , lorsque l'intérêt est de la partie.
Quand M. Digges me vit dans cette position, il devint furieux : dans son premier mouvement il infligea à Coates une sévère punition ; ce qui , joint à d'autres embarras qui lui survinrent, l'obligea de quitter Dublin. Avant son départ, il m'écrivit demandant instamment à me parler; j'y consentis. Dans cette entrevue, il me pressa de former avec lui une liaison sérieuse : les qualités de sa personne, la situation où je le voyais, la pitié, la reconnaissance obtinrent mon aveu. Notre union , quoique non-obligatoire pour lui , d'après les lois du pays , à l'égard d'une personne de ma secte, était cependant valide sous tous les autres rapports; et le résultat en fut qu'elle nous rendit l'un et l'autre fort malheureux, pendant deux ans qu'elle dura.
Il était décidé que je ne serais heureuse dans aucun de mes attachemens ; je ne sais à quoi
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attribuer cette singularité; mais Shakespeare n'*a-t-il pas dit :
n Parcourez les livres , consultez et This- » toire et la fable ; partout vous verrez IV )i mour véritable être malheureux. Tantôt M il souflFré d'une opposition de caractère ; » tantôt il est affligé par une disproportion » d'âge , ou contrarié par des parens qui ont )» fait un autre choix. Est-il formé par une )» heureuse sympathie? la guerre, les ma- » ladies, la mort, Fassiégent et le menacent. )> Son bonheur passe comme un son fugitif; )» il est léger comme Tombre , rapide comme » un songe ; il disparait comme Féclair qui » brille au milieu d'une nuit obscure (i). »
Je reçus, vers cette époque, de M. Palderman Cracroft , mon procureur à Londres, une lettre par laquelle il m'apprenait que le procureur de M. Davy avait ordre de me poursuivre pour les arrérages échus de ma pension , à moins que je ne lui donnasse un pouvoir pour le mettre en état de les demander légalement à M. Calcraft, qui avait refusé de les payer. Commeje n'avais point douté qu'ils
(i) Songe d'une nuir d'été, acte I, scène I.
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ne fassent régulièrement servis , je ftu doublement irritée de la bassesse avec laquelle , dans sa lettre , il affectait dHgnorer cette aflbire. Je signai donc , sur-le-champ , le pouvoir que m'envoyait mon procureur, et je l'envoyai à Londres par le premier courrier. J'appris ensuite que M. Calcrafl, s'étant permis de traiter fort cavalièrement la personne qui s'était présentée pour lui faire la demande de cet argent, avait été arrêté. Offensé d'un procédé si injurieux pour un homme de son importance , il avait porté la cause à la chancellerie, où eUe est restée pendante jusqu'à la mort de M. Davy , qui était trop riche et trop paresseux pour suivre le procès.
Je restai à Dublin jusqu'au milieu de Tété. M. Mossop, ne pouvant alors me donner tout ce qu'il s'était engagé à me payer, je fus obligée, avant de quitter l'Irlande, d'empi*unter 4oo livres. En débarquant en Angleterre, je tombai si malade à Chester, que je fus forcée d'y rester pendant plusieurs jours. Deux dames qui, dans la traversée, avaient eu pour moi beaucoup d'attentions, eurent la comlisancede retarder leur voyage, et de m'at-
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tendre pour que nous pussions aller ensemble à Londres.
