LETTRE LXXVI
22 aoul 17 — .
Mon récit se prolonge. Ma mémoire exercée par le travail qui m^occupe , me fournit mille circonstances que je croyais avoir oubliées : un incident enrappelleun autre, et je crains que mon ennuyeuse narration ne fatigue votre indulgence. J'écarte donc tout ce qui ne tendrait pas au dquble but que je me suis proposé, celui de satisfaire votre curiosité , et dVcarter les préventions que le public a conçues contre moi , faute de connaître tous les détails de n|a vie.
M. Digges faisait, pour me rendre heureuse, tout ce qui dépendait de lui. Il me procurait tous les plaisirs qui étaient à sa disposition ; mais jMlais si importunée des réclamations continuelles qu'entraînaient les dettes qu'il avait contractées avant notre union, que je ne pouvais ni goûter aucune satisfaction , ni lui
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montrer autant de complaisance que je Taurais voulu.
Vers le milieu de la saison, il m^apprit que son frère, le capitaine Dudley Digges, était arrivé en Angleterre , et qu'il désirait beau«coup de le voir pour régler avec lui quelques intérêts de femille. Il se décida donc à Taller trouver, et nous nous vîmes obligés de conduire, comme nous pourrions, les affaires du théâtre. Mais la difficulté était d'avoir de l'argent pour les frais de son voyage. M. Still, mon procureur, chargé, dans ce pays, de tous mes intérêts , en avança à ma prière.
M. Digges, en arrivant à Londres, fut bientôt réconcilié avec ma mère : il logea chez elle pendant tout son séjour. A son retour il me fit présent d'une grande montre d'argent à répétition, pour mettre au chevet de mon lit J'avais souvent désiré d'en avoir une de ce genre, pour connaître les heures auxquelles il me fallait prendre certains remèdes qu'exigeait l'état toujours chancelant de ma santé.
' Il y avait, dans notre troupe, une jeune femme que j'aimais beaucoup ; c'était l'épouse
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de M. Aickin , acteur du théâtre de Drurylane. La mort ne tarda pas à me Tenlever, Cet événement m^aflPecta beaucoup , et contribua encore à déranger mon tempérament. Il nous fallut trouver quelque actrice pour me soulager de Textrême Ëitigue que me causait mon emploi. Je choisis, pour cet objet, mîstriss Kennedey , avec qui jVvais joué autrefois , pendant mon premier voyage à Dublin.
Cette actrice, son mari et leur fils furent, en conséquence , engagés à un prix que ne comportait pas Edimbourg; mais que faire? Il était impossible que je jouasse toujours, et je ne pouvais me faire doubler que par quelqu'un qui eût une certaine réputation. Les propriétaires se virent forcés d'accorder des conditions exorbitantes. Mistrîss Kennedey avait du mérite dans quelques rôles ; et conime elle avait fait partie de plusieurs troupes ambulantes, elle avait étudié presque tous les emplois. Sans être belle, elle avait assez bon air.
Une maladie vint frustrer Tespoir dans lequel nous Favions engagée. Peu de temps après son arrivée, elle fut incommodée. Une
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éruption dangereuse parut sur son visage. Elle ne put jouer que quatre fois dans toute la saison. Son indisposition donna lieu à un incident qui fit beaucoup rire les spectateurs, et qui, peut-être, vous amusera.
Mistriss Kennedey, se croyant assezbien rétablie pour paraître , fit dire qu'elle jouerait le rôle de Zaïre, dans the Mourning Bride , qu'on devait donner pour le bénéfice de quelqu'un à qui elle s'intéressait. Mais le jour de la représentation, sur les quatre heures, elle se trouva si mal, qu'il lui fut impossible de paraître. La pièce avait été choisie à dessein ; et il n'y avait ni moyen de la changer , ni possibilité de substituer quelqu'un pour un rôle si important. Dans cet embarras , mistriss Farrel, sœur de mistriss Kennedey, plus âgée qu'elle d'environ vingt ans, et qu'on employait quelquefois pour faire les vieilles noumces , entreprit déjouer le rôle.
