LETTRE XIX
12 mars 17 — .
Le talent, le génie, ne suffisent pas pour acquérir la gloire. Le théâtre , comme tous les arts , demande de grands travaux, de profondes et sérieuses études. Tout homme qui veut se faire un nom , peut s'appliquer ces beaux vers de Spencer :
<( Aux plaines de Bellone , comme dans la )) retraite du cabinet, celui-là, le premier, » rencontrera la gloire qui la cherche avec le )) plus de peine; elle habite les lieux incultes, » parmi les armes , au milieu des vagues irri- M tées , et ne se trouve qu'au trav ers de la peine » et des dangers. Celui qui repose , oisif dans » ses foyers, ne la verra point entrer dans » sa paisible demeure. Devant sa porte, les » dieux ont voulu qu'habitassent la sueur, » les soins vigilans. Facile, au contraire, est » le sentier qui conduit au plaisir; on y
)) marche sans peine , et Fentrëe de son palais )> est ouverte à toute heure. )>
Qu'il me soit permis de le dire : le peu de mérite que j'ai acquis dans mon art , je Pai acquis par beaucoup d'efforts. Le temps que me prenait la société que je cultivais , n'a jamais été dérobé à celui qu'exigeait mon instruction.
Notre théâtre s'ouvrit avec éclat. Une circonstance heureuse pour moi, fut que le comte de Chesterlîeld était alors vice-roi. M. Barry avait eu quelque succès , l'hiver précédent, sur ce théâtre , dans le rôle d"* Othello. Le directeur , après m'avoir engagée , lui manda d'étudier celui de Castalio , parce qu'il se proposait de me faire bientôt paraître dans l'Orpheline. Pour ajouter à nos succès, M. Garrick se joignit cette année à notre troupe. Il avait eu quelque contestation avec le propriétaire du théâtre de Drury-lane; et d'un autre côté, M. Rich ayant refusé de lui accorder les conditions qu'il demandait , il vint à Dublin. Il s'était rarement trouvé dans une même troupe, trois acteurs aussi supérieurs que Garrick , Shéridan et Barry.,
Les deux premiers , M. Garrick et M. Shé-
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ridan. convinrent de jouer alternativement les personnages de Shakespeare , et de réunir leurs talens dans toutes les pièces. DansFOrpheline, Garrick faisait Chamont ^ Barry, Castalio , et Shéridan , Polydore. Dans la Belle Pénitente (i), Shéridan jouait le rôle à^Horatio ; Garrick, celui de Lothavio , et Barry, celui à^Jlltamont, Barry avait , dans ce dernier rôle , une telle supériorité , que ce personnage semblait aussi important que les deux autres. JMtais obligée de jouer presque tous les soirs , et quelquefois dans des rôles qui me convenaient fort peu; mais animée par les nombreux applaudissemens que je recevais , je faisais tous mes efforts pour les mériter. Voulant donner à ma profession tout le temps qu'elle exigeait , et cependant me livrer aux amusemens de la bonne compagnie , je me privais souvent du repos que demande
(j) Tragédie en cinq actes , de Rowe , représentée pour la première fois en lyoS. On v remarque, comme dans tous les ouvrages de cet auteur , un style nombreux et soigné ; mais elle manque d'action et d'intérêt. Le sujet en est italien ; et cependant Rowe connaissait si peu cette langue, qu'il a fait Sciotto (nom de l'un de ses personnages) de trois syllabes. {Note du traducteur.)
la nature. Un bon tempérament, un courage inëpnisable, soutinrent cette activité pendant toute la saison.
Au bout de quelque temps , on proposa la trage'die du Roi Jean ^ dans laquelle Roscius et le directeur devaient paraître ensemble , et jouer alternativement le Roi et le Bâtard, M. Shéridan insista pour qu'yen cette occasion, je jouasse Constance. M. Garrick s'}/ opposa , parce que , dit-il , il ne resterait personne pour faire le Prince Arthur , que mistriss Kennedej, alors miss Orpheur, qui, à peu près du même âge que moi, et fort marquée de petite vérole, paraissait beaucoup plus âgée.
