LETTRE LXXXVII
28 oovemLrs 17 —.
Ma visite au lord Tyrawley m^avait tellement affectée , que j^en contractai une maladie qui eût pu être dangereuse. Elle m^eût certainement ëtc funeste si, appelée au théâtre par les affiches, je n^eusse pu remplir mes devoirs. Mais M. Colman m^épargna cet embarras , en introduisant dans la troupe , vers la fin de la saison , une jeune femme nommée Miller, qui nVvait d^autre mérite que la faveur dont rhonorait le directeur ; exemple qui prouve bien jusqu^où s^étend Tautorité de ces entrepreneurs qui peuvent, à leur gré, présenter au public la première personne qui leur parait ou avoir quelque capacité , ou être propre à mortifier quelqu'un qui leur déplaît. Si j'avais eu, alors, le courage que j'avais montrédans l'affaire de Cordelie^ le directeur n'eût pas trouvé la chose si facile ; mais mon silence , qui ne provenait léellement que de dé-
couragement , fut attribué à mon indisposition , et je laissai jouer cette personne , assurément très-peu capable de me doubler.
Lorsqu^Q fut question des bénéfices , je me proposai de choisir une pièce dans laquelle je pusse paraître sans beaucoup de travail. The Distrest Mother me parut d^autant plus convenable , qu^on la regardait comme la pièce dans laquelle notre troupe était la plus forte. M. Powel faisait Oreste, mistrîss Yates, Hermione, et moi, Andromaque. N^étant point habituée à demander comme une gi*âce ce que je croyais avoir droit d^espérer, je ne priai point mistriss Yates de faire son rôle ; elle Pavait joué récemment, et j e ne doutais pas qu^elle ne le jouât à mon bénéfice. Je ne sais quel est aujourd'hui Tusage à cet égard ; mais celui de ce temps-là notait point que Von priât un acteur de jouer pour le bénéfice d'un autre , à moins qu'il ne fût question d'étudier un nouveau rôle.
Cependant , lorsque la pièce fut annoncée, je reçus d'Hermione un billet d'un style véritablement un peu hautain. «Ty répondis , et peu de jours après je vis dans les journaux la correspondance imprimée de la princesse
28a MÉMOIRES
grecque avec la reine de Troie. Je suis convaincue que la conduite de mistriss Yates ^ en cette circonstance, fut déterminée par quelques mauvais rapports; carj^ai eu depuis de son humanité , ainsi que de sa politesse , des preuves auxquelles je n^avais pas droit de m^attendre.
Cette querelle étant devenue publique, mon ancienne amie , la duchesse de Queen^sberry , m^envoya chercher pour me demander ce qui y avait donné lieu. Je lui dis que j^en ignorais la cause ; mais que je regrettais le concours d'aune aussi excellente artiste. Cela importait peu, me dit sa grâce, quant aux loges : ma protectrice, sa sœur Douglas ( titre que se donnent entre elles les duchesses), qui d^uis quelque temps était en ville , mais qui ne pouvait paraître en public jusqu^à ce que son grand procès fut décidé, Tavait priée de prendre soin de mon bénéfice; comme si , ajouta-t-elle , j^avais eu besoin de la recommandation de Peg pour m^intéresser à vous. Me regardant alors d'^un air significatif, elle me dit : Vous vous souvenez , je suppose, que je suis une des premières qui se soient occupées de vous. Je n^avais point oublié , lui
dis-je y qu^elle m^avait fait cet honneur. Cen était un , reprit-elle ; et il vous paraîtrait grand si vous saviez tout ; C{ir non-seulement je vous donnai de bons conseils , mais je n^ai été au spectacle qu^une seule fois depuis que j^ai vu que vous ne les aviez pas suivis. Je rougis. Sa grâce, alors, changea de conversation , et commença à examiner avec moi quelle pièce je devais prendre
Au même moment on annonça la duchesse de Douglas. Après la sincérité, la disposition £sivorite de mon cœur est la reconnaissance. Ma joie fiit extrême d^avoir occasion de voir cette excellente dame , dont les moindres politesses avaient un air de bonté qu^accompagnaient des égards si flatteurs, qu^ils ne sortiront jamais de ma mémoire.
