‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 18 sur 91 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

5 novembre 17 — .

Aveugles mortels! combien nous jugeons mal de ce qui peut nous servir ou nous nuire ! JVvais cru remplir un devoir en me rendant à Pinvitation de ma mère, et cette démarche devint la cause de toutes mes fautes , de tous mes malheurs. Mais reprenons mon récit.

Ma mère était très -liée avec une dame Jackson, récemment arrivée des Indes orientales , où son mari était gouverneur. Elle était venue en Angleterre pour y faire élever ses filles, et demeurait, pour raison de santé, à Twickenham. Elle était extrêmement généreuse, penchant que son mari la mettait à même de satisfaire, en lui faisant passer beaucoup d** argent. Ses infirmités Fempéchant de sortir et de recevoir du monde, elle engagea ma mère à passer Tété chez elle ; celle - ci accepta Pinvitation , et , h la fin de la saison

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(lu théâtre (i), m'y conduisit. Je fus présentée aux deux filles de mistriss Jackson , qui semblèrent se disputer la première place dans mon amitié.

Un soir, étant à nous promener, nous rencontrâmes la célèbre mistriss Woffing ton : cette actrice sVtait trouvée avec ma mère au théâtre de Dublin ; elle la reconnut , la salua , et parut désirer de renouveler connaissance avec elle. Ma mère ne s'*en montrant point éloignée , mistriss WofRngton Fengageaà venir avec moi passer quelque temps chez elle, dans une maison quelle avait à Teddington.

Quelques personnes étant venues alors chez mistriss Jackson , nous prîmes cette occasion pour nous rendre à Finvitation de mistriss Woffington. Ce fut chez elle que je connus M. Shéridan , acteur célèbre , rival de Fincomparable Garrick : il nous invita à aller chez lui , où se trouvaient en général beaucoup de jeunes Irlandais de FUniversité de Dublin. Roscius (2) alors désirait de se récon-

(1) Les grands théâtres de Londres n'ouvrent qu'en hiver. ( Note du traducteur. )

(2) C est ainsi que les contemporains de Garrick ont

cilier avec iriistriss Woffington, avec laquelle il avait ete' très-lie : à cet effet , il s'était introduit chez M. Shéridan , dont il était fort jaloux , quoique leurs talens ne fussent pas du même genre. La parcimonie de Tun était aussi connue que Phospitalière générosité de Tautre , et Garrick ne rougissait pas de profiter de cette disposition. On verra qu'en m'exprimant ainsi , je n'ai aucun motif de partialité, et que j'ai eu personnellement plutôt à me plaindre qu'à me louer de M. Shéridan.

La conversation , dans la société où je me trouvais alors, roulait presque uniquement sur les matières relatives au théâtre, objets absolument nouveaux pour moi, mais qui, par cela même, ne pouvaient manquer de me plaire. Pendant notre séjour, on convint, pour essayer les talens de miss Polly Woffington , que sa sœur destinait au théâtre, de jouer

nommé cet acteur inimitable , qui , comme Roscius , fut dans son art le premier homme de son siècle. Mistriss Bellamy , en rendant hommage à ses talens , attaque sou- Vent son caractère : il ne paraît pas qu'elle ait été contredite. {Note du traducteur.)

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the Distressed Mother (i) : ma mère et mistriss Woffington firent les confidentes; M. Garrick, Oreste; M. Sullivan, membre du Collège de la Trinité de Dublin , Pyrrhus ; miss Woffington , Hermione ; Andromaque me fut destinée.

M. Garrick remarqua que jVntrais beaucoup plus dans l'esprit de mon rôle (le premier (2) que j'eusse joué) que ne faisait la

(1) Ou la Mère malheureuse , traduction de l' Andromaque de Racine , faite par Phillips. Addisson en a fait l'éloge ; mais les critiques modernes la trouvent froide et déclamatoire, défaut qu'ils reprochent aussi à l'original. On pardonne cette opinion à des juges anglais ; mais nous avons entendu j il y a quelques jours, un professeur de littérature française assurer que Racine avait trop d'esprit ; que Shakespeare seul avait de l'ame ; que pour bien faire une tragédie , il fallait être bête , etc. , etc. Risum teneatis.

( Note du traducteur. )

(2) Depuis la première édition de ces Mémoires , on m'a rappelé que, Tannée d'auparavant, M. Bridge-Water , acteur du théâtre de Covent-Garden , ayant prié ma mère de permettre que je fisse , le jour de la représentation qu'on donnait à son profit , miss Prue dans Love for Loue , je jouai en effet ce petit rôle.