Le public montrason méeontenteAient pendant toute la pièce, mais surtout au moment où Zaïre mourut. Se levant alors d'entre les muets et s'avançant sur la scène, elle dit aux spectateurs qu'elle était bien fâchée de n'avoir pu mériter leurs suffrages; mais que
n^ayant joué ce rôle que par complaisance^ el uniquement pour obliger la personne au bénéfice de qui se faisait la représentation , elle espérait qu^on voudrait bien Texcuser. Après avoir fini ce discours , elle alla reprendre la place où elle sVtait levée , et se recoucha par terre entre les muets, qui couvrirent son visage du voile. Ce bizarre incident apprêta tellement à rire aux spectateurs , ainsi qu^àmoi qui entrais précisément en scène dans le rôle d^Almérie, quMl me fut impossible de reprendre mon sérieux de toute la soirée.
Ceci me rappelle une aventure comique du même genre, qui arriva à mistriss Hamilton. Cette actrice jouait le rôle d^Arpasie dans Tamerlan; et comme elle était fort puissante, les valets de théâtre avaient beaucoup de peine à enlever le fauteuil sur lequel elle sVtait jetée au moment de sa mort supposée. S^aperce* vaut de leur embarras, elle leur dit de poser le siège par terre; puis, faisant une révérence à rassemblée, eUe s^en allasurses pieds aussi froidement que si elle n^eût pas été supposée morte.
Je reçus, pendant que je dirigeais ce théâtre dT^dimbo urg, un nombre incroyable de lettres
de comédiens ambulans, qui demandaient des engagemens. Tous écrivaient de manière à faire voir qu^ils se regardaient comme autant de Garricks et de Cibbers.
Dans Fhiver suivant, Fhonorable mistriss Digges mourut , ce qui obligea son fils d^aller en Angleterre. Elle laissa 8000 livres à partager entre ses deux fils , à la condition que Tainé quitterait le théâtre, et prendrait le nom de West (qui était -celui de mistriss Digges). M. Digges m^apprit ces nouvelles pendant que jetais au théâtre. Le même courrier m^apporta une lettre de ma mère , qui le pressait de partir.
CMtait la semaine suivante que devaient avoir lieu les courses, temps des grandes recettes du théâtre : cependant il fallait de Fargent , sur-le-champ , pour ce voyage. J-engageai donc à M. Still la montre à répétition pour six guinées, et je consentis, ce me semble, qu^il en prit dix ou quinze au bureau. Je ne pouvais en donner davantage. Peu de jours après, j^avais besoin de 200 livres que jWais promis de payer à mon inflexible créancière.
M. Digges partît pour l'Angleterre , avec
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promesse de revenir aussitôt qu^il pourrait : mais comme il ne devait plus jouer ^ Tépoque de son retour était indifiérente» A la fin de la semaine ,j 'envoyai demander àlVL Still les 200 livres : je reçus pour réponse qu^il n^avait pas un schelling; il avait donné à M. Digges tout Targent qu^il possédait, et celui-HH lui devait 200 livres.