Sur le refus positif que fit M. Garrick de me laisser jouer ce rôle qui me plaisait, et pour lequel jWais stipulé dans mon traité, je courus à ma protectrice , mistriss Butler , à qui je me plaignis de ce qu^on ne tenait pas ma convention. QuoiquVUe fît grand cas de M. Garrick , elle avait pour moi tant de bonté, qu^elle envoya sur-le-champ chez tous ses amis , pour les prier de ne point aller au spectacle le jour qu^on donnerait la pièce. Outre Timportance que donnent le rnug et In for-
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lune , mistriss Butler avait une grande considération dans la société. De plus, elle donnait souvent des bals, et toutes les jeunes femmes qui y étaient habituellement invitées , étaient fort empressées de lui complaire , pour continuer à y être admises. Chacun, en conséquence, fut disposé à lui obéir, et fît circuler son invitation. La chambrée , le jour qu^on donna la première représentation du Roi Jean y fut très-peu nombreuse ; la recette ne monta pas à quarante livres.
Ce fut la première humiliation que Pimmortel Roscius eût éprouvée sur le théâtre. Il eut lieu de se repentir de m^avoir préféré, pour le rôle de Constance^ mistriss Furnival. Mais ce qui rendit mon triomphe complet, fut que, lorsqu^on redonna la même pièce, M. Shéridan jouant le Roi^ M. Garrick le Bâtard ^ et moi Constance*^ on renvoya à la porte plus de monde qu^on ne put en placer; la discussion relative aux rôles ayant été connue du public, les spectateurs, pour me venger, me prodiguèrent les applaudissemens.
Malgré ce succès, je résolus de rendre à M. Garrick , à la première occasion qui se présenterait, la mortification qu'il m'avait fait
essuyer ' il ne tarda pas à s''en offrir une. Le petit grand hotnme devait avoir , dans la saison, deux bénéfices; et afin qu^ils ne fussent pas trop rapprochés Tun de Fautre , il était convenu que Fun aurait lieu de bonne heure , dans Tannée. Il avait indiqué Jeanne Shore{i)^ pour son premier bénéfice. Lorsqu^on vint nVinviter à jouer ce rôle , je le refusai absolument, motivant mon refus sur la même raison qui avait servi de prétexte pour m^enlever celui de Constance , savoir , ma jeunesse. Voyant que les instances étaient inutiles, M. Garrick piia miss Butler d\iser de son crédit pour obtenir de moi ce qu^il savait bien que je ne pourrais refuser à une personne à qui mVttachaient également la reconnaissance et la politique. En même temps , pour
(i) Jane Shore, tragédie en cinq actes, de Nie. Rowe , donnée pour la première fois en 171 3. Cette pièce est estimable sous le rapport du style et celui de la moralité; mais on lui reproche de manquer d'une certaine profondeur de sensibilité qu'exige la tragédie. L'auteur passe pour avoir plus étudié les livres que scruté le cœur humain.
Rowe était né en 1675 ; il est mort en 1718.
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ne négliger aucun moyen de me toucher en sa faveur, il niMcrivit un billet qai produisit rincident que vous allez lire, et devint, pendant quelque temps, le sujet de toutes les conversations de Dublin.
Dans ce billet , il me marquait que si je voulais Tobliger, il composerait, pour moi, un merveilleux épilogue , qui , avec le secours de mes yeux, ferait plus de ravage que nVn avaient jamais fait la chair et le sang", depuis le commencement du monde.
Il adressa cette ridicule lettre à V idole de mon ame^ la belle Ophélie^ et la remit à son domestique, avec ordre de me Papporter ; mais celui-ci avait fait aux ordres de son maître peu dVttention; il donna la lettre à un portier dans ma rue , sans se donner la peine d^en regarder Tadresse. Le portier ayant lu la suscription, et ne connaissant personne dans toute la ville de Dublin qui sVppelât Vidole de mon amey ou la belle Ophélie^ porta le billet à son maître, qui se trouvait être un journaliste. A ce moyen , le contenu fut bientôt inséré dans les papiers publics. LVuteur de cette belle Epître fut, comme on peut le croire, extrêmement affligé de sa publication , et ainsi
fut ma mère qui tremblait toujours pour ma réputation. Mon caractère, heureusement, était trop bien connu, pour qu''un incident si ridicule pût y porter quelque atteinte.
Nul n^est sage à toute heure , dit un proverbe, et jamais il ne fut mieux appliqué. Qu'une pareille pauvreté eût échappé à la plume de Timmortel Roscius , cMtait une étrange chose. La fortune , en la publiant , sembla vouloir punir son auteur d'un moment d'oubli , pour le corriger à jamais du mauvais goût et de la froide plaisanterie.