Lorsque je fus convalescente, elles mVngagèrent à aller au concert. J^ trouvai M. Crump. Je ne Pavais ni vu, ni entendu nommer depuis que j^avais été arrêtée pour ce que je lui devais. Supposant naturellement cfti^îl, avait eu connaissance de cette affaire , et qu'il y avait consenti , je fus surprise de le voir m'aborder avec sa familiarité ordinaire, et je ne pus m'empécher de lui témoigner mon étonnement Une explication s'ensuivit, après laqueUe il sortit brusquement de la chambre , et partit , à ce que j'ai su depuis , pour Dublin, où il comptait se venger de Coates. Mais il n'y réussit point : celui-ci ayant eu quelque avis de son dessein, chercha à éviter sa colère , et partit pour l'Angleterre. Peu de temps après, M. Crump, qui déjà avait eu quelques symptômes d'égarement, devint fou et mourut
Je n'étais pas encore bien rétablie, quand j'arrivai à Londres. J'allai y reprendre mon ancien logement à Chelsea : de-là , j'écrivis à M. Cracrofl, pour lui annoncer que je le verrais dans quelques jours. Je lui devais une
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somme considérable ; et il m^avait témoigné dans ses lettres quelque mécontentement de ce que j^a vais quitté le royaume sans Fen avei^ tir. Ma négligence était doutant moins pardonnable, que j^étais fort liée avec sa fetiime et sa famille.
Lorsque je vis Falderman, il me demanda si j Wais quelque engagement pour le théâtre. Je lui répondis que non, ajoutant que je ne pouvais songer à en prendre un, jusqu^à ce que mes afiEsures fussent arrangées. Cétait, me dit-il, une opération difficile, parce que je devais beaucoup plus que je ne paraissais le croire. Je n^avais point douté que M. Calcraft nVût appliqué au paiement d^une partie de mes dettes le produit du reste de mes bijoux, article quej^ayais cru pouvoir monter à environ 4ûOo livres. La main-ni^œuvre de la plupart était si curieuse, que la vente en devait être facile et avantageuse. Il y avait, entre autres, un moulin à vent qui, une fois monté, tournait pendant trois heures, et un bonnet monté avec une rare élégance.
Quelle fut ma surprise , lorsque j^appris de lalderman, que ces bijoux avaient été remis à M. Jeffries, armurier dans leStrand, qui,
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par ordre de M. Calcraft, les avait deTaits, et que leur vente n^avait produit en argent que n 00 livres ! Comme j Wais acheté ces articles à des hommes distingués dans ce genre de commerce, et remis à M. Calcraft les reçus des vendeurs, qui se montaient à plus de 6000 livres, je ne pouvais rien concevoir à ce résultat. Je priai M. Cracroft décrire à ce sujet à M. Calcraft.
Ualderman me dit ensuite qu^il avait reçu de Clifford (qui m^avait quittée pour se marier) un état de mes dettes, et qu^elles se montaient à io,3oo livres. Le courage, alors, me manqua tout-a-fait : je uWais rien à espérer de M. Calcraft qui, dans cette occasion, sVtait montré non-seulement cruel, mais malhonnête. M. Cracroft me fît entendre que je pourrais profiter d^une loi en faveur des créanciers insolvables, que Ton discutait alors. Jamais, je Tavoue, je ne mVtais encore trouvée sî humiliée. La seule supposition d^une pareille mesure me fit tant de peine , que je fus quelques instans sans pouvoir parler.
Je répondis enfin que jVtais^ incapable de ce procédé. Ce serait de ma part une fraude insigne , mes dettes ne provenant que de mon
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extravagance , et ne ressemblant en rien k Cîelles d^honnêtes marchands qui ont éprouvé des malheurs. Jetais déterminée, ajoutai-je, à me mettre à la discrétion de mes créanciers. S'ils voulaient me donner du temps , je pouvais les satisfaire, en leur abandonnant la totalité de mon traitement, et ne me réservant pour vivre que mon bénéfice.
L'alderman applaudi t beaucoup à cette résolution. Il ne m'avait, dit-il, indiqué ce recours que pour sonder ma probité; et puisque je dédaignais si généreusement de me libérer par une voie injuste , il allait dresser pour moi un sauf--conduit, qu^il signerait le premier, et ferait signer aux autres créanciers. Il ne doutait pas même qu'ils ne vinssent à mon se*cours. Il tint sa promesse, et m'avança quelque argent pour les besoins du moment.