Je ne peux exprimer quel fut alors mon embarras : j'avais prié M. Ferguson , procurreurde ma créancière, de venir dîner avec moi à Bonnington le jour de Féchéance, parce que je me proposais de lui remettre Targent Cet homme , heureusement, avait une ame élevée, et faisait honneur à sa profession. Miss Wordley lui ayant appris la vraie position de mes affaires, dont je n'avais pas le courage de lui parler moi-même, il convint de m'accorder trois mois pour payer cette somme; et pour que sa cliente ne fût pas mécontente de ce délai, il lui paya Fargent, et prit pour lui la créance. Une obligeance si rare méritait toute ma reconnaissance. EUe devint pour moi la cause d'un chagrin très-sensible. J'appris , quelques années après , que cet aimable jeune homme était une des personnes qui
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avaient perdu la vie par la chute du pont dïîdimbourg, et je pleurai amèrement cette victime d^un affreux désastre^
Tandis que j'habitais Parliament - street (époque féconde en chagrins), j'avais recommandé à M. Calcraft, pour en faire un corn- . mis, un jeune homme qui avait une belle main. Environ deux ans après , celui-ci me dit qu'il avait ime occasion de faire aux Indes-Orientales im voyage très-avantageux, m'assurant en' même temps qu'il conserverait toujours un tendre souvenir de l'intérêt que j'avais pris à lui. Il me le prouva bien par sa conduite postérieure. Deretour en Angleterre, ce jeune homme, qui s'appelait M. Hearne, demanda de mes nouvelles. Il entendit parler de mes embarras ; et pendant que j'étais à Edimbourg, il m'envoya généreusement 200 livres. C'est le service le plus agréable que j'aie jamais reçu , parce qu'il était le témoignage d'un rare et précieux sentiment, la reconnaissance. J'aurai d'autres occasions de vous parler de cet estimable M. Hearne.
Je ne dois pas omettre un second exemple de ce genre, qui m'arriva vers le même temps. JWais eu, autrefois, un domestique nommé
IkiDiel Douglas. Il avait demeuré chez moi près de neuf ans : enfin, ses galanteries ayant fait du bruit dans la maison et toutes les filless^occupant délui, je le plaçai, èomme domestique, chez le lord Hume, alors gouverneur de Gibraltar. Mylord en fit son majordome , et Daniel se conduisit tellement «i la satisfaction de son maître , que celui-ci, en mourant, lui laissa quelque chose.
On m^avait dit qu^un M. Douglas s^était présenté chez moi, plusieurs fois, en mon absence. Un jour, allant à Castle-Hill, je fus abordée par un homme dont le visage m^était familier , quoique je ne le reconnusse pas dV bord : le pauvre garçon fondit en larmes , et se fit bientôt reconnaître. Après s^étre informé de ma santé , etc. , il me pria de lui accorder, à mon premier moment de loisir, quelques instans d^entretien , rien autre chose ne le retenant à Edimbourg, que le désir de me parler. Je lui dis de venir Faprès-midi chez moi. Je ne concevais pas queUe affaire il pouvait avoir à me communiquer : quoique j'aie toujours tâché de mériter Faffection de mes gens, je nWais jamais eu pour lui d'attention particulière.
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11 vint le soir , et m^apprit quMl avait amassé onze cents livres. Sa femme venait de prendre sur la route de Douvres une auberge , pour entrer en possession de laquelle il leur fallait payer 700 livres. Il espérait, ajouta-tr-il , que je pardonnerais sa présomption ; il craignait que je ne fusse pas dans une position aussi heureuse que celle où il m'avait vue, et, si j'avais la bonté de faire usage, pour le temps que je voudrais , du reste de cette petite forlune, dont j'avais été pour lui l'occasion, je lui ferais plus de plaisir que jamais ne pourrait lui en causer aucun autre emploi de ses fonds.
Je pouvais à peine retenir mes larmes. Cette offire touchante était faite d'une manière si délicate ! Le digne homme avait l'air de solliciter un prêt plutôt que de l'oflfrir. Je le remerciai tendrement; mais je refusai d'accepter sa proposition ; non , certes ^ que je m'en tinsse oflFensée : elle me flattait et m'honorait , mais je venais de recevoir de M. Heame , qu'il connaissait, ce dont j'avais besoin pour le moment. Je ne pouvais, d'ailleurs, me résoudre à emprunter un argent qui lui avait coûté tant d'années de sagesse et d'économie; ;
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sans être sûre qu^il me fût possible de le rendre quand il en aurait besoin. Le bon Douglas se rendit avec regret à mes raisons; il me quitta j aussi mortifié de ce que j^avais refusé son argent, que Teût été un autre qu^on aurait poursuivi pour le payer.
