‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 89 sur 110 · LETTRE LXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVI

■4 Dovembre 17 — •

On donnait le Négociant anglais; mistriss Yatesjfaisaitle rôle d^Emilie, qui, malgré sa beauté, lui convenait peu ^ et je jouais celui de ladj Alton , auquel sa figure et sa taille pussent été beaucoup plus propres.

Le jour où cette représentation devait avoir Ueu j je fis mettre dans tous les journaux un avertissement conçu en ces termes : « In- » cessamment sera publiée une lettre de » George-Anne Bellamy, à John Calerait » Esq., » avec cette épigraphe : « Lorsque le n banquet (de la vie) est fini, arrive le mo- » ment du compte, moment terrible auquel M rhomme ne sourit plus. G a y. »

A Finstant même où la pièce allait commencer , M. Colman vint dans ma loge , et m'apprit , qu'en conséquence de cet avis , M. Calcraft était venu chez lui , jurant qu^il s'en prendrait à tout le théâtre , si je ne pro-

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mettais pas de renoncer à une publication qui lui mettrait un poignard dans le cœur , et un pistolet à la tête. Il avait ajouté avec force imprécations , que si , du moins , je ne lui donnais pas quelque temps , non-seulement il allait mettre ses menaces à exécution , mais qu'ail s^adresserait au lord chambellan pour m^imposer silence ; que du reste , il chasserait mes deux enfans , et les laisserait mourir de fidm , plutôt que de leur donner le moindre secours.

M. Colman avait paru blâmer cette vio^ lence de M. Calcraft qui Tavait quitté brusquement. Le directeur, cependant, par intérêt pour moi , fit valoir plusieurs considérations poiu* m^engager à céder. Il m^observa, entre autres choses, que je jouais à Tabri d^un sauf-conduit , et quVn persistant , je pourrais faire beaucoup de tort à mes créanciers. Il employa avec soin les raisonnemens qull crut les plus propres à me déterminer ; je m^ohstinais toujours.

Il nie pria alors de différer, du moins, la publication de ma lettre jusqu^à la fin dé la saison du théâtre. Enfin, vaincue par &és instances , je lui promis ce quHl voulut : com-

plaisance fatale , dont je n^ai cessé, jusqu^à ce jour , de me repentir.

Mais M. Calcraft ne m^en doit point d^obligation , je ne cédai qu^à la considération que jWais pour son négociateur; ce fiit à lui que je fis le sacrifice de mon opinion, et non au misérable qui m^avait trompée. Celui-ci avait répandu le bruit que notre 'séparation avait eu pour cause mes galanteries; il nommait même à ce sujet le comte Harrington. Tétais si irritée de ce propos , que j^aurais dû faire justice de lui, en publiant toutes ses faussetés.

Mais telle était ma destinée. Il était décidé que je me laisserais toujours influencer quand je serais sur le point de faire une démarche raisonnable. Je ne peux attribuer qu^à cette fatalité la condescendance que j^eus en cette occasion ; non que je suppose à M. Colman d^autres motifs que Tamitié , qui fut pour moi d^un grand poids. Il ne pouvait avoir en vue aucune considération personnelle ; car , si M. Calcraft et ses associés eussent fait quelque tort au théâtre , des personnes aussi opulentes auraient sans doute amplement dédommagé les propriétaires. Je ne sais quel sort m'en-

traînait avec une force que je n^ai jamais su vaincre.

Le fait suivant peut vous donner une nouvelle preuve de Tadi^esse avec laquelle cet invisible génie mMgarait toujours hors du sentier que me traçait la prudence.

La rupture était ouverte entre les propriétaires; il devint nécessaire à M. Colman de faire signer aux acteurs un écrit par lequel ils approuvaient son administration , et consentaient à se soumettre à sa direction.

Il m^apporta cet écrit , en me priant de le signer. Je répondis que, comme jMtais engagée avec les quatre propriétaires , il ne me paraissait pas prudent, au premier coupd^œil, de signer un écrit par lequel je donnerais à Fun dVux la préférence. Il m^observa que , d'^après ses conventions avec ses associés , il devait être le seul directeur en exer^ cice, et que, par conséquent, il n^ avait aucun inconvénient à reconnaître ce droit. Il était si sûr, ajoutait-il, qu^après un peu de réflexion je serais de son avis , qu^il me lai^ sait récrit. Le lendemain , il viendrait dîner avec moi.