Avec une troupe ainsi composée , on peut croire que la recette de l'hiver fut extrêmement avantageuse pour M. GarricketM. Shéridan. Je ne me rappelle pas combien gagna Roscius; mais on dit dans le temps que c'était une somme presque incroyable.
M. Garrick, réconcilié avec moi, vint plus souvent dans la maison du colonel Butler. Celui-ci avait , à quelques milles de Dublin , une maison près de la côte; ma mère, supposant que les bains de mer me feraient beaucoup de bien , loua , pour me les faire prendre , une maison meublée, aux appentis de Clontarf. Elle avait choisi ce lieu pour que je ne fusse
pas éloignée de ma chère miss Butler, dont jVtais devenue inséparable. Notre intimité était si étroite , que , quoique nous nous vissions généralement à dîner, et que nous passassions ensemble le reste de la journée , nous nous écrivions toujours le matin un ou deux billets. Rien n^est si doux que la liaison de deux jeunes personnes de cet âge , douées d'intelligence et de quelque sensibilité. Exempte du trouble , des inquiétudes de Famour, elle se nourrit de plaisirs innocens , d'illusions flatteuses ; c'est un sentier parsemé de fleurs, sur lequel on court d'un pied léger, qui ne rencontre pas une épine.
^ la fin de la saison , M. Garrick se disposa à retourner en Angleterre avec la riche moisson qui avait couronné ses travaux. Mistriss Butler, qui goûtait fort les gens d'esprit, aimait autant sa société que sa fille aimait la mienne, et certes c'était avec raison; car j'ai connu peu de gens d'aussi bonne compagnie que M. Garrick, quand il voulait être aimable. Un tour que lui joua mistriss Butler, vous prouvera qu'elle n'avait ni moins de gaieté, ni moins de malice que lui.
Quelques jours avant que M. Garrick quit-
tât TAngleterre, mistriss Butler, sa fille, et moi, étant à nous promener sur la terrasse, nous vîmes arriver au galop le célèttre acteur; il nous eut bientôt jointes, et à notre grand regret, principalement à celui de mistriss Butler, il nous apprit qu'il avait le projet de partir de Dublin le lendemain. Au milieu de la conversation , la maîtresse de la maison nous quitta brusquement; mais elle revint bientôt, tenant un paquet cacheté, qu'acné remit à Roscius , lui disant en même temps : Je vous donne ici , M. Garrick , quelque chose de plus précieux que la vie ; vous y lirez mes sentimens ; mais j Vxige de vous que vous n'ouvriez ce paquet que lorsque vous serez l^rs la vue de Dublin. Nous fumes tous foyt surpris de ce don mystérieux, surtout le chapelain du colonel, qui était présent. Comme la dame était naturellement sévère, et qu'elle ne s'était jamais écartée des règles de la vertu , personne ne pouvait soupçonner ce que signifiait ce discours ; mais Garrick , aussi confiant qu'homme au monde dans ses moyens de plaire , prit le paquet avec un air de reconnaissance très-significatif, persuadé qu'il contenait, non un riche présent, car celle qui
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TofFrait était publiquement et habituellement aënereuse , mais une déclaration de tendres sentimens, que sa vertu ne lui permettait pas de faire connaître à son vainqueur, tant qu''il était en Irlande.
M. Garrick, après le diner, prit congé, et sitôt qu'ail fut parti , mistriss Butler nous apprit que ce précieux paquet, dont elle lai avait fait présent, ne contenait autre chose que les Hymnes de Wesley et le Discours du docteur Swift, sur la Trinité, ajoutant que dans son voyage il aurait le loisir dVtudier Tun de ces ouvrages, et de digérer Tautre. Nous rîmes tous beaucoup de la plaisanterie. Je dois ajouter que lorsque je le revis , M. Garrick m^apprit quW Touverlure de son paquet , et voyant quel en était le contenu, au lieu dVn profiter en bon chrétien , il en avait très-païennement fait un sacrifice à Neptune; pour vous le dire plus clairement, il avait jeté pèle mêle M. Wesley et le docteur Swift dans la mer.
Pendant que j^étais aux appentis de Clontarf, il mVrriva une aventure qui pouvait m^étre très-funeste , et qui Cependant me fait encore rire, toutes les fois que je me la rappelle.