‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 21 sur 91 · MÉ3I0IRES · texte numérisé non relu

MÉ3I0IRES

qu^il n^avait été piquant dans ses sarcasmes. Cette expression paraîtra forte à ceux qui Font connu. On sait que Fâcreté de ses expressions satiriques Tentraînait quelquefois bien au-delà des mouvemens de son cœur , Fun des meilleurs, j^ose le dire , dont jamais homme ait eu à se glorifier.

La nouveauté d^un pareil succès obtenu par un enfant (car je paraissais encore plus jeune que je notais) , malgré la concurrence d^un Garrick et â^une Cibber (i) intéressa tellement le public , qu''on donna la même pièce trois^ jours de suite; chose d^autant plus remarquable , que FOrpheline était une ancienne pièce extrêmement connue, et qui notait soutenue que par un rôle. M. Quin , comme je Fai dit , quoique acteur très-distingué dans tous les rôles qui ne contrastaient pas avec son âge et sa tournure, ne pouvait guère , à près de soixante ans , et avec assez dVmbonpoint, paraître le frère d''une fille de mon âge. Un accueil si flatteur, des louanges si supérieures à tout ce quej^eusse osé mepro-

(j; Qui jouaient la incnir pièce au théâtre de Druiv la ne. ( No/e du traducteur. )

DE MISTRISS BELLAMY. 6l

mettre, enivrèrent, comme on peut le croire, un cœur trop susceptible de vanité.

M. Quin , devenu mon ami , prit quelques informations sur moi , sur ma mère , qu'il ne connaissait point du tout , quoiqu'il eût joue avec elle pendant plusieurs années. Satisfait du résultat de ses recherches , il ne voulut point être obligeant à demi. Sachant que je passais pour la fille de son ancien ami , lord Tyrawley, afin de ne nous point humilier et de ne point embarrasser notre délicatesse , il mit sous enveloppe un billet de banque , et l'adressa à ma mère par la petite poste. Non content d'avoir pourvu à nos besoins , il chercha toutes les occasions de nous témoigner des égards. Il me fit en particulier l'honneur de m'admettre , par une invitation générale, aux soupers qu'il donnait régulièrement quatre fois la semaine , m'engageant en même temps à n'y point venir seule, parce que, ajouta-t-il en plaisantant, il n'était point encore assez vieux pour être sans conséquence (i).

(i) Celle précaution rappelle un mot peu connu de madame de Sëvigné. Sortant d'une maison où elle avait ren-

Tous les gens de lettres du temps se trouvaient à ces réunions, où Tesprit, la gaieté, la bonne plaisanterie, circulaient sans contrainte. La conversation , dans ces repas , roulait en général sur les nouveautés littéraires ; et , c®mme la plupart des convives étaient auteurs , une critique fine et juste , une discussion sans aigreur relevait les défauts de chaque ouvrage , ou en faisait ressortir les beautés.

M. Quin , avec tant d'excellentes qualités , n'était pas exempt de quelques défauts. Il avait ses caprices , ses préventions , ses préjugés ; sa satire était amère , et son expression n'était pas toujours délicate. Mais quel homme est parfait ?

L'anecdote suivante vous donnera quelque idée de sa manière.

contré Ménage , elle l'invita à l'accompagner dans une autre visite : prêt à monter en voiture , et ne voyant pas avec elle sa demoiselle de compagnie qui , suivant l'usage du temps, ne la quittait guère , Ménage se plaignit de ce que madame de Sévigné le regardait comme tellement sans conséquence , qu'elle ne craignait pas d'aller seule en voiture avec lui. « Montez , montez , mon cher Ménage ; si vous me fâchez , j'irai vous voir chez vous. »

(Isote du traducteur. )

Garrick sVvisa un jour de vouloir jouer Othello en habit moresque, nouveauté d^une part très-de'placée , puisque Othello, général vénitien , devait être vêtu à la vénitienne , et de Fautre peu avantageuse à Garrick, qui n'était pas grand, et que ce vêtement devait faire paraître encore plus petit.

Après la pièce , quelqu'un vint conter cette particularité à M. Quin. Sur quoi celui-ci dit en riant : Le petit bon homme , au lieu de représenter le More, devait avoir Tair du petit nègre chargé de porter la queue de Desdémone.

Garrick sentit Finconvenance de cette innovation , et ne Ta pas répétée depuis.

Vous avez pu juger, par quelques passages de mes lettres, que les conversations savantes ne me déplaisaient pas. Je perfectionnais plus mon jugement par celles des petits soupers de M. Quin , que je n'eusse fait par la lecture de tous les ouvrages dont on y parlait. Mistriss Jackson me faisait ordinairement l'honneur de m'y accompagner. Un jour elle y rencontra un parent qu'elle n'avait pas vu depuis plusieurs années; homme non moins distingué par l'excellence de son caractère ,

que célèbre par ses poésies. Cétait Thomson, Fauteur des Saisons.

Puisque j'ai commencé à vous entretenir de M. Quin , trouvez bon que je vous cite un trait de lui qui fait honneur à sa mémoire, et qui ne sortira jamais de la mienne. Pendant qu'il avait la principale direction du théâtre de Covent - Garden , il remit sur la scène the Maid*s tragedj, de Beaumont et Fletcher: il jouait dans cette pièce le rôle de Melantius , mistriss Pritchard faisait celui d'Evadné , et moi celui d'Aspasie. Un jour, après la répétition , il demanda à me parler dans sa loge. Comme il évitait toujours avec soin de me voir en particulier , je fus étonnée de cette invitation ; je craignais d'avoir, par quelque inadvertance , offensé un homme que je respectais comme un père. Ma crainte ne fut pas longue; aussitôt que je fus entrée , il méprit la main , et me dit avec une touchante bonté : Ma chère enfant, j'entends dire que vous êtes extrêmement courtisée : que l'amour delà parure, ou quelques autres motifs, ne vous conduisent pas à quelque imprudence. Les hommes en général sont des fripons. Vous êtes jeune , aimable; vous êtes obligée à plus

de précautions qu'une autre. Si/ vous avez besoin de quelque chose que l'argent puisse procurer, et qu'il soit en mon pouvoir de vous donner, venez me trouver. Dites-moi : « James Quin , donne-moi telle chose. )> Ma bourse sera toujours ouverte pour vous. Quelques larmes de reconnaissance coulèrent de mes yeux ; je vis rouler dans les siens celles de l'humanité : sur ses traits était empreinte la douce satisfaction d'une ame noble qui fait une action généreuse.

Page 1