M. Colman était à peine sorti, que M. Ru-

therford et M. Woodward entrèrent, et probablement pour le même objet; car le premier me dit sur-le-champ : Avez-vous signé? Je répondis que non ; mais je convins quW m^avait laissé Pécrit. M. Rutherford me pria de le lui montrer : ne pouvant disposer d^une chose qui mVtait confiée, je le refusai. Il me dit , alors., que s^il eût pu le tenir, il Peut brûlé , parce que deux acteurs Pavaient signé, qui, certainement, ne Fauraient pas ^tsi, auparavant , on leur en eût présenté un en faveur des autres propriétaires. J^insistai d^autant plus pour ne le pas montrer, ajoutant que quel quVn fût Tobjet, je ne voulais pas me rendre coupable d^un abus de confiance.

M. Rutherford, à ces mots, sortit en colère. M. Woodward, qui était resté, employa tous les raisonnemens possibles pour me détourner de signer. Il insista sur la mauvaise conduite quWait tenue M. Colman à mon égard, quoique je dusse , ce me semble , mVn prendre plutôt à M. Powell. Enfin , fatiguée par les instances de M. Woodward , déterminée par ma reconnaissance pour lui, et surtout par mon inconséquence ordinaire, je cédai à ses sollicitations. Je renvoyai Fécrit à M. CoU

man , avec un billet par lequel je le priais de me dispenser de le signer. Mais j'^espérais , ajoutai-je, que mon refus ne me priverailpas, le lendemain, du plaisir de le voir. Cependant, il ne tint compte de mon invitation, et, de^ puis ce temps, nous fûmes absolument étrangers Van à Taulre.

Ainsi me laissai-je, encore une fois, pousser contre mon inspiration particulière, à faire une démarche funeste à mes intérêts; et quoique je ne puisse en accuser que la faiblesse de ma volonté, il me semble, pourtant, que la fortune avait quelque part à cette suite d^inconséquences.

Elle en eut davantage , à Texemple suivant, qui démontre assez que je n^étais pas de ses favoris.

Vers la fin de Fhiver, M. Powell me dit, un soir, au foyer, que M. Bentley et lui avaient diné chez lord Tyrawley. Dans la conversation, miss Nancy O^Hara, qui avait pour lui un penchant avoué, lui avait dit que je toucherais bientôt un legs considérable, lady Tyrawley étant fort malade. Je recevais ordinairement, tous les soirs, une invitation d^aller voir cette dame. En rentrant chez

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moi , j^en trouvai une par laquelle on m^engageait de passer à Sommerset-House. J^étais y ce jour-là, malade d^un très-gros rhume, et très-fatiguée, parce que je venais de jouer Alicia. Conduite par ce destin qui souvent avait dispose de mes résolutions, je remis ma visite au lendemain.

Le matin, à neuf heures, je reçus, de la femme de chambre de mylady , un biUet par lequel elle m^apprénait que sa maîtresse était morte la nuit, à trois heures. Elle ajoutait que mylord était venu à cinq , sMtait enfermé , et après avoir examiné tous les papiers de mylady, s^en était allé en lui défendant positivement d'avoir avec moi aucune communication quelconque, sous peine de sa disgrâce. Il prétendait avoir trouvé, dans les papiers de sa femme, une lettre de moi, par laquelle il sVtait convaincu de Pidée qu'ail avait eue jadis que j'avais conseillé à lady Tyrawley de refuser sa demande , relativement à la division de la substitution d'une terre.

Ce prétendu tort, comme la plupart de ceux que Ton m'a attribués , était une méprise. Ccst ainsi que, tantôt l'erreur, tantôt la mauvaise

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foi , ont dénature la plupart des actions de ma vie , et m'ont attiré des reproches que je ne méritais pas.

Vous avez vu , dans la première partie de mon histoire, que lord Tyrawley, à raison de son mariage secret, n'avait point, été mis en possession de la fortune de sa femme; qu'au contraire , lors de leur séparation , il avait été obligé de lui faire une pension. Il l'avait, de plus, mise en possession de l'appartement, de l'argenterie, etc., dont avait joui ma mère.

Le fils de lord Blessington étant venu à mourir, lady Tyrawley et le comte son frère, avaient seuls droit à la substitution de la terre de la famille. Lord Tyrawley se trouvait alors fort embarrassé dans sa fortune, et chargé d'enfans, dont, probablement, il n'avait pas trop le droit de se dire le père. Il s'adressa à sa femme, qu'il pria de consentir à l'inter^ ruptiondelasubstitution,afin qu'ilpût vendre la terre.

