BIÉMOIRES
Retirée dans ma petite habitation de Strand, j'y vis un jour arriver M. Cook, employé du théâtre qui , de la part de M. Golman, me dit que, si je voulais accepter six livres par semaine , il m^engagerait : si cela ne me convenait pas , je pouvais me regarder comme n'étant plus de la troupe.
Quoique justement offensée du procédé, je ne pouvais me plaindre de la chose en ellemême. JWais manqué de complaisance pour M. Colman, et je recueillais le fruit de ma conduite peu judicieuse.
M, Harris me vint voir : il parut prendre part à mon mécontentement; il espérait que le procès allait finir, et promettait de me rétablir dans mon emploi.
M. Hoole, leur associé, était alors un peu brouillé avec M. Woodward; ce qui, par contre-coup, m'éloigna de sa famille et de lui, à qui jVvais beaucoup d'obligations. Malheureusement ces révolutions , dans les liaisons de la société, sont aussi fréquentes, aussi inévitables que les autres vicissitudes des affaires humaines. Les plus chères , celles qui , fondées sur des rapports de sentimens et de caractères, semblent les plus solides, ne sont
pas à répreuve du souffle de la dîscorde- A la fin de Tété, M. Woodward s^en gagea avec son ancien adversaire, M. Foote, à aller enÉcossejouer^pendantrété, au petit théâtre. Je mMtais proposé de rester à Strand, où je m^amusais avec des livres , des oiseaux , du travail. J^avais commencé une comédie : mais une indisposition dont j^avais déjà beaucoup souffert m^obligea de retourner à la ville pour y consulter M. Adair.
Je n^avais alors de ressources que Tamitié du comte de Haslang. Il me restait, du legs de miss Meredith, quelques bijoux dont il m'eût coûté beaucoup de me séparer. Cependant, sans considérer le ton dispendieux sur lequel vivait une femme de ma connaissance nommée mistriss Moore, je lui mandai de me retenir, pour quelques semaines, un logement pour moi et une femme de chambre. Je partis donc le lendemain, laissant à Strand le jardinier, le cuisinier et le domestique.
M. Woodward, avant son départ, sMtait arrangé pour vivre chez moi. II avait même voulu, malgré son absence, me payer toute la somme dont nous étions convenus; et partant pour rÉcosse, il m'avait laissé Fargenl
29^ UEMOIRKS
du quartier, ainsi que tous ses papiers, dans un coffre-fort En quittant la campagne, je ne voulus pas y laisser ce dépôt, et je portai le coffre avec moi à la ville. Mais pressée chemin faisant par un de mes pressentimens intérieurs, je résolus de ne point le porter chez mistriss Moore, quoiqu'elle eût plusieurs domestiques ; et je le portai chez M. Colley, dans Grosvenor-street, à qui je le laissai.
En arrivant dans South-Audley-street, je trouvai mistriss Moore trcs-malade, et couchée sur un lit de repos dans un cabinet de toilette, sur lame. Son appartement donnait sur le derrière. Sa femme de chambre , me dil^Ue, avait retenu un logement pour moi dans Leicester^treet, à raison de deux guinées par semaine. Ce prix m'effraya. Je n'avais en tout que neuf guinées, et je n'avais rien à attendre jusqu'à Noël, que je devais recevoir le quartier de M. Woodward.
Mistriss Moore exigea que je restasse à coucher chez elle. Lorsqu'elle voulut reposer, j'allai souper dans une autre pièce, causant avec un seigneur qui l'était venu voir. Il se retira vers minuit. Immédiatement après, j'entendis frapper un grand coup à la pwte :
DE MISTRISS BfiLLAMY. 299
c^éUni mylord qui reutrait. Il avait rencontre au coin de la rue des gens de mauvaise mine qui, sur quelques soupçons qu'ail leur avait témoignés, lui avaient dit : Passez, mjlord; on ne veut pas vous faire de mal. Ce propos avait engagé celui«-ci à revenir pour prendre un bâton qu^il avait aperçu en passant dans Tantichambre.
Je lis ordinairement jusqu^à ce que je m^end<Hane. «Pavais porté un livce dans la chambre à coucher, et je m^occupai à y lire jusqu^à deux heures du matin. J^allai aloi'S me coucher. Il ny avait pas cinq minutes que jVtais au lit, lorsqu^il se fit un grand bruit dans la maison.
L^instant diaprés, j'^entends ouvrir la porte de notre chambre , et je vois briller une grande lumière. Mistriss Moore s^é veille, et croyant que estait sa femme de chambre, dit : Marie, Marie! Aussitôt on nous crie d^une voix terrible : Restez tranquilles, ou je vous tue. Six personnes, entrant Tune après Tautre, nous répétèrent la même chose. Il semblait, à entendre leurs menaces , que tous ces gens eussent étudié la manière dont ils pourraient nous fiûre le plus de peur.