LorsquVUe entra, la maîtresse de la maison lui dit , en Tabordant : Je suis bien aise de vous voir ; comment vont les affaires à la chambre des pairs? Lady D ouglas répondit que la justice de sa cause et Téquité du tribunal lui faisaient espérer un bon succès.
« Bien , reprit la duchesse de Queen^sber- » ry ; nous avons, à présent, à décider ce qu'il )) faut faire à la cour de Covent-Garden , le
)» 2 OU le 3 d^avril. Votre reine ti^oïenne se » trouve toute seule ; car la princesse grecque >» lui a déclare qu^elle irait plutôt trouver * )» Hector de Fautre côté du Siyx] que de lui )> prêter secours, n La duchesse s^exprimait avec un sérieux très-gai : lorsqu^on eut fini de rire, elle observa que, malgré sa plaisanterie, cette décision était, pour tnoi, un objet aussi important que le grand procès des Douglas rétait pour eux , parce que je jouais à Tabri d^un sauf-<ïonduit, et que je n^avais, pour vivre, que le produit de mon bénéfiice.
On proposa successivement Roméo et Juliette, Venise sauvée, et Cléone. Toutes ces pièces furent rejetées , parce qu'il m'était impossible de les jouer dans Tétat de faiblesse auquel j'étais réduite. Enfin, sa grâce de Queen'sberry, avec un air aussi important que si elle eût trouvé un moyen de payer la dette nationale , dit qu'il fallait s'arrêter à the Albiôn'squeens (les reines d'Albion ). (i) Elle pensait , ajouta-t-elle après un moment de
(i) The Albion *s-queeDS , tragédie de John Banks , donnée en i684 ; elle est écrite d*un st^le boursoufflé et pleine
DE MISTBÎSS BELLAMY. 285
réflexions, que je ressemblais assez a Marie, reine tTEcosse.
Ces derniers mots de la duchesse me rendirent confuse. Souriant alors, elle me dit qu'elle était bien aise de voit , qu'après avoir paru, tant d'années, devant le public, avoir vu tant de beau monde, et tant "voyagé, j'eusse encore un air aussi modeste. La duchesse de Douglas gronda sa grâce cpi^ certainement, malgré ses manières peu gracieuses , avait un cœur bon et sensible. Je suppose, reprit celleci , que ce sera pour Bellamy un sujet de joie plutôt que de chagrin , d'apprendre que je me suis toujours informée d'elle. Je m'inclinai : la pièce fut déterminée, et je pris, de grand cœur, mon congé.
Je me suis déjà expliquée sur le caractère de la duchesse , et j'ajouterai que si j'avais pu , sans ingratitude , me dispenser d'aller à l'hôtel de Queen'sberry, j'aurais, je crois, volontiers négligé etl'honneurd'y êtreadmise, et les avantages pécuniaires que me procuraient ordinairement ces visites , pour ne pas
de d^lamatioDS , dont , à la représenUlîon , on retranche une grande partie. ( Nofe du traducteur, )
recevoir les sarcasmes qui presque toujours altéraient la grâce du bienfait. La duchesse de Douglas ininvita à aller, le lendemain, chez elle. Là, tout au contraire, je reçus Paccueil le plus flatteur que puisse fiaiire une véritable bienveillance, sans aucun mélange de caprice ni de hauteur.
Enfin le jour de mon bénéfice arriva. Les Douglas, ce même jour, gagnèrentleur procès, à la grande mortification de la maison Hamilton.
