‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 36 sur 91 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

i8 mars 17 — .

Au commencement de Thiver suivant, oïi remit au théâtre ail for Lo^^e , or the World weld lost ( tout pour Famour, ou le monde bien perdu ) , pièce dans laquelle Barry et Shéridan, dans les rôles d'Antoine et de Ventidius, e'taient au-dessus de toute concurrence. La remise de celte pièce amena quelques incidens assez bizarres pour que je vous en rende compte. Le directeur, dans un voyage qu'ail avait fait dans Fête' à Londres, avait acheté un superbe vêtement qui avait appartenu à la princesse de Galles et qu'elle n'avait porté qu'une seule fois, le jour de la naissance du roi. On me Pavait arrangé pour le rôle de Cléopâtre ; et comme le fond était un tissu d'argent , ma mère avait jugé à propos d^ faire quelques changemens, pour faire paraître avec avantage ma taille , qui était fort mince. Ma femme de chambre, en censé-

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quence, était allée au the'âtre pour aider le tailleur et la couturière à faire ce travail , ainsi qu^à coudre une certaine quantité de diamans. Ma protectrice m'avait prêté non -seulement les siens, mais ceux de plusieurs de ses amies, qu'elle avait empruntés à cet effet. Lorsque les ouvrières eurent fini leur ouvrage, elles sortirent de la chambre, et très-imprudemment en laissèrent la porte ouverte.

Mistriss Furnival , qui avait une dent contre moi, tant parce que je Pavais éclipsée dans quelques rôles , que parce que je lui avais enlevé celui de Constance , allant à sa loge , passa par hasard devant la porte ouverte de la mienne : voyant mon bel habillement étalé, et n'apercevant personne pour le garder, elle emporta la toilette de la reine d'Egypte pour en parer la matrone Octa^ie , qu'elle devait représenter. Mistriss Furnival , en observant de temps à autre mon costume , trèsdifférent de celui des héroïnes du temps, avait acquis assez de goût pour dédaigner le velours noir, que celles-ci portaient habituellement; et sans considérer l'inconvenance qu'il y avait à revêtir une matrone romaine de la parure d'une reine voluptueuse, ou peut-être

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ne se doutant pas qu^il y eût à cela la moindre inconvenance, résolut d'être une fois dans sa vie aussi magnifique que moi, et cela à mes dépens. Se mettant donc vite à rouvrage,elle mit par dehors les plis que, par Tordre de ma mère, on avait mis en dedans.

Ma femme de chambre , de retour à ma loge, ne trouvant plus le précieux vêtement qui avait été confié à ses soins , tomba dans un extrême effroi. Parcourant comme une folle tous les coins du théâtre, elle apprit enfin que c''était mistriss Furnival qui favait pris : aussitôt elle court à la loge de celle-ci , et reste confondue en la voyant occupée à défaire Touvrage qui lui avait eoûté tant de peines. Ma domestique était du sang des Obrien, et quoiqu'elle n'eût pas reçu une éducation analogue à ce haut lignage, elle avait hérité de tout le courage des rois d'Ulster : on fut oUigé d'arracher de ses mains mon envieuse rivale , qui n'en garda pas moins le sujet de la contestation.

Lorsque j'arrivai , au lieu de partager le désespoir d'Obrien, je ne pus m'empêcher de rire de l'aventure ; j'avoue même que je sentis un secret plaisir de l'effet que je présumai^

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devoir en résulter. J^envoyai cepeiidanl demander les pierreries; mais la dame, encouragée par Nantz et par Morgan , qui nVtait pas encore mort , me fit dire poliment que je les aurais après Ja pièce.

Je n'*avais d^auîre parti à prendre que de rendre le contre-sens complet, et de paraître aussi simj>le dans le rôle de la somptueuse reine d'Epypîe , qiiVût dû Tétre , quoique sœur d'Auguste, la vertueuse femme d'Antoine. Aux diamans qui devaient orner ma tête, je substituai des perles; et de toute ma magnificence, je ne gardai que le diadème, symbole indispensable de la royauté.

Tout ce qui a rapport au spectacle est aussi public à Dublin, qu'il le serait dans une petite ville de province. 11 n'avait été bruit, depuis quelques jours , dans toutes les conversations, que de la richesse de riiabillement avec lequel je devais jouer. Quelle fut la surprise générale lorsque je parus en satin blanc! Mon obligeante protectrice, qui était dans une loge sur le théâtre , ne comprenait rien à cette singularité : ne me voyant point parée des diamans qu'elle m'avait prêtés , elle supposa que j'avais réservé mes bijoux pour la

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