5oO MEMOIRES
Ifs se mirent alors à fouiller dans les armoires, et à empaqueter tout ce outils purent trouver. Leur recherche dura une heure entière, après laquelle ils se retirèrent Nous n^avions pas prononcé une parole. Nous crûmes être quittes de leur visite; mais nous nous trompions. L'un dVux revint tout de suite, tenant d'une main une chandelle et de Tatitre un pistolet. Il tira les rideaux du lit; mistriss Moore rompant alors pour la première fois le silence, s'écria : Vous ne voulez pas me tuer? Le misérable , après avoir semblé délibérer assez long-temps, répondit : Non. Sur quoi ma compagne reprit : Et vous ne voulez tuer aucun de ceux qui m'appartiennent? Il répondit sans hésiter : Non. On entendit en ce moment la cresseUe d'un watchman (i). Le voleur alors jeta son pistolet et s'enfuit. Quoique j'eusse tout entendu , je n'avais rien vu de ce qui s'était passé. Dans
(i) Les watchmen parcourent les rues pendant la nuit , armés d'un bâton ferre. Ils annoncent à haute voix les heures à mesure qu'elles sonnent , et sont munis d'une cresseUe avec laquelle ils s'avertissent les uns les autres.
{Note du iraducitur,)
DE HISTRiSS BELLAMY. 3oi
ma frayeur, je m'hélais cachée au fond du lit, où fêlais restée plus morte que vive. Je n^en sortis que quand ce dernier homme fut parti.
Voici ce qui les avait troublés : la femme de chambre couchait dans un grenier sur le devant : eUe avait avec le sommelier quelques habitudes; et entendant du bruit dans la maison, elle avait cru que c^était son amant qui, rentrant un peu ivre, montait en chancelant chez elle. Regardant alors par-dessus la rampe de Pescalier qui était tournant, elle avait vu les voleurs en troupe, qui, portant chacun une chandelle et un pistolet, entraient dans la chambre de sa maîtresse. Sur-le-champ , elle avait couru au balcon , et y était restée jusqu^à ce que , voyant un watchman, eUe avait donné Talarme.
Le watchman observa que la lampe avait été ôtée de la lanterne à la porte de la maison, et que la fenêtre était ouverte : une fille avait néghgé de la fermer. Aussitôt il fit jouer sa cresselle , ce qui effraya tellement les voleurs que , laissant là leur butin , chacun chercha à sesauver. Celui qui était venu à notre chambre se trouvant seul, passa dans le jardin, et de4à
dans une place voisine, oii, après avoir caché quelques bagatelles qu'il avait dérobées à Tinsu de ses camarades, il fut pris par les domestiques du colonel Sloper.
Remis par eux atix watchmen qui , alors , étaient assemblés en grand nombre , on lui promit de Tindulgence : il dît où étaient se» associés , dont cinq furent pris. Deux autres, que la troupe avait chargés de garder les domestiques de mistriss M oore , étant près du jardin, avaient trouvé le moyen de s'échapper. L'un de ceux-ci , qui gardait le sommelier, lui dît qu'un des leurs avait voulu poignarder le lord qui était sorti ; mais qu'un jeune homme, revenu depuis peu delà déportation, et qui ne s'était joint à eux que de ce jour-là , avait insisté pour qu'ils ne commissent point de meurtre. Le sommelier, entendant appeler sa maîtresse, dit au même homme : J'espère qu'ils ne tueront pas ma maîtresse. Je l'espère aussi , avait-il répondu ; mais il y a parmi eux un méchant chien, et si j'avais de l'argent , je les quitterais. C'est ce qu'il fit probablement; car ce fut un de ceux qui se sauvèrent, et l'on n'en a point entendu parler depuis.
DE MISTRISS BELLAMY. 3o3
Le matin f on les amena tous six pour que mistrbs Moore désignât, avec serment , celui qui ëtaît venu , tenant un pistolet, à côté de notre lit. Elle indiqua le jeune homme dont j^ai parlé, et qui était d'une figure agréable. Comme elle allait prêter serment, il lui recommanda de prendre bien garde à ce quelle allait faire, parce qu'un serment était une chose sacrée. Cet avis, vu celui qui le donnait, étonna tontes les personnes présentes.
Par la suite , cinq de ces misérables furent exécutés. Le jeune homme, en faveur de qui se présentèrent quelques circonstances favorables , fut de nouveau déporté. Il tenait à une famille opulente; on m'a assuré depuis que sa sœur , dans ce même temps , roulait dans une voiture à six chevatûc.
Une imprudence "avait occasioné le vol.
Le sommelier de mistriss Moore avait été recevoir pour elle une somme assez considérable en or, qu'il avait mise dans un sac de toile. Avant de rentrer, il s'était arrêté dans un cabaret voisin , et avait posé son sac sur la table. Quelqu'un lui ayant demandé, comme par curiosité, si c'était de l'or, il avait répondu que oui, et imprudemment avait ouvert le
3o4 MÉMOIRES
sac pour en convaincre les assistans. De ce moment, la maison avait été épiée, et le» voleurs avaient pris, pour exécuter leur coup, le jour même où jMtais venue chez mistris» Moore.
Le seigneur qui avait rencontré les voleurs en sortant de chez mistriss Moore, alla à Newgate pour les voir. Il y trouva le jeune homme dont j^ai parlé, qui, d'un air aussi dégagé que s'il n'eût eu aucune part à l'affaire, lui dit : Mylord , voulez - vous que je vous montre les coquins? Quand celui-ci lui demanda pourquoi ils ne l'avaiient pas volé, puisqu'ils en avaient une si belle occasion , le voleur en allégua deux raisons : la première, qu'ils avaient en vue un meilleur coup ; la seconde , que les officiers aux gardes ( ce qui prouve qu'ils connaissaient fort bien mylord) avaient tant d'usages à faire de leur argent que, rarement, ils en avaient beaucoup sur eux.
DE HISTKISS BELLAHY. 3o5