‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 87 sur 110 · LETTRE LXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIV

a5 octobn 17 — .

LVvocAT Murphy (i) se chargea de proposer à ma persécutrice un arrangement. Il me promit, si elle le refiisait, d^entreprendre ma cause, et d^employer tous ses talens à la défendre. Pendant mon séjour àKingVbench, je reçus beaucoup de présens, particulière-* ment du comte de Spencer, et du général Monkton, Fun et Fautre des modèles de générosité.

Mistriss Stacie, pour être plus près de moi, prit, dans la maison voisine, un logement pour elle , sa domestique et son enfant : son mari

(1) M. Murphy, dans un âge avancé , parait s'être souvenu que Thalîe avait eu ses premiers hommages. H a donné au théâtre {dusieurs comédies, entre autres une trè0-|olie intitulée ihà, Way to ieep him , ou la Manière de le fixer , que madame Riccohoni a traduite. Cette pièce , donnée en 1760 , fut retouchée par Tauteur , et remise au théâtre en 1785. ( Note du traducteur, )

m^envoyait, de chez lui , tout ce que la saison produisait de meilleur. Ces attentions , quoique je dusse tenir compte des frais, me semblèrent une marque pre'cieuse de considération et d^amitië.

La troupe de Richmond était revenue à la ville, et miss Wordley ne me quittait pas. Son amitié prévenait tous mes désirs; ses soins ne m^en laissaient point former. La nuit, au moindre mouvement que je faisais, je la trouvais éveillée. Son inquiète vigilance finit par altérer sa santé. Je raVn aperçus; et cette découverte, en excitant mon courage, contribua plus à rétablir la mienne , que tous les conseils de la médecine.

M. Murphy n^avait point eu de succès dans sa négociation auprès de mistriss Ray; il fallut se résoudre à plaider. Comme j'étais sûre du succès , j'^attendis le jugement sans inquiétude. Enfin, le jour arriva; M. Murphy , hors d'haleine , entra dans une chambre pour m'annoncer mon triomphe ; mais je n'en retirai pas tous les avantages que j'en aurais pu espérer^ parce que ma perséputrice mourut peu de temps après. Si elle eût vécu, j'aurais certainement obtenu contre elle une condamna-

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lion très-sévère; la manière dont elle s^ était prise pour augmenter sa créance, en achetant celles d^autrui , étant , comme je Tal su depuis, contraire aux lois.

Ses exécuteurs testamentaires convinrent, avec moi, de .recevoir 200 liv,; je promis de leur payer les deux cents autres au bout d^un an. Mistriss Ra j eût probablement beaucoup gagné à accepter cette oflFre quand je la lui fis faire. Le procès dutlui coûter fort cher. Grâce à la générosité de mes amis, il ne me constitua en aucune dépense.

Ainsi se termina cette aiFaire qui m^avait causé tant d^inquiétudes , et qui , la première, m'avait fait essuyer la plus grande de toutes les pertes , celle de la liberté. « Servitude , dit » notre bien-aimé Sterne , sous quelque forme » que tu te déguises , tu es un amer et triste )» breuvage ; et quoique , dans tous les siècles, )» on [siii forcé des milliers dliommes à s'en )> abreuver, tu n'en es pourtant ni moins » amer , ni moins triste. »

J'avais fait dire aux propriétaires du théâtre que je serais en état de jouer le 10 novembre; mais je trouvai qu'ils n'avaient pas grand besoin de moi; tous les acteurs semblèrent

prendre part à ma satisÊiction. Le directeur seul, influence par son associée, mistriss Rich^ qui voulait que sa cousine , mistriss Wilford, me remplaçât, me vit avec indifférence recouvrer ma liberté.

Le public me vengea de cette injustice. Les propriétaires avaient pris avantage de mon absence pour donner à mistriss Wilford le rôle de Cordelie. Je ne pouvais, décemment, le trouver mauvais'; le public voulut bien le faire pour moi , ce qui décida les propriétaires à

m^annoncer.

