‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 19 sur 91 · LETTRE VI II · texte numérisé non relu

LETTRE VI II

21 novembre 17 — .

Lorsque je pris un enoagement avec M. Rich, j'avais quatorze ans. Ma figure était assez agréable ; ma voix avait de Tétendue ; jMtais légère comme un oiseau , toujours gaie , et Ton m'accordait quelque esprit. Le directeur fondait sur ces moyens les plus belles espérances; il résolut de les mettre sur-le-champ à répreuve. Je m'étais perfectionnée dans les deux rôles de Monimia et d'Athénaïs; il me semblait que j'y avais fait d'assez grands progrès. On décida que je débuterais dans le premier.

M. Rich jugea alors qu'il était temps de me présenter à M. Quin, premier acteur du théâtre de Covent-Garden , et véritablement le premier dans les rôles qui convenaient à son physique. Cet acteur gouvernait le théâtre avec un sceptre de fer. M. Rich, qui lui avait laissé par indolence prendre cet empire , n'é-

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lait, quoique propriétaire, qu^un vrai zéro en chiffres;' cependant quand il avait pris une résolution, il y tenait avec fermeté. Nous attendîmes quelque temps à la porte de la caverne du lion (c^est ainsi que les gens attachés au théâtre appelaient la loge de M. Quin). Enfin on nous fit entrer. Je dois observer ici que cet acteur ne venait jamais au foyer, et qu'ail ne faisait point société avec les autres. Il nVn connaissait même aucun, à Texception de M. Ryan, pour lequel il avait une amitié qui a duré jusqu^à la mort de ce dernier.

M. Rich ne lui eut pas plutôt parlé du projet de me faire débuter dans le rôle de Monimia , qu'avec Tair du plus profond mépris , il dit : Cela ne se peut pas. Monsieur. A quoi le directeur, à sa grande surprise, lui répliqua : Cela sera , Monsieur. JMtais si déconcertée du maintien sévère de M. Quin, que s'il m'eût invitée à lui donner un échantillon de mon savoir faire, je n'en aurais pas eu la force ; mais il me dédaignait trop pour me mettre à l'essai. Après quelques momens d'une discussion qui n'avait rien de flatteur pour moi, M. Quin ine fit enfin l'honneur de me regarder, et me dit : Mon enfant, je vous conseille de jouer Serina, avant

de penser à Monimia. Ce sarcasme ranima im peu mon courage, et je répondis avec vivacité : Si je suivais cet avis , Monsieur, je ne vivrais jamais assez long-temps pour jouer l'*Orpheline (i).

Il soutint encore qu^il ne convenait pas qu^un enfant entreprît un rôle de cette importance. Mais il y a lieu de croire que le motif secret de son opposition venait de ce qu'ail sentait que lui-même ne pouvait jouer, sans inconvénient, avec moi le rôle du jeune Chamont. Ni son âge ni sa figure ne convenaient à ce personnage, dans lequel dVilleurs M. Garrick venait de se faire une si haute réputation. Il finit par dire que si M. Rich s^obstinait dans un projet si absurde , il dirait publiquement ce quHl en pensait ; qu^au reste il n'assisterait pas aux répétitions , et qu'il était persuadé que le directeur se repentirait amèrement d'avoir protégé un début aussi ridicule.

(i) C'est le nom d'une tragédie d'Otway. L'intrigue en est obscure et invraisemblal)le. On en estime le style : Monimia est le personnage principal de cette pièce. Serina est une enfant dont le rôle est insignifiant.

( Note du traducteur. )

Cette conversation , comme on peut le croire , ne m'encouragea pas. Quant à M. Rich, l'obstacle qu'il rencontrait sembla TafFermir ' dans sa résolution ; me prenant par la main , il me conduisit hors de la loge , en me disant très-haut que quelque personne qui s'y opposât , il me soutiendrait, et ferait voir à toute la troupe que , quand il voulait , il savait être le maître. Avant de sortir de la salle , il ordonna au souffleur d'indiquer pour le lendemain matin une répétition de l'Orpheline. A l'heure indiquée, les deux acteurs qui devaient représenter mes amans , Castalio et Polydore , voulant faire leur cour à M. Quin , ne jugèrent pas à propos de paraître. M. Rich , pour prouver qu'il voulait qu'on lui obéît, leur imposa une amende plus forte qu'à l'ordinaire. Il n'y eut pas jusqu'à Serina , qui n'était qu'une confidente de tragédie , qui ne sourît de pitié en voyant la pauvre Orpheline.

M. Rich employa avec bonté tout ce qui dépendait de lui pour me soutenir contre cette humiliante opposition , et il usa pour cela d'un moyen très-efficace. Les vêtemens des princesses de théâtre étaient alors très-différens de ce que nous les voyons; les reines

et les impératrices étaient bornées au velours noir; dans les occasions extraordinaires elles mettaient une Juppé brodée ou tissue d^or. Les jeunes princesses paraissaient en général vêtues de la robe réformée de quelque femme de qualité ; et comme alors les personnes de la cour, avec moins de goût qu^on n'en a aujourd'hui, avaient beaucoup plus d'économie, le vêtement des jeunes héroïnes était, pour l'ordinaire , une robe passée ou même tachée. Le directeur, dans sa jeunesse , avait fait du beau sexe sa principale occupation. Il connaissait notre faible pour la parure , et présuma qu'en ma qualité de fille d'Eve , je n'étais pas exempte d'une vanité commune à toutes les femmes. Il pensa donc que le meilleur moyen de me rendre le courage , et de compenser les petites mortifications que mon amour-propre avait souffertes, était de me conduire chez son marchand , et de me permettre d'y choisir à mon gré le vêtement avec lequel je voudrais débuter; procédé qui prouvait bien quelle était pour moi sa bienveillance. Jamais il n'avait montré une pareille complaisance , même à ses premières actrices. Le second jour, Castalio et Polydore se

(rouvèreni à la répétition; mais mon frère Chamontfutinexorable. M. Haie marmotta le rôle de Castalio , et M. Ryan siffla celui de Polydore. Cet acteur ayant reçu de quelques voleurs un coup de feu dans la bouche, avait dans la prononciation un tremblement qui , jusqu''à ce qu'on y fût accoutume, était fort désagréable; mais, comme il jouait tous les jours , Toreille s'habituait à ce défaut , et en était moins importunée. J'ai souvent ouï dire à M. Garrick qu'il devait la plus grande partie de son mérite , dans le rôle de Richard , aux observations qu'il avait faites sur la manière dont le jouait M. Ryan.

Le costume des hommes était alors aussi ridicule que celui des actrices. Avec des reines en velours noir et des princesses en robes sales , se montraient des héros en vieux habits galonnés , en perruques à trois marteaux , et en bas de laine noire.

Le jour qui précéda mon début, j'eus occasion de voir représenter au théâtre de Drury-lane la pièce dans laquelle je devais jouer, et cela me mit mieux au fait du jeu de théâtre que n'eussent pu faire vingt répétitions. La discussion dont j'avais été cause avait fait

quelque bruit. Le public, toujours porté à montrer de Tindulgence , et à prendre le parti des opprimés , vit de mauvais œil des procédés qui lui semblaient peu généreux. Je crois qu^à tout prendre , les obstacles que je rencontrai me furent plutôt avantageux que nuisibles. Je tremblais cependant en réfléchissant sur la présomption avec laquelle j^osais paraître dans un rôle qui avait fait tant d^honneur à ]'*inimitable mistriss Cibber.

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