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LETTRE LXXVIL
39 août 17 — .
Lors de mon premier engagement à Edimbourg , les habitans de Glasgow avaient offert de construire une salle par souscription ,, 51 notre troupe voulait promettre d^ jouer en été. Nous y consentîmes volontiers. Les citoyens de cette ville sont opulens et passent pour magnifiques. La salle étant bâtie, nous nous faisions, de ce voyage , un plaisir, tant à cause de la perspective de bénéfice qu^il nous offrait, que par Fidée que nous nous étions formée du lieu et des habitans. La déesse de la Déraison (c^était le sobriquet que nous avions donné à miss Wordley, parce qu^elle avait joué ce rôle pour le bénéfice de M. Wilkinson ) attendait avec une impatience d^enfant notre sortie de la capitale. Les affaires du théâtre m^ayant obligée de me rapprocher de la ville , j'avais quitté Bonnington pour revenir à Edimbourg. A
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cette occasion, David Hume (i) eut la complaisance de me prêter son appartement dans le faubourg de Cannon-Gate.
Lorsque nous fûmes prêts à partir , après avoir payé mes mémoires je trouvai que je n^avais pas assez d'argent pour les frais de voyage. Ma maison consistait alors en miss Wordley , moi , et trois domestiques. Les foitures étaient demandées, nous attendions qli'elles arrivassent à la porte. Ne sachant comment me procurer de Fargent dans le moment , j'envoyai une des femmes , nommée Waterstone , chez un horloger , dans Highstreet, pour vendre la montre d'argent à répétition que M. Digges m'avait donnée. L'artiste à qui je lui avais dit de s'adresser , avait acquis de la réputation par plusieurs ouvrages en ce genre , qu'il avait fedts pour le duc d'Argyll , célèbre par son goût pour la mécanique.
Les voitures étaient à la porte. J'étais là , attendant l'arrivée de cet argent nécessaire
(i) Auteur célèbre de l'Histoire d'Angleterre. Il était écossais, ainsi que Robertson , Brydone , etc. , etc.
(JVb/te du traducteur. )
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pour partir: quelques heures s^coulèrent, sans que j^eusse aucune nouvelle de mon émissaire ; je ne pouvais faire aucun doute sur sa probité, et je ne concevais rien à ce retard. Vers quatre heures de Paprès-midi , un homme , vêtu à peu près comme un de nos bedeaux , vint me dire qu^une femme qui était à mon service avait été arrêtée pour une montre quelle avait présentée à vendre.
Cette nouvelle mettait le comble à mon embarras. Je renvoyai les voitures , qui af rendaient encore , et priai M. Still d^ob tenir ia liberté de cette pauvre femme : celui-ci ^'tant allé chez Fhorloger, apprit que la montre u \^i 1 1 été achetée par M. Digges , précisément chez* ce même homme à qui je Tavais fait oflrir à vendre ; elle était sans prix pour la main d^œuvre ; mais sa grosseur la rendant d^une vente difficile , Tartistc Tavait vendue à M. Digges un peu au-dessous de son prix , et avait reçu de lui un billet payable à k fin de la saison du théâtre.
Ayant ouï dire que M. Digges n^avait pas le projet de revenir , et voyant qu'on lui proposait d'acheter la montre , il avait eu quelques soupçons sur la personne qui Toffi-ait,
d^autant que la femme avait refusé de la laisser , et de dire de quelle part elle venait M. Still , pour arranger Faffaire , remit la montre à son premier maître , à condition qu^il rendrait le billet de M. Digges et remettrait ma domestique en liberté.
Mon obligeant négociateur tâcha ensuite de me procurer de Fargent , afin que je pusse partir pour Glasgow , lo lendemain matin : je ne pouvais différer plus long -temps. Il m'apporta de quoi fournir à la moitié des frais de la route. Il fallut, pour le surplus, recourir à la bourse de mes compagnons de voyage. La gaieté de miss Wordley soutenait mon courage , au milieu de toutes ces con* trariétés. La tristesse qui voilait mon imagi* nation , semblait diminuer à chaque mille que nous parcourions. Ava^t dWoir fait beaucoup de chemin , j'avais recouvré une sérénité qui , depuis long-temps , m'était étrangère.
