‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 75 sur 110 · LETTRE LXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIV

6 aoûl 17 — .

Lorsque la saison des spectacles fut arrivée, je pris une maison dans Jermyn-street Un événement politique très-heureux (1) me fournit les moyens d^ vivre avec une élégance peu inférieure à celle dont j^avais contracté Thabitude. M. Digges s^était endetté tant eu Angleterre qu'en Ecosse , pour une femme avec laquelle il avait eu une longue liaison. Cette circonstance , jointe à ce que nous habitions séparément Fun de Fautre, doublait nos dépenses ; ce genre de vie m'*attirait d'ailleurs des sollicitations auxquelles est^ naturellement exposée toute femme que Ton suppose un peu légère. Je m'étais attiré

(1) Mistriss Bellamy ne nous dit point quelle fui cette circonstance ; on voit par la suite qu'il est question d*une coalition ministérielle , qui tenait cliez elle ses assemblées ^ et qui probablement défrayait sa maison.

{Note du ira(iucteur.\

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une grande partie de ces importunités , en ne publiant pas les détails de la perfidie de M. Calcraft; si je les avais révélés , les gens sensés et délicats auraient vu avec intérêt ma position.

Parmi les concurrens qui sollicitaient mes bonnes grâces, en était un qui m^offrit dix mille livres pour être reçu comme amant préféré. lia fait depuis un heureux mariage, et je m^abstiendrai de le nommer , mais plusieurs personnes peuvent encore certifier le fait ; et je proteste , malgré tout ce qu^a pu débiter la calomnie , que jamais , tant qu^a subsisté mon union avec M. Digges , je ne me suis écartée , même en pensée , de ce que je croyais lui devoir.

Tandis qu^on arrangeait ma maison dans Jermyn-street, je couchais encore à Chelsea;, mais jetais tous les jours à la ville. Le salon et la principale chambre à coucher n^étaient pas encore finis , lorsque le garçon du tapissier me vola neuf aunes de damas , une assez grande quantité d^indienne, et quelques belles porcelaines de Saxe , qui étaient dans la maison. Son maître soupçonnait depuis longtemps sa fidélité; en conséquence on obtint un ordre pour faire chez lui perquisition l

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on y trouva tous mes effets , qui étaient trèsfaciles à reconnaître , mais rien qui eût appartenu au maitre tapissier.

Celui-ci était un homme très-violent; il vint le soit* à Chelsea , pendant que jMtais sortie , et, par ses menaces , effraya tellement ma femme de chambre , qu^il la détermina à aller chez le juge prêter serment pour les objets quW avait trouvés; elle le fit, et s^obligea, sous peine d*une amende de quarante livres , à poursuivre le procès. Mais , comme le coupable avait une nombreuse famille , son sort me toucha tellement, que j^e^upéchai ma femme de chambre de paraître pour déposer contre lui : j^ouvris une souscription pour le paiement de Tamende , et j^en retirai , je crois , trente livres.

La dénonciatrice n^ayant pas paru, le voleur fut déchargé d^accusation , et le même soir il vint se présenter chez moi. Supposant qu'il ne voulait que me remercier de mon indulgence , et me souciant peu de recevoir ses actions de grâces , je chargeai le domestique qui me Pavait annoncé de lui répondre que jVtais occupée , et que je ne pouvais le recevoir ; sur quoi il me fit dire qu'il feUaît

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qu^il me vît, ou que je pourrais m'en repentir; que j'avais compose ponr/elome , et que d'ici à quelques heures je pourrais être appele'e en jugement pour ce fait.

Choquée de Fimpertinence , mais ne connaissant point les lois, je ne comprenais rien à cette menace. Il me fallut recourir à quelque homme instruit : je crus ne pouvoir mieux faire que de consulter mon cousin Crawford , qui, ayant profité de la loi en faveur des débiteurs insolvables, avait repris ses affaires. Je l'envoyai chercher, et en attendant , le misérable ingrat resta à un cabaret voisin. Lorsque M. Crawford fut venu , le coquin demanda effrontément cinquante livres , et exigea qu'on les lui donnât sur-lechamp ; sans quoi , dit-il , il allait faire informer contre moi. Mon cher cousin m'ayant dit qu'il n'y avait rien à répondre , je payai la somme exigée.

Je fus ainsi la victime de mon humanité pour un scélérat , qui aurait mérité de recevoir pour son ingratitude la peine qu'il avait encourue pour son vol. Cet exemple prouve que , malgré le sentiment qui nous porte à la clémence , c'est un devoir public que de

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poursuivre ceux qui ont enfreint les lois : dans ces cas , Findulgence est une faiblesse, et non une vertu. Nous croyons ne remettre au coupable que notre injure privée ; mais nous sacrifions à une fausse délicatesse les intérêts de la société , en soustrayant un scélérat à sa juste vengeance.

. Le théâtre ne sMtant pas ouvert aussitôt qu'ion Tavait cru , j^eus le temps de voir et de recevoir chez moi ce qu^on appelle ordinairement des amis , de ces gens qui vous recherchent tant que votre société les amuse , tant que la mode vous favorise , et qui vous abandonnent aussitôt que Tadversité vous enveloppe de son ombre. Loin de vous suivre alors , ils joignent leurs voix à celles qui s^élèvent contre vous ; ils vous imputent des torts , pour se dispenser de vous offrir des services. Depuis que Tinfortune m^a visitée , j'ai souvent éprouvé que les gens , auxquels je supposais le plus d'ame et de délicatesse, étaient aussi prêts que la foule inconsidérée , à éviter la personne à laquelle ils avaient témoigné jadis le plus d'égards , et offert le plus d'hommages. Je peux assurer , avec vérité, que , de toutes les personnes que j'ai

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été à même d^obliger , je n'ai trouvé de re^ coonaissant qa'mi seul homme, dont j'aurai occasion de vous parler. Et combien, au contraire , ne pourrais-je pas vous citer d'exemples d'ingratitude, dont le récit ne ferait point honneur à plusieurs de mes anciens amis! Qu'ils soient tranquilles. J'ai dévoré Tamertume de leurs injures, et je n'ai point envie de troubler leur repos , si toutefois il en est pour la conscience des ingrats.