M. Bridge-Water de marchand s'était fait comédien : on le trouvait , dans quelques rôles , assez bon acteur ; mais il était d'une nonchalance rare et d'une curiosité sans égale. Un jour, mistriss Horton , jolie femme et actrice médiocre, voulut voir jusqu'à quel | oint l'un de ces déffiuts

jeune Wofïington, qui cependant était accoutumée aux représentations théâtrales. QuoiquVUe eût sur moi Tavantage de la beauté et de la parure , j^obtins la palme. Toute la noblesse du voisinage vint voir notre spectacle champêtre. Parmi nos spectateurs était sir William Young, qui assura que si je montais sur le théâtre, je serais une actrice distinguée. A notre retour à Twickenham , nous trouvâmes notre amie, mistriss Jackson , si malade, que Ton désespérait de sa vie. Cependant , grâce aux soins de ma mère et à une crise favorable qui se fit dans sa maladie , elle fut en

pourrait l'emporter sur l'autre. Daus un moment où il était prêt à entrer sur le théâtre pour jouer le rôle de Leontine dans Theodosius , elle lui annonça que lorsqu'il sortirait de dessus la scène , elle aurait quelque chose de très-important à lui dire. Bridge-Water , presse de savoir ce que c'était, pria instamment mistriss Horton de le lui conter sur-le-champ : avant qu'elle eût pu lui répondre , le souffleur vint l'avertir qu'on l'attendait; mais sa curiosité était si vive , que malgré l'interruption de la pièce et l'impatience du public , il s'obstina à ptesser la dame de lui dire son secret. Mistriss Horton alors , partant d'un éclat de rire , lui dit : Bridge , si vous mettiez toujours autant d'action dans votre jeu , vous seriez un acteur parfait.

peu de temps hors de danger ; mais Fair de la campagne semblant trop vif pour elle, elle prit une maison dans le quartier de Covent- Garden. Ma mère , qui venait de quitter une profession à laquelle elle n^avait jamais ëte' propre, se laissa facilement persuader d''aller demeurer avec elle.

Vers ce temps-là, Duval reçut de lord Tyrawley la réponse à une lettre qu'ail lui avait écrite. Mylord y déclarait non-seulement, qu^il ne me donnerait aucun secours , mais même qu''il me renonçait à jamais, à cause de ma désobéissance à ses ordres. Je lui étais tendrement attachée , et cette lettre me déchira le cœur; elle ne fît pas moins de peine à ma pauvre mère, qui comprit trop tard combien elle avait été indiscrète. 11 fallut nous soumettre à notre destinée, et supporter un malheur sans remède. Je Tai souvent reconnu depuis : la plupart de nos infortunes nous arrivent par notre propre impatience. Nous ne savons pas attendre les biens que nous prépare la Providence. Empressés de nous en saisir, nous brisons la chaîne invisible qui les tenait suspendus. Le bonheur nous échappe au moment où nous avons cru Tatteindre.

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Ma mère avait de grands comptes à régler avec M. Rich , entrepreneur du théâtre de Covent-Garden ; les traitemens alors notaient pas aussi réguliers qu'ils Font été depuis. Ces réclamations Tobligeaient à aller souvent chez lui. Je mutais liée avec les filles de ce directeur, auxquelles j'avais été présentée avant d'aller à la campagne , et je me faisais un plaisir d'accompagner ma mère toutes les fois qu'elle allait dans cette maison.

Un soir, dans une visite que je fis à ces demoiselles , nous convînmes entre nous de jouer Othello. Elles me prêtèrent la pièce, afin que je pusse apprendre mon rôle, qui était celui d'Othello ; et comme on devait donner peu de temps après cette pièce au théâtre, elles me promirent une place dans leur loge. Lorsque nous sûmes bien nos rôles , nous commençâmes à répéter. Nous ne jouions que pour nous amuser. Pendant la répétition, persuadée que personne ne nous écoutait, je donnais libre carrière tant à mon imagination qu'à ma voix, et je crois véritablement que notre jeu simple et naturel était plus parfait que s'il eût été dirigé par la main compassée d'un maître. Dans le moment où j'exprimais

avec force les fureurs de la jalousie, M. Rich vint à passer près de la chambre dans laquelle nous répétions. Attiré, m'a-t-il dit depuis , par un son de voix plus doux qu^il n''en avait encore entendu , il écouta jusqu'à la fin la pièce sans Finterrompre ; mais aussitôt que nous eûmes fini , il entra dans la chambre , et me fit mille complimens sur mes talens pour le théâtre. Il eut , entre autres choses , la bonté de me dire que je pouvais devenir une des premières actrices du monde, et que si je voulais suivre cette carrière, il se trouverait trop heureux de me donner un engagement.

Toute fière d'avoir reçu ces éloges d'un homme qui , par sa position, devait être bon juge en cette matière, je revins trouver ma mère , et lui racontai ce qui venait de m'arriver. D'abord, elle avait de la répugnance à ce que j'embrassasse une profession dont elle avait connu tous les désagrémens ; mais mistriss Jackson unissant ses conseils à ceux de M. Rich, elle finit par se rendre. Cependant, elle ne céda qu'à condition que le directeur lui promettrait de me maintenir dans les premiers emplois. M. Rich y consentit d'autant plus volontiers , que , selon lui , les actrices de

son théâtre n^étaient véritablement propres ni aux personnages de jeunes princesses dans la tragédie, ni aux rôles jeunes et gais de la comédie. Mistriss Horton n'avait pour elle qu'une belle figure ; mistriss Pritchard avait des talens dans un autre genre ; quant à mistriss Clive , son mérite était tellement audessus de toute concurrence , que tout ce que je pourrais en dire ne suffirait pas à son éloge.

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