Le lendemain , à midi , nous aperçûmes, à une petite distance de nous , cette ville charmante vers laquelle nous courions avec tant d'empressement. Une belle rivière , de fluperiies bàtimens qu'ornait la splendeur
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d^une magnifique journée, flattaient mes regards, et réjouissaient mon imagination. Je pensais au plaisir que j^aurails à y être reçue par des amis que leur opulence mettait à même de remplir les promesses dont ils avaient accompagné leurs pressantes invitations.
Quand nous entrâmes dans Glasgow , un des acteurs, qui était venu au-devant de nous, me dit: Madame , vous êtes ruinée ; il ne vous reste rien , que ce que vous avez dans vos voitures. Je ne sais encore comment m^expliquer la tranquillité avec laquelle je reçus cette nouvelle; car jVn demandai la cause sans la moindre émotion. La veille , la nouvelle saUe de spectacle avait été brûlée ; ma garderobe , tous mes effets qui s^ trouvaient encore emballés , étaient devenus la proie des flammes.
Cet incendie avait été occasioné par une circonstance remarquable. Un prédicateur méthodiste , qui était en crédit dans la ville , avait raconté à ses auditeurs que la veille , dans un songe , il s^était cru transporté aux enfers , et y avait été témoin d'un grand repas , auquel assistaient tous les diables : Lu-
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cifer , leur chef , avait porté pour toasr la santé de M ***, qui avait vendu son terrain pour y bâtir une maison (la salle de spectacle ) quW allait ouvrir le lendemain , et dans laquelle ils devaient établir leur empire.
L'ignorant et enthousiaste auditoire se sentit enflammé d'un saint zèle contre Satan et ses sectateurs. Pour empêcher cette effrayante victoire de Pinfernale puissance y il se porta en foule à la nouvelle salle , où il mit le feu au théâtre ; heureusement , Tincendie s'éteignit avant de gagner les autres parties du bâtiment; mais, toute ma garderobe , contenue dans les malles entassées sur le théâtre, fut consumée. Il parait qu'à cette troupe de fanatiques , qui avaient mis le feu par de saints moti& , s'étaient joints des gens qui avaient intention de profiter du désordre , car on trouva beaucoup de fausses dorures qu'ils avaient arrachées à des vétemens de rois et de reines , et qu'ils avaient jetée» à travers champs , en voyant que ce clinquant n'avait aucune valeur. Comme la salle était à peu près à un mille de la ville , et que les flammes ne se montrèrent pas d'abord , les
incendiaires exécutèrent tranquillement leur dessein , et se retirèrent sans être troublés. Personne ne prit Falarme; on ne connut que le lendemain notre malheur.
Quelque importante que fût cette perte pour moi , j^en appris la nouvelle assez tranquillement ; mais la pauri'e miss Wordley , qui perdait le peu qu'^elle possédait , perdit en même temps la philosophie qu'elle m'avait recommandée dans d'autres occasions Sans me troubler et me lamenter , comme l'auraient fait peut-être beaucoup d'autres , je dis assez froidement que je voulais aller sur les lieux ^ et examiner mon d^astre. Surle-champ^ j'ordonnai que La voiture me conduisit au théâtre. Là ^ je vis réduites en cendres toutes ces parures qui m'avaient coàté tant d'argent. Alors même , elles valaient au oioins 900 livres, y ayant, entre autres, un afisortiment complet de grenats et de peries , depuis la coifiure jusqu'à la pièce d'esito*^ mac.