Ce que je n'ai point oublié , ce sont les bienfaits que, dans mon malheur, j'ai reçus de plusieurs personnes. En blâmant l'ingratitude des autres , je ne voudrais pas encourir le même reproche. Je me fais donc une gloire de me reconnaître redevable de nombreux services , non-seulement à des gens du plus haut rang , mais à des personnes de la profession que j'avais embrassée. J'avoue, avec plaisir, tout ce que je leur dois. Je n'ambitionne point de plus grand bonheur que d'être à portée de prouver le sentiment que j'en conserve.

Je reviens a mon récit. M. Rich introduisit, cette année , dans les pièces historiques de iShakespeare , une superbe représentation du

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couronnement ; et pour que les premiers acteurs ne fissent point de difficdlté de paraître dans le cortège , il se proposa dy figurer lui-même , comme chambellan de la reine. Malheureusement , il tomba malade à la dernière répétition , et n^a jamais eu le plaisir de voir cette cérémonie , pour laquelle il avait fait tant de dépenses. Cotnme je jouais dans la plupart des pièces et que je faisais la reine presque tous les soirs, je n^avais guère le temps de m^occuper de mes affaires domestiques ; j^abandonnais entièrement la conduite de ma maison à ma femme de chambre , sur Phonnéteté de laquelle je ne formais aucun doute ; je pensais que les mémoires quittancés qu'elle me présentait toutes les semainies suffisaient pour me garantir sa fidélité.

Au mois de février , la personne qui , parmi mes créanciers, s'était refusée seule à signer mon sauf-conduit, vint me voir, et me pria de lui donner une obligation et un jugement (i) , pour l'argent que je lui devais. Elle

(i) Le ciëancier porteur d*uii billet, ou qui seulement affirme sa créance , peut faire arrêter son débiteur ; mais il

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observait , pour justifier cette demande, que sa créance était considérable, et que, dans le cas où je viendrais à mourir , mes meubles y mon argenterie , etc. , assureraient son paiement. Comme j'avais réellement intention de la payer aussitôt que je le pourrais , je consentis à ce qu'acné désirait, à condition que Fobligation que j^allais m^imposer ne pût pas être à plus courte échéance quW an. J'allai ^ en Conséquence, quelques jours après, chez cette femme, et ayant lu Tobligation , qui portait le terme que j^avais indiqué, je la signai; mais, par une imprudence répréhensible, je négligeai de regarder si le jugement portait la même échéance.

Peu de temps après , je reçus de ma créancière une lettre , par laquelle elle exigeait que je lui payasse, sur-le-champ , la somme entière , sans quoi elle allait mettre le jugement à exécution. E Jrayce de cette menace, je ne savais quel parti prendre. M. Digges , très-em-

ne peut saisir ses propriétés qa*en vertu d'un jugement. L obligation qu'on demandait à mistriss Bellamy s'appelle bond and judgement , parce qu'elle est toujours jointe à un * jugement consenti , qui donne droit au créancier sur les biens du débiteur. ( Note du traducteur. )

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barrasse dans sa fortune, avait accepté une invitation qu^on lui avait faite , de se rendre a Edimbourg, où il était fort aimé. Il se proposait dy rester jusqu'^à ce que j^eusse arrangé mes a£Paires , opération à laquelle sa présence nuisait beaucoup, le^ personnes qui eussent été disposées à m^aider ne se souciant pas de le Ëdre pendant qu^il était avec moi.

N^ayant craint aucune poursuite de (%tte créancière si avide, j^en avais payé plusieurs autres, que M. Cracroft mWait désignés comme étant dans le besoin. Cette femme , au contraire , était dans Topulence, et me témoignait toujours la plus grande amitié. Mais je reconnus que je mutais mise à la discrétion (Tune des plus méchantes créatures qu^il y eût au monde. Elle trouvait bon et bien fait tout ce qui pouvait lui rapporter de Pargent J'avais bien ouï dire que sa réputation était hasardée; cependant, n'ayant jamais ricA vu qui confirmât ces soupçons, je les croyais fort injustes. Elle était, de sa profession, marchande de dentelles; mais elle s'occupait de tout ce qui regarde la toilette des femmes; et il n'était pas étonnant que

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des dames d^une vertu suspecte fréquentassent sa maison. Quand je la connus mieux, je vis que j^avais tout à craindre d^elle. Il est bon d^observer ici (ce fait, par la suite, m^ayant fait gagner un procès qu^elle m^in*^ tenta pour recouvrer son argent) que, dans une lettre quVUe m^écrivait, elle me manda que Pobligation était pour un an, mais que le jugement était pour un mois : et son frère , pour donner plus de poids à la lettre, jura, par son créateur, qu^ils m^avaient /?i>icée. Cette expression , et la fraude évidente dont j^avais été dupe en (^ette occasion, me fournirent le moyen de triompher de cette dangereuse adversaire.

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