LETTRE LXXXV
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A la fin de cet hiver, expira mon engagement au théâtre de Covent-Garden : et à la même époque, la patente fîit cédée à
^ MM. Colman , Harris , Powell et Rutherford.
PTentendant point parler de M. Colman qui était le directeur , je commençais à renoncer à Tespoir de renouveler mon engagement; mais, un matin , M. Woodward me dit qu^il avait eu, avec le directeur, un entretien dan3 lequel il lui avait demandé si jVtais engagée : Oui, avait répondu le moderne Térence (i), jecompte sur elle. Mais la multiplicité dès affaires m^a empêché de la voir : vous me ferez plaisir
(1) M. G>lman est auteur àt plusieurs comédies , entre autres du Mariage clandestin , qu'il fit en société avec M. Garrick, et de la Femme jalouse, dont lesu jet est en partie tiré de Toin Jones. {Note du traducteur. )
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de lui dire que je me propose d^ aUer au premier moment.
Il était doublement heureux pour moi d^étre sûre d^un engagement, et d^avoir à servir sous un chef dont je considérais les connaissances et les talens. Le lendemain, nos conventions furent signées pour trois ans. Ayant lieu de me croire estimée par M. Cohnan, je m^attendais à recouvrer, par la préférence qu^il me donnait, le rang que j^avais tenu au théâtre. Dans cet espoir, je me décidai à ne rien épargner pour mériter son suffrage.
M. Talderman Cracrofl marié à une riche héritière, et occupé de grands intérêts, m'avait priée de le décharger du soin de distribuer mon traitement à mes créanciers. M. PoweD, du bureau des soldes, avait bien voulu le remr placer pendant un hiver. Mais, comme cela exigeait quelques détails, il ne voulut pas continuer. JWais droit peut^tre à plus de complaisance de sa part. C'était moi qui Pavais présenté à M. Fox, quoique je ne le connusse que comme sous-trésorier au théâtre de Covent-Garden. Il avait, sans contredit, toutes les qualités propres aux affaires. Mais , comme bien d'autres, quand il eut fait son che-
min , il renversa Péchelle qui Tavait aidé à monter.
M. Woodward m^avait montré, en toute occasion, un grand désir de m^obliger; et, comme son intégrité était bien connue, je le priai de prendre le soin de cette distribution. Il s^en chargea avec une extrême complaisance, etsVn acquitta avec une exactitude qui satisfit tous mes créanciers.
Nous ouvrîmes la campagne avec quelque éclat. M. Poweli était justement estimé. Je ne doute peint qu'ail n'eût fait honneur au théâtre anglais , sHl avait eu le temps, s'^il eût pris la peine d'acquérir les connaissances nécessaires à un art si difficile.
Nous parûmes ensemble, pour la première fois, dans les rôles de Jaffier et de Belvidéra. Il me fît, à cette occasion, des complimens si flatteurs, que j^eus tout lieu de croire qu'il avait renoncé à toute idée d^engager mistriss Yates, comme, dit-on, il en avait eu le projet.
Quelques jours après , ce bruit se renouvela, et M. Cohnan vint me trouver pour me dire que cet arrangement était absolument nécessaire; quHl serait très-malheu-
reux pour la troupe, qù^ime actrice de ce mérite acceptât, à Drurj-lane, un traite qu^on lui proposait. Son engagement ne me ferait aucun tort : au contraire, on pourrait remettre plusieurs pièces dans lesquelles nous brillerions Tune et Tautre. D'ailleurs, je retiendrais la plus grande partie de mes rôles.
Satisfaite par ces assurances , et de plus ^ rendant un sincère hommage aux grands talens de mistriss Yates, je me rejouis de sa réunion avec nous. «Pai sujet de penser qu'elle ne me vit pas avec les mêmes sentimens. Lorsqu'à la première répétition, j'allai au-devant d'elle pour la saluer, et me féliciter de la voir dans notre ti*oupe , eUe reçut froidement mon compliment; et depuis ce temps, nous ne nous parlâmes plus.
Peu de temps après, M. Colman fit débuter^ dans sa pièce du Négociant anglais ^ une jeune personne nommée Morris, qui y obtint un grand succès. Elle parut ensuite dans le rôle de Juliette. Comme son âge et ses agrémens^répondaient au personnage, je n'eusse pu raisonnablement me plaindre de ce qu'on le lui faisait jouer, quoiqu'alors il ne fût pas
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d^usage d^ôter des rôles aux premiers acteurs, à moins que ce ne fut pour les donner à des personnes d^un mérite reconnu.
Cette jeune actrice brilla comme le lys de la vallée, qui , nouvellement éclos, charge de pluie, tombe et périt. Une mort hâtive vint moissonner tant de grâces, tant de talens , et ne lui permit pas même de jouer le jour de son bénéfice, où elle devait faire le rôle de Juliette. Ses parens me prièrent de la remplacer, ce que je fis volontiers, regrettant bien sincèrement la fin prématurée de cette jeune beauté qui pouvait donner une autre Farren à notre théâtre.
Avant la fin de Thiver , les deux associés de M. Colman et de M. Powell se plaignirent de ce que ceux-ci avaient usurpé toute Tautorité. Us leur reprochaient de tant dépenser en habits et en décorations , qu^il ne resterait aucun bénéfice à partager , quoiqu^en général les chambrées fussent nombreuses. Je voyais peu M. Powell ; persuadée qu'il m'avait trompée, je le méprisais , et je n'allais guère au théâtre que lorsque j'y étais obligée. J'avais formé une société assez intime avec le célèbre'M. Hoole , traducteur estimé
de Métastase , du Tasse , et de la plupart des grands poètes italiens. J^avais besoin des distractions que me procuraient son amitié et celle de sa femme, pour me consoler de voiri tomber en ruines tous mes châteaux en Espagne.
Tel a constamment été le résultat des événemens que j^ai cru les plus heureux de ma vie. Toujours les espérances les mieux fondées se sont évanouies comme le souper de Sancho-Pança. J'ai toujours entrevu le bonheur , et nVn ai jamais joui.
Je pris , dans Fêté , à Strand , une petite maison agréablement située ; la proximité de la ville avait pour moi un mérite de plus , mon service auprès du comte exigeant, presque tous, les jours , ma présence.
Au retour de Fhiver , la division des propriétaires du théâtre devint publique. M. Colman ayant voulu que mistriss Yates fit Imogène dans Cymbeline (i) , rôle dans lequel elle était en possession de plaire au public , mistriss Harris et Rutherfort insistèrent pour
(i) Pièce de Shakespeare , racoommodëe par Garrick.
{Note du traducuur.)
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le donner à mistriss Leffingham ; celle-ci était une très-belle personne, mais . très-inférieure à mistriss Yates , qui joignait au talent la science que donnent de longs travaux. De ces discussions y résulta un procès qui , suivant Tusage , ne fut utile qu^aux gens de loi ; eux seuls y gagnèrent quelque chose.
Ce temps est Pépoque d^un des événemens les plus importans de ma vie , la suppression d^une lettre que j'avais écrite à M. Calcraft. J'ose croire que si , alors , cet écrit eût paru, j'eusse été , en quelque sorte , vengée d'un homme qui m'avait si indignement traitée. Ma conduite, connue du public, eût été justifiée , et l'opinion eût cessé de s'égarer sur mon compte; je vous dois les détails de cette circonstance.
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