Quelque nouveau malheur m^attendait toujours , lorsqu^U se présentait devant moi une chance favorable. Je logeais encore dans Fenceinte de KingVbench : en allant de là au théâtre , je perdis une boite dans laquelle étaient tout ce qui me restait de bijoux , rajustement avec lequel j^allais paraître , plusieurs portraits , dont un , surtout , m^était très-cher. J^oJBBris inutilement , pour recouvrer ces objets , une grande récompense. Je n^eus pas plus de succès que je n^en avais eu autrefois poiur mon porte-feuille, dans lequel étaient quatre billets de cent livres chacun, et que j^avais perdu dans Green-Park. Au reste

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j^ai toujours soupçonne , quant à celui-ci , que ma perte avait profite à quelqu^un (i) que je n'ai pu en convaincre.

L^embarras dans lequel me jeta cet accident augmenta celui où j¥tais de reparaître , pour la première fois , en public. Une détention est toujours ignominieuse , quoique ceux qui la subissent soient souvent plus à plaindre qu^à blâmer. Il me restait si peu de vétemens, que je fus obligée d^emprunter jusqu^à un jupon de dessous. Enfin, je trouvai tout ce qu^il me fallait , grâce aux soins de ma coiffeuse, mistriss Withfield, digne et honnête personne, à qui j^eus, en cette occasion, ainsi que par la suite , de très-grandes obligations.

On annonça la tragédie du roi Léar , dans laquelle mistriss Wilford, àla dernière représentation, avait &it Cordelie. M. Younger, le soufileur , supposant que les directeui*s , diaprés la manière dontlepublicmWait reçue lorsque j^avais paru la dernière fois , ne voudraient pas ajouter à mon humiliation, en présentant au public quelqu^uirqui ne lui plaisait

(i) M. Cdcraft.

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pas, eflfaça le nom de mistriss Wilford, et mit le mien sur les affiches.

A midi , je reçus une visite de M. Gil^son , sous-directeur, qui m^instruisit de la méprise faite , et me pria de vouloir bien abandonner le rôle , m^ajoutant que les directeurs , sur mon consentement , feraient distribuer au public des billets à la main, pour lui apprendre qa^on s'hélait trompé. Je nVvais pas alors perdu toute disposition à m'irriter d^une injure. Je ressentis Tafiront avec plus de vivacité, peutêtre, que je n^aurais dû. Je répondis sur-lechamp : <( Le public veut bien agréer mes ser- I) vices; quoi qu^il arrive, je ne souiFrirai point » que mon nom soit changé. Je jouerai le » rôle. » M. Gibson, me quittant, me dit, avec un air de regret, quejWlaism^attirer la haine de toute la &mille. A quoi je répondis, avec quelque chaleur : « Depuis long-temps , il » m^importe peu. Je ne désire pas plus leur » faveur que je ne crains leur malveillance. » Je compte sur une protection qui ne m^a » jamais abandonnée. Cest au public, qui » mV toujours traitée avec indulgence, à dé- » cider si je dois tomber ou réussir. »

Ma domestique, que j'avais envoyée voir

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les affiches, revint me dire que, dans ce moment même, on s'occupait à les changer.

L'erreur était annoncée dans un nota benè. J'allai , sur l'heure , faire imprimer des billets à la main , que je fis distribuer aux spectateurs, à mesure qu'ils entraient dans la salle. J'y racontais le fait comme il s'était passé, ajoutant que , me regardant comme l'enfant de leurs bontés, je me croyais obligée de me tenir prête pour le cas où ils jugeraient à propos de m'honorer, ce soir, de la préférence.

Lorsqu'on leva le rideau , il s'éleva un cri universel poiu» me demander ; et quand Cordelie parut, malgré la faveur des Rich et des Wilford, elle fut obligée de se retirer, et de me céder la place. J'étais toute habillée : je parus au milieu des applaudissemens , et je ne me rappelle pas d'avoir eu, dans toute ma carrière théâtrale, autant de succès dans un rôle aussi connu.

Cet événement était pour moi d'autant, plus flatteur, qu'il me prouvait quç j'étais encore chère au public. Je dois ajouter , en faveur de ma belle rivale, que, quoiqu'elle fut incontestablement une grande

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danseuse, elle nWait alors aucune réputation comme tragédienne. Le découragement que dut lui causer une partialité évidente, fit aussi probablement beaucoup en ma faveur.

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