Arrivée à l'auberge , je demandai M. Sales , l'uB des directeurs de notre troupe : jfe ne connaissais pas l'autre. On me dît qu'il était allé à la bourse offrir we récompense à ceux
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qui découvriraient les incendiaires. Mais totis ses efforts , à cet égard , furent inutiles. La fermeté naturelle des Ecossais garantit leur fidélité mutuelle. Dans cette affaire, non plus que dans celle du capitaine Porteus, à laqueUe certainement plus de cent personnes avaient pris part , il ne se trouva pas un seul homme assez lâche ou assez perfide pour dénoncer ses complices.
Je n^avais pas de quoi payer les postillons; ils furent obligés d^attendre le retour de M. Bâtes. Lorsqu^il fut arrivé , et qu'il les eut congédiés , je le priai de retourner à la bourse pour y dire , à toutes les personnes qu'il verrait , que j'étais décidée à ne pas jouer sur le théâtre de Glasgow , à moins que ce ne fût le lendemain soir, comme je me Tétais proposé , et comme je ne pouvais le faire faute de vêtemens. Sur cela , un des premiers négocians de la ville , qui avait eu la principale part à la construction du théâtre , vint à l'instant me trouver à l'auberge , et m'offrit poliment tout l'argent dont j'aurais besoin. J'acceptai volontiers ses secours ; mais je lui répétai ce qu'on lui avait dît de ma résolution. Il m'assura, alors , que , si je
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pouvais faire provisoirement réparer le théâtre pour le lendemain , j^aurais , avant le soir , les habillemens de toutes les dames de la ville , et que , pour cet article , je ne serais point embarrassée.
Il était impossible de jouer une tragédie , parce qu^il fallait plusieurs jours pour préparer des costumes. Nous nous décidâmes h jouer pour comédie the Citizen(lehouTgeois)y et pour petite pièce, the mock Doctor (le Docteur pour rire ). M. Bâtes alla , sur-lechamp , trouver quelques charpentiers Jnlelligens qui , avec des planches clouées , que Ton . couvrit de tapis , nous firent un théâtre impromptu. Le négociant me tint parfaitement sa promesse ; avant six heures du soir , j^eus à ma disposition plus de quarante robes , dont plusieurs étaient presque neuves, et quelques-unes fort riches. Les dames n^avaient pas borné aux vétemens leur complaisance ; je reçus des présens de toute espèce et de tout côté , ainsi que des invitations sans nombre pour tout le temps que j^aurais à passer dans le pays.
Tout fut prêt pour Theure ordinaire , et nous jouâmes les deux pièces devant une
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nonntbreose chambrée. A la fin du spectacle, une dame , de dedans les loges , déclara qoe personne, ne sortirait de la salle , jusqa^à ce que tous les acteurs ,. et même les garçons de théâtre, fussent sortis sscêès obstacle. On craignait que les gens qui , la veille , avaient osé mettre le feu au théâtre , ne se permissent contre nous quelque injure personnelle. La garde eut ordre de nous reconduire dans la ville.
lies habitans les plus distingués donnèrent des fêtes pour nous recevoir : je peux dire , avec vérité j que , dans aucun pays , je n'ai trouvé plus de gaieté , d^amabiUté , ni reçu plus de prévenances et d^applandissemensw M. Reddish était notre premier acteur dans la tragédie, et M. Aickin dans la comédie. Pendant mon séjour à Edimbourg>, j'avais engagé un auteur, doué de quelque talent, a faire une petite pièce tirée des poésies du célèbre Ossian , dans laquelle j Wais Êiit le rôle de Commela avec «n grand succès.
Mais , à Glasgow , je reçus , dans ce rôle, des applaudissemens prodigieuix. Cette petite pièce seule, jointe à une c^nnédie ordinaire, sitfiisait pour amener la foule et remplir '^
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salle tous les jours ; ce qui contribuait beaucoup à me soulager des fatigues que me causaient , et les devoirs de ma profession , et les invitations que je recevais de tous côtés.