M. Rich me reçut à bras ouverts. Mon engagement fut bientôt signé, et je fus tranquille à cet égard. Mon sauf-conduit futsigné de même par tous mes créanciers, excepté par une personne qui déclara qu'elle ne ferait aucune poursuite pour le recouvrement de sa dette; mais qu'ayant promis solennellement de ne jamais signer aucun papier quel-
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conque, elle ne pouvait mettre son nom k cet acte*
M. Digges était allé dans le pays de Galles, pour y attendre mon retour ; y ayant , pour lui, quelque inconvénient à passer en Irlande, il nWait pu venir m^ chercher. Il m'attendait près de Holy-Head, ne sachant pas que je fusse passée pàjr Chester. On lui dit un jour, qu'un seigneur, qui se rendait à Londres, avait traversé la ville avec une actrice. La dame , ajoutait-on , était une petite femme brune , qui semblait faire ce voyage contre son gré. M. Digges en conclut que ce devait être moi. En vrai chevalier errant, il courut après les voyageurs , pour arracher sa dulcinée des mains de son ravisseur. Il ne les joignit qu'à Holywel, où on lui dit qu'ils étaient couchés ; mais ses craintes diminuèrent quand on ajouta qu'ils occupaient des appartemens séparés. Il attendit avec impatience le moment de leur lever , et découvrit alors que la personne qui lui avait donné tant d'alarmes, n'était autre que lord Ferrers. Celuici avait été en Irlande pour empêcher sa sœur, qui avait pris la fuite, de monter sur le théâ-^ tre, comme elle en avait le projet; et il reve-
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naît avec elle à Londres. Le portrait qu^on avait fait de la dame à M. Digges me ressemblant dans tous les détails , sa méprise était très-naturelle. Heureux de voir qu'ail s¥tait trompé , il partit sur-le-champ pour Londres.
Faisant, un soir, une visite chez mistriss Saint-Léger, j^aperçus aux bras dWe dame mes bvasselets: je ne pouvais m^ tromper, ils étaient ornés des lettres G. A. B. , formées, d^un côté , en diamans , et de l'autre , en bleu <lVmail , et entourées de brillans. Le joaillier Maisonoeuve me les avait fait payer 240 liv. Comme M. Cracroft mWait dit que tous mes bijoux avaientété démontés, je n,e pus m'empêcher de faire observer à la dame quelle me faisait trop d'honneur de se parer de mon chiffre. Je sus alors que M. Calcraft lui avait fait présent des brasselets; j'appris aussi qu'il avait donné à Famie dont j'ai parlé plus haut, mes plus belles boucles d'oreilles, qui, chez le même bijoutier, m'avait coûté cinq cent soixante-dix livres. 11 lui avait donné de même plusieurs autres articles, entre autres un anneau à œillet de diamant , pierre sans égale dans son genre.
Je compris alors pourquoi on prétendait
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avoir envoyé chez un ouvrier ces pierreries, pour les démonter : on sait assez que les préteurs sur gages ne prêtent jamais sur les diamansleur valeur totale, parce que la modo qui en varie souvent la forme , en change le prix. Il est donc certain que Bibby ne m'aurait pas avancé deux mille livres sur des bijoux qui nVussent depuis été vendus que onze cents. Sitôt que /eus fait cette découverte , je fis intenter contre M. Calci*aft une demande pour la valeur totale de ces objets. Ce procès fut terminé à Famiable au mois de mars suivant ; mais la transaction ne détruisit pas Tintention que M. Calcraft avait eue de me frauder. Une pareille bassesse ne justifie-t-elle pas tout le mépris avec lequel je vous ai parlé de celui qui en fut capable ? Sa fausseté , sa vile avarice motivent assez la haine qu'il m'avait inspirée , et personne apparemment ne me blâmera d'avoir rompu toute liaison avec un homme qu'il m^étaitim-^ possible de ne pas détester.
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