LETTRE XVII
22 février 17 — .
Peu de jours après , à la grande satisfaclion du fermier et de sa famille , qui commençaient à nous regarder d'un œil de soupçon, ma mère partit pour Londres, où je ne devais pas tarder à la rejoindre. En arrivant à la ville, elle devait m'y procurer un logement, puis aller voir M. Rich, pour savoir s'il voudrait m'engager. En se rendant à cet effet à Covent-Garden , elle rencontra M. Shéridan qui, ayant entrepris la direction d'un the'iUre à Dublin, était venu à Londres, pour y faire des recrues. Il s'informa de moi , et montra le désir de m'en gager. Ma mère répondit qu'elle ne croyait pas à propos d'écouter aucune proposition de ce genre, jusqu'à ce qu'elle eût vu M. Rich, auquel sa fille avait tant d'obligations. M. Shéridan Tayant approuvée, elle promit de lui faire part du résultat de son entrevue avec M. Rich.
DE MISTRISS BELLAMY. lOj
Celui-ci, dés que ma mère lui eut parlé de sa rencontre avec M. Shéridan, et du désir qu^il avait de m'engager, lui donna, sans hésiter, une preuve de sa bienveillance pour moi, ainsi que de son désintéressement, en Finvitant à accepter la proposition. Elle m'offrait, dit-il, un double avantage, en ce qu'elle me mettait à même de profiter des leçons d'un excellent maître, et me donnait occasion de paraître dans les premiers emplois , faculté que je n'aurais pas eue à Londres, les rôles alors , excepté pour les débuts , appartenant aux acteurs aussi exclusivement que leurs appointemens.
Quand j'arrivai à la ville, je trouvai à l'auberge une lettre de ma mère, qui m'annonçait qu'elle avait pris pour moi un logement à Chelsea. Je m'y rendis sur-le-champ. J'y trouvai M. Shéridan, avec qui je fus bientôt d'accord. Aussi honteuse de me montrer aux gens de ma connaissance, que si j'avais mérité tout ce qu'on avait dit de moi , je quittai Londres sans prendre congé de personne : négligence répréhensible, particulièrement à l'égard de M. Rich et de M. Quin , auxquels
mVttachaient tant de motifs de reconnaissance.
Dans mon engagement avec M. Shëridan, je ne stipulai que pour un rôle que je craignais qu'ion ne m'e refusât à cause de ma jeunesse ; estait celui de Constance dans le Roi Jean, JVvais pris ce rôle en grë, quoiqu^il me convînt médiocrement, tant par le peu d^expërience que j'avais du théâtre , que par ma figure, qui eût beaucoup mieux convenu à celui du Prince Arthur (fils de Constance).
Je vous parle de cette particularité, parce que ce rôle est devenu, depuis, le sujet d'une grande contestation.
Avec moi et ma mère , qui avait promis de m'accompagner, le directeur avait engagé quelques autres personnes, qu'il avait promis de de'frayer, ainsi que nous, jusqu'à Dublin. Nous arrivâmes sans accident à Park-Gate; là, les vents se trouvant contraires, M. Shëridan nous quitta, laissant à ma mère la direction de la troupe, et partit pour Holy- Head.
Nous ne ressembhons pas mal à la troupe du Roman Comique : la nôtre ëtait composée de mistriss Elmy ; d'un jeune aventurier, son
amant, nommé Lacy; de M. Morgan, malade parvenu au dernier période de la consomption; de ma mère, et de moi.
Ma mère etmistriss Elmy étaient sans cesse en altercation. Cette dernière était fort gaie, et ne manquait point de sens; mais son défaut de moyens Tempéchait de faire au théâtre beaucoup dVffet. Elles différaient Tune de Tautre autant que Fombre et la lumière : le maintien froid et réservé de ma mère contrastait d\me manière très-piquante avec la légèreté de mistriss Elmy, qui forçait quelquefois sa gaieté par esprit de contradiction. De cette opposition de caractères résultaient d'assez plaisantes scènes. Je veux vous en citer un exemple.
Nous avions passé, dans notre route, par un lieu nommé Evisée-Bank : mistriss Elmy parut si enchantée de ce nom, que, pour la satisfaire, je la gratifiai sur-le-champ du titre de comtesse d'Evisée. Ce titre de nouvelle création devint pour ma mère un fréquent sujet de contradiction : dans toutes les auberges la prétendue comtesse avait le meilleur appartement^ et Ton montrait pour elle plus de soins et d'égards que pour toute autre. Ma
mère, impatientée, finit par me dire que si je ne retirais pas à notre compagne ce titre importun, elle quitterait la troupe, et continuerait le voyage seule avec moi. Je fus donc obligée , en arrivant à Park-Gate , de dégrader ma comtesse, et de lui rendre le nom modeste de mistriss Elmy.
Après quelques jours passés à Park-Gate, toujours contrariés parles vents, nous prîmes par terre la route de Holy-Head. Nous traversâmes à cheval une partie du pays de Galles. Ce fut dans cette route que, parmi quelques Irlandais qui se joignirent à nous, je vis pour la première fois M. Crump, dont j'aurai souvent à vous reparler. CMtait un homme d'environ cinquante ans, laid, mais actif, complaisant et intelligent. Il montrait pour ma mère tant d'attentions , que nous le regardâmes comme très-amoureux d'elle. Je dois observer que ma mère possédant encore plusieurs restes de cette beauté qui avait séduit un des hommes les plus aimables du royaume, notre supposition n'était nullement invraisemblable. Vous verrez ci-après combien eUe était mal fondée.
Nous arrivâmes à Holy-Head, prëcisërnent au bon moment pour nous y embarquer; une demi-heure après , le paquebot mit à la voile, et nous conduisit sans accident en Irlande.