Macbeth et Douglas étaient fort demandés ; mais on ne pouvait jouer ces pièces que nous n'eussions fait venir d'Edimbourg les habits analogues. Parmi tant de vétemens de toutes couleurs que m'avaient envoyés les dames de la ville , il n'y avait pas un seul vêtement noir. J'observai que c''était une des raisons qui m'empêchaient de jouer le rôle de lady Macbeth. Sur cela, un des habitans m'assura que milady se promenait tous les soirs au château de, Dunsinane , vêtue en satin blanc* Je ne pus m'empêcher de sourire: mais on m'assura très^érieusementque c'était un fait, et qu'il me serait aisé de m'en convaincre en passant seulement une nuit au château. J'aimai mieux en croire la personne qui me le racontait^ que d'aller m'assurer de la vérité de son assertion ; en conséquence, je jouai le rôle, contre Pusage , en satin blanc.
Le 4 juin, il devait y avoir, en l'honneur du jour, un grand diner à l'auberge du Taureau : c'était celle où je demeurais , tant
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parce qu^elle était près du théâtre, que parce que la ville était pleine. Ce qui me rendait cette demeure précieuse , c'est qu'elle offrait d'immenses bàtimens, où nous pouvions nous loger tous très-commodément : on l'avait construite pour recevoir, en hiver, les chasseurs; en été, les gens riches des environs, qui, dans cette saison , viennent à Glas* , gow. 11 y avait, de plus, dans cette auberge, une grande pièce qui, en hiver, servait de loge de francs-maçons; elle nous tenait lieu de magasin.
Miss Wordley parut, ce jour-là, ivre de la joie que lui causaient quelques nouvelles qu'elle avait reçues d'Edimbourg. Celam^engagea à la suivre, pour lui en demander la cause. Elle m'apprit alors que l'on disait M. Woodward arrivé dans celte ville. Nous déterminâmes, sur-le-champ, M. Bâtes à partir pour l'inviter à venir nous joindre.
Pendant qu'on travaillait à enlever les ordures qu'avait laissées l'incendie, nous voulûmes voir si , dans ces débris , il ne serait pas resté quelques parcelles de ce que j'avais perdu. A ma grande joie, je trouvai , parmi des décombres qu'on n'avait pu mettre sur le
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premier charroi , une malle qui m^apparte* nait. Elle contenait plusieurs habits, beaucoup de linge et quelques-unes de mes dentelles; les autres avaient péri dans Tincendie du théâtre , avec ce que j'avais de plus précieux. Cette malle nVn fut pas moins pour moi un recouvrement très-utile ; elle me fil d'autant plus de plaisir, que j'y avais moins compté.
Nous apprîmes avec regret que le bruit de l'arrivée de M. Woodvard était sans fondement : ce fut pour nous un vrai chagrin. Cet acteur distingué, homme très-estimable et excellent comédien , nous eût été très-précieux dans un pays où il faut, pour réussir, réunir au mérite de l'acteur quelques autres qualités.
L'été s'avançait, et je voyais, avec un extrême chagrin, s'approcher le moment où il faudrait retourner à Edimbourg. On avait fait vendre nos meubles à Bonnington , pour une dette que M. Digges n'avait pas payée. Je n'avais point d'habitation prête pour me recevoir :. mais j'avais bien d'autres motifs pour regretter Glasgow. La manière dont on m'y avait reçue , la bienveillance et l'amitié qu'on
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m'y avait témoigtiëes pendant mon séjour, avaient iait sur mon cœur reconnaissant une vive et profonde impression. La ville, par elle-même, ainsi que le pays qui Tenvironne, sont extrêmement agréables; la prairie qui Favoisine est surtoutsingulièrement pittoresque. Ce coup-d'œil rappelle à tous ceux qui Tont vu celui du beau village d'Harlem, auquel cet endroit ressemble beaucoup. D'un côté de la rivière, on voit les blanchisseries de la ville, où s'occupent une multitude d'ouvriers , aux différens travaux qu'exige la préparation des toiles. Quelques-uns lavent, d'autres soignent les chaudières , ceux-ci étendent le linge pour le faire sécher. Sur l'autre rive, des troupeaux de . bétail errent dans une délicieuse prairie , que termine un paysage supérieur à toutes les descriptions que j'en pourrais faire.