Lorsque mes deux protectrices parurent, iV sVleva de nombreux applaudissemens qui redoublèrentquand le jeune Douglas entra dans la loge. La duchesse de Douglas faisant plus de révérences que sa compagne ne le trouvait nécessaire, ceUe-ci, s^appuyant sur le jeune homme qui était entre elles, dit : Asseyez-vous, Peg. «Tétais dans la coulisse, du même côté, prête à paraître. Il me prit une teUe envie de rire, que j^entrai sur la scène un peu plus tard que je ne Taurais dû. Mais ce ne fut pas tout : sa grftce était en bonne humeur; et de temps à autre, elle me criait assez haut pour que je Tentendisse : Bien dit, Marie ! Bravo, Marie ! Ce qui, joint au premier inci-
dent, pensa changer la pièce en tragv-comedie; car j^eus toutes les peines du monde à ne pas éclater de rii*ep
Cette année fut pour moi très-Jucrative^ un bienfaiteur inattendu contribua à en augmenter le produit qu^avait grossi la générosité de mes protectrices* Un vieil aiderman, banquier devenu chevalier, et surtout fort goutteux , avait pris pour moi une &ntaisie; il était le mari d'aune femme jeune, bien faite, qui, belle et riche, avait sacrifié tous ces avantages à Fambition d'^un titre; mais la satiété est de tout âge : le vi^ard m^avait envoyé, à mon bénéfice, un beau présent; et comme il ne passait pas pour fort généreux, je n^en faisais pas honneur à sa libé^ ralité. Quelques jours après, il se présente à ma porte; on lui dit que je suis sortie. Pour savoir si on ne le trompait pas, il se met à récart, et fait épier la maison; bientôt on me voit sortir en*chaise. Av^ti trop tard , peut^tre, ou retardé dans sa course parFftge et la corpulence, il ne mé rejoignit qu'^auprès de Leicester-House. Là, j^en tendis quelquHm tout essoufBé qui criait: Arrêtez, porteurs, arrêtez! Ils n^en tenaient compte : enfin, le
chevalier s'approche , fait arrêter, et frappe à la portière; très-eflPrayëe, j'ouvre, et je vois mon vieil amoureux qui avait perdu la respiration pour me montrer sa galanterie. Je lui demande ce qu'il me veut ; à peine pouvaitil parler. Cependant, après avoir déboutonné son surtout, tant pour reprendre haleine, que pour me faire voir un habit galonné qu'il croyait propre à m'éblouir , il me dit , en s'interrompant souvent pour respirer, qu'il m'avait donné , à mon bénéfice , de solides preuves de son amour. Je tenais en outre de sa générosité trente livres , reste de compte que je lui devais pour de l'argent emprunté sur mes bijoux, et qu'il ne m'avait jamais demandé.
Sur ce galant accueil , je priai , très-décidément, mon amoureux essoufflé, de s'aller promener, sans quoi j'instruirais sa jeune femme de sa malice et de sa folie. Je n'étais pas, ajoutai-je, si dénuée«d'amis , que quelqu'un, encore, ne prit à moi assez d'intérêt pour le corriger de son insolence, s'il osait jamais reprendre une pareille liberté. A ces mots, l'empesé courtisan s'enfuit, et, malgré mon effiroî, je ne pus m'empécher de
DE MiSTRISS BfiLLAMY. 289
rire de Tetrange figure qu'ail faisait, en courant, comme s^il eût eu des grisons à ses trousses. Mes porteurs qui avaient entendu la conversation et reconnu le mangeur de tortues (1), ne s^en amusèrent pas moins que moi.
Je contai un jour cette anecdote à une intime amie de sa femme; elles^en divertit fort, et se promit d^en régaler son amie : au reste , elle me dit que ce galant suranné paraissait chez lui le plus docile et le plus tendre des maris.
Je n^avais plus entendu parler de ce miroir de chevalerie, lorsqu^un jour je lus dans \eè journaux qu^il était mort. Je ne sais si le violent exercice qu'ail s^était donné pour me faire sa déclaration, n^avaitpas contribué à abréger ses jours; car on annonçait qù^il était mort d^une attaque d^asthme, dans laquelle il sVtait rompu un vaisseau.
Je doute que le gras chevalier de Shakespeare, dans aucune des infortunes que lui
(]) Mets fort recherché à Londres, et servi avec appareil aux repas somptueux qui se donnent k la réception du lord-maire , des aldermen , etc. ( Note du traducteur, ) TOME II. 19
attirent ses entreprises sur les daines i\p Windsor (1), vous olire un meilleur Ibnds de gaieté que ne me le fournit cette amoureuse expédition de mon chevalier de la Cité.
(1) lies Commères de Windsor , pièce de Shakespeare.
DR MISTRISS BELLAHY. 7t}l