LETTRE LXXIX
la teptembrc 17 — .
Pendant tout le temps que je restai à Cave, les personnes qui Fhabitaient semblèrent se disputer Tavantage de me plaire. Mais j^étais inquiète sur la manière dont je pourrais me procurer un engagement au théâtre : J^étais nécessitée à ce parti pour me libérer des dettes qui mVcrasaient ; car , malgré les sommes que j^avais payées , je devais encore plus de 4000 livres. Sir George me montra quelque envie de vendre une terre pour nous liquider Fun et Tautre ; il m^assura qu^il prendrait cette mesure aussitôt qu^il le pourrait, et me chargea, quand je serais à Londres, de prier Falderman Cracroft de lai chercher un acquéreur.
Cependant , il écrivit à son^ cousin lord Églington , et le pria d^employer son crédit
près de M. Beard , alors directeur , pour rengager à me rendre mon ancien emploi à Ce* vent-Garden. J^eus le chagrin d^apprendre , par la réponse de mylord , que les propriétaires ne se souciaient pas de se charger d^un salaire aussi fort qu^avait été le mien . Miss Ward et miss Macklyn^s^étaient partagé les rôles que je jouais ordinairement ; et par conséquent , il ne se trouvait plus de place pour moi. Mon amour-propre se joignait aux motik qui m'avaient fait désirer un engagement pour me sendre ce refus désagréable : malgré toute la bienveillance qu^on me montrait à Cave , je me décidai donc à retourner à Londres. ' ,
Nous partîmes miss Wordley , mon fils et moi , après avoir passé trois mois au milieu de tous les plaisirs que peuvent procurer une société aimable , une chair délicate et une gaieté habituelle ; je quittai cette demeure hospitalière avec un véritable regret : combien nVn eussé-je pas eu davantage , si j^avais su que je n'en devais presque plus revoir le maître !
Des larmes involontaires sVchappèrent de mes yeux , quand je passai devant la maison
de mon respectable ami lord Downe (i).
Quand je me rappelle le genre de sa mort, quand je songe qu^aueuns honneurs n^ont jamais été rendus à sa cendre , je ne peux encore me défendre d'une certaine tristesse , et je donne quelques soupirs à sa mémoire.
Sir George mWait promis sept guinées par semaine, et m'avait dit qu'il serait prochainement à la ville ; j'étais flattée , je Pavoue , de me trouver réconciliée avec l'homme qui avait été l'objet de mon premier attachement ; une complication de faussetés m'avait éloignée de lui dans le temps « même où je le préférais à tout son sexe. Les nouveaux témoignages de son amitié m'honoraient, ce semble, autant qu'ils pouvaient m'être utiles.
Nous descendîmes à Londres, dans la maison de ma mère , qui , heureusement , se trouvait vide. J'ai déjà dit qu'elle en louait ordinairement une partie à des gens de qualité. Le produit qu'elle en tirait , joint à sa pension , et à l'intérêt de l'argent qu'elle
(i) Tuë en faction k la porte du gënëral Granby, < Allemagne.
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avait épargné , la mettait en état de vivre avec aisance , et de voir des gens fort au-dessus d^elle.
Elle voulut bien me louer son premier étage , et entreprit de payer toutes mes dépenses courantes , avec Targent que m^allouai t sir George ; mais sachant combien celuici était capricieux , et voyant qu^il était incertain que j^obtinsse un engagement au théâtre , dans un moment où les deux , troupes étaient formées, elle ne voulut point que miss Wordley restât avec moi. J'^avais de la répugnance à me conformer à cette prudente disposition ; cependant la maison de ma mère était la demeure la plus convenable que je pusse choisir ; miss Wordley se logea dans le voisinage.
Peu après mon retour d^Ecosse, M. Dodsley mVnvoya la quittance d^une somme assez considérable que je lui devais pour des livres ; j^acceptai ce présent , ainsi qufi quelques autres bagatelles , comme une politesse, à Toccasion de ce que j Wais joué , avec succès , le rôle de Phéroïne dans la Cléone de son frère.
J'écrivis alors à M. Digges , pour lui sîgni-
fier que nous ne devions plus nous revoir. Comme je nVvais point à me plaindre de sa mauvaise foi , je ne lui fis point de reproche ; je ne Tai revu depuis qu^une fois dans la rue, et deux fois au théâtre.
Mon fils me montrait une affection qui ne s^est jamais démentie jusqu^au moment où la mort me Ta enlevé ; mais il avait excédé de beaucoup le temps de ses vacances, et je le renvoyai à Ëton.
M. Cracroft se chargea volontiers de la commission que sir George mWait autorisée ^ lui confier. Cétait un homme exact , et qui demandait aux autres la même ponctualité qu^il observait avec eux. Il se réjouit de ce que sir George avait promis de faire pour moi, et je lui dis que j^allais tâcher de prendre un engagement , ne fût-ce que pour quelques jours y à Feffet d^obtenir un bénéfice qui, jVspérais, serait aussi lucratif qu^à Pordinaire. Je le priai de renouveler mon saufconduit , et de se procurer , avec mon argenterie , de Targent , tant pour lui payer à llii-méme ce qui allait être échu dans quelques jours , que pour subvenir à mes besoins ,
jus<)u^à Farrivée de sir George, et à la vente de sa terre.
En retournant chez moi , il me vint à Tesprit décrire à Thonorable M. James Brudénell , devenu alors lord Bnidenell, qui autrefois m^avait honorée de son amitié , mais dont je n^avais plus entendu parler depuis que je mVtais séparée de son intime ami M. Metham. Supposant que sa froideur ne survivrait pas à ma réconciliation avec son ami , je le priai dans ma lettre d^employer pour moi son crédit auprès des propriétaires du théâtre. Si je réussissais à Tintéresser en ma faveur , je me regardais comme certaine de réussir , le caractère et Fusage des personnes de cette noble famille étant, de ne rien négliger de ce qui peut tendre au succès d'aune cause dont elles ont bien voulu se charger.
Dès le lendemain , mylord me fit Fhonneur de me venir voir ; non-seulement il me promit d^employer toute son influence pour m^étre utile , mais il me flatta de Fassurance que je serais , de nouveau , protégée par les dames de sa famille.
Deux jours après , miss Wordley entra