De retour a Edimbourg, je pris une petite maison dans le faubourg de Cannon-Gate; mais apprenant que M. Bâtes avait contracté un engagement avec ML Shéridan (i) , sans ma
Ci) On a vu plus haut que mistriss Bcllamy , lors de son premier voyage d'Irlande , avait eu à se plaindre de M. 8hë-
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participation , ce qui était absolument contraire à nos conventions, je refusai (^ jouer daTantage. Cette résohition fut beaucoup plus fâcheuse pour les propriétaires que tfabord ils ne Favaient supposé. Tai su depuis , que , chaque soir, ils avaient joué à perte , et qu^ils ■ravaient pas retiré leurs frais.
Ayant pris ce parti , je me décidai à retourner à Londres aussitôt que je le pourrais;une nouvelle découverte accéléra mon départ. Alors m^attendait une de ces révolutions de fortune auxquelles jVtais sujette. Ayant, un jour, reçu de M, Digges (devenu M. West) une lettre par laqueUe il me demandait plus dWgent que je ne pouvais, dans ce moment, lui en donner, je ne pus tti'empêcher de paraître, en la lisant, très-affectée. Un homme qui se trouvait chez moi, me dit, à ce sujet, qu'il était sûr que mon union avec M. Digges ne pouvait être valide , parce qu'à sa connais- ' " ■ ■ .. t ■ ■ .
ridan :,elle n'en rend pas moins de justice à cet acteur célèbre y auteur d'un ouvrage très^-estimë sur la prononciation anglaise. M. Shëridan , membre actuel du Parlement d'Angleterre , et auteur de la jolie comédie t/te Schoolfor scandai, est son fils. Ce dernier est propriétaire /ia/«/ii^ du théâtre de Drury-lane. {Noie du traducteur. )
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sance , une première femme de celui que je croyais mon mari , vivait encore. Alarmée de cette nouvelle , je doutais qu^elle fût vraie ; celui qui me Tavait dite, me promit de m^en envoyer des preuves authentiques aussitôt qu^il serait arrive à Londres; il était sur le point de partir.
Je reçus, en effet, peu de temps après ^ un certificat qui me confirmait Tassertion : je me retrouvai ainsi en liberté, et pour la seconde fois dégagée d^une union que j'avais crue indissoluble. Mon correspondant m'apprenait en même temps qu'il avait vu mistriss Digges ; celle-ci lui avait dit qu'elle avait fait annoncer sa mort dans les journaux , pour tromper son mari , par lequel elle craignait d'être in* quiétée.
Elle eût pu s'épargner cette peine. Jamais, depuis leur séparation , il n'avait eu le désir de la revoir; et je sais fort bien qu'alors il était réellement attaché à une autre personne. Au reste, je me fais un devoir de déclarer ici, que je ne crois avoir à faire à M. Digges aucun reproche de mauvaise foi. Si les suites d'une autre liaison n'eussent pas malheureusement dérangé ses affaires, sa tendre affec-r
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lion, les soins délicats qa^il n^a cessé de me rendre , ne m^auraient laissé aucun sujet de me plaindre de lui.
Admirez avec moi la vanité des espérances humaines; quelques soins que nous prissions pour en fixer la chaîne, le sort se joue de notre prudence, une secousse imprévue vient en briser quelques anneaux, et détruire le plan que nous croyions le mieux conçu. Nulle femme peut-être n^a plus éprouvé que moi de ces bizarreries de la fortune. Avec les intentions les plus pures, les projets les plus réfléchis, toujours quelque obstacle inattendu est venu éloigner de moi le but que je mMtais proposé. Jfe vous fatigue depuis long -temps de ces plaintes auxquelles me ramène presque chaque événement de ma vie.