LETTRE IX
27 novembre 17 — .
Enfin ce jour tant redouté arriva. M. Quin avait déclaré dans toutes les sociétés que je ne réussirais pas. M. Rich, au contraire, avait répandu mes louanges de tous côtés. Ces contradictions avaient excité la curiosité du public. Lorsqu^on leva la toile , la salle se trouva remplie d'une foule nombreuse; ce qui n'arrivait guère à Covent-Garden qu'aux premières représentations , ou à la remise des pantomimes.
Il m'est impossible de vous peindre ce que j'éprouvai en entrant sur la scène. Eblouie par l'action des lumières, étourdie par le bruit des applaudissemens , je perdis tout-àcoup et la voix et la mémoire; je restai en place immobile comme une statue. Enfin, quelque pitié de ma jeunesse , quelque prévention favorable inspirée par ma figure , ou par un costume extraordinaire , parce qu'il
était élégant et simple, engagèrent un des spectateurs qui était dans ce temps-là le tyran du parterre (i) , à crier de baisser le rideau jusqu'à ce que j'eusse vaincu ma timidité.
M. Quin triomphait. M. Rich me conjura de la manière la plus pressante de faire usage de mes moyens; mais ses instances n'eurent aucun effet. Lorsque j'essayai de reparaître , j'étais si tremblante qvi'à peine m'entendait-on des loges qui étaient sur le théâtre. Au reste , pendant tout le premier acte, on applaudissait avec tant de force, quoiqu'on n'entendît pas un mot, que ma voix , dans toute sa portée , n'aurait pu se distinguer au milieu du bruit.
Le directeur , croyant son honneur intéressé à mon succès, avait, pour me soutenir, dispersé ses amis dans toute la salle. Lorsqu'il vit que je ne pouvais me rassurer, il fut aussi déconcerté que si son sort ou celui de son théâtre eussent dépendu de mon début.
Il renouvelait ses caresses, ses encouragemens : soins perdus ! Rien, jusqu'au quatrième acte , ne put me tirer de ma stupidité. C'était
(i) M. Chitty; on l'appelait par dérision M. Town flM. le Public).
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là le iiioiiient critique qui devait décider de mon sort ; c''ëtait là qu^il fallait tomber ou réussir. Tout-à-coup , à Tétonnement du public , à celui des acteurs et à la grande joie du directeur, je me sentis inspirée; je brillai d'un feu soudain, et, jusqu'à la fin du rôle , je remplis avec le plus grand éclat cette tache difficile , dans laquelle souvent ont échoué des actrices consommées.
M. Quin fut si émerveillé , comme il eut ensuite la bonté de me le dire , de ce développement imprévu , qu'il m'attendit dans la coulisse jusqu'à la fin de l'acte. Alors , transporté , il me prit dans ses bras , et m'enleva de terre en me disant : Tu es une divine créature , en toi repose le vrai talent. Les spectateurs me prodiguèrent les témoignages de satisfaction. Pour M. Rich, il était aussi triomphant que lorsqu'il voyait réussir une de ses pantomimes favorites.
Les acteurs qui , une demi-heure auparavant , me regardaient d'un œil de pitié , m'entourèrent pour me charger de complimens et de félicitations. M. Quin, comme pour expier le mépris avec lequel il m'avait traitée, fut, s'il est possible, plus flatteur dans ses éloges.