Je vous ai déjà parlé de cette demande de mylord à sa femme, et des lettres qu'ils s'étaient respectivement écrites à cette occasion.

J'ai à vous faire connaître quelques détails

ultérieurs. JMtais , dans ce temps , à HoHwoocI , mylady m^envoya la première lettre dé son mari. Par la conclusion de la sienne , elle semblait me dire qu^elle était décidée à refuser ce qu^il lui demandait , parce quelle se proposait de laisser à ma filk tout ce qu^elle avait. En lui répondant pour la remercier de son obligeante amitié, je lui écrivis : Je vous envoie Vincluse (la lettre de mylord); j^aurais dû mettre: Je vous ren^^oie, etc. Ma lettre, avec cette faute de style , se trouva dans les papiers de mylady; et mon prolecteur, mon ami , mon père , après Tavoir lue , se persuada que j Vvais envoyé à sa femme la lettre qu^elle lui écrivit dans le temps ; je fus ainsi regardée comme coupable , et condamnée comme telle dans la maison de mylord, où j^avais peu dV mis. On ne produisit point de testament ; et depuis ce temps , je n^ai revu mylord qu^une fois au foyer, et une fois chez lui, pendant la maladie dont il est mort.

Conduite dans cette dernière circonstance par le respect et Fafiection que j^ai toujours eus pour lui , j^allai pour lui rendre mes de^ voirs; j^eus le chagrin, en y arrivant, d'être repoussée par un domestique qui me dit que

miss O^Hara savait que ma sensibilité serait blessée de Taspect d'un homme de ce mérite , tombé en enfance ; d'un autre côté , la conversation que j'avais eue avec elle au dernier bal masqué (i) , lui prouvant que je ne pouvais avoir pour elle que du mépris , elle ne voulait pas me donner le désagrément d'une entrevue qui ne me ferait aucun plaisir.

Cette insolente réponse souleva toutes mes passions. J'entrai, malgré les gens, dans l'appartement de mylord. Mais quel spectacle m'y attendait ! Cet homme distingué par son courage à l'armée y par ses talens dans les affaires , qui avait rempli avec honneur les premières places de son pays, était tombé dans un état d'imbécillité. Il était assissur son lit, enveloppé dans une robe de chambre rouge; ses yeux étaient creusés, sa langue pendait hors de sa bouche : il avait l'air de compter ses doigts. Quel changement!

Le cœur brisé de douleur et de tendresse, je tombai sur mes genoux à côté du lit, et prenant une de ses mains , je la baignai de mes pleurs. Je la baisais avec ardeur, dans l'es-

(1) Je lut avais reproché sa passioD pour un acleur.

poir d^attirer sur moi son attention , et de me faire reconnaître ; mais au bout de quelques momens , il me dit : « Envoyez-moi Aby ; j^ai M besoin d^Aby; pourquoi Aby ne vient-il M pas ? I» Il voulait dire Aby-Fisher. L^entendant parler ainsi avec quelque air de raison , je le priai de vouloir bien me regarder ; je dis tout ce que je pus pour réveiller sa mémoire : tout fut inutile.

Entendant toujours des mots sans suite sortir de cette bouche, dont autrefois chaque expression charmait mes oreilles, je sortis, choquée de ce hideux tableau. Cet aspect rappela à ma mémoire la fin de son grand général (le ducdeMarlb'brough) qui, jadis, avait montré au lord Tyrawley le chemin de la gloire, et qui, comme lui, dans la vieillesse, était retombé en enfance.

En regagnant ma chaise, j^appris, d'^un vieux domestique , que Tingrat jeune homme que mylord demandait, Aby-Fisher, oubUant que, jadis , exposé dans une corbeille à la porte de lord Tyrawley, il avait été nourri par la bonté de ce seigneur, refusait de donner à son bienfaiteur le plaisir de le voir jouer du violon ; seule satisfaction que pût goûter le

malheureux vieillard : car, comme il n^eutendait point, il ne prenait aux sons aucun intérêt.

La partialité de mylord pour le docteur Fisher était devenue telle, que peu de temps après, ayant recouvré une lueur de raison, il dit au général son fils*, ou lui fit dire par miss O^H«ra,de chercher un logement, parce que M. Fisherne devait pas être délogé. Ainsi cèdent les affections de la nature et de Fancienne amitié, aux importunâtes de ces gens astucieux qui assiègent les derniers momens d^un vieillard, et finissent par prendre sur lui un entier empire.

!>.8o HÉHOIBES

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