LETTRE XXI
îO mari 17 — .
Je répondais par les plus grands efforts aux bonte's du public. M. Garrick, à cette e'poque, ayant acheté la moitié de la patente du théâtre de Drury-lane, et ayant entendu parler de mes succès , désira de mVngager pour rhiver suivant. M. Delany, acteur du premier mérite , qui venait en Irlande pour voir des biens qu'ail y possédait , fut chargé de m'*offrir dix livres par semaine (i). Je refusai celte proposition , et j^eus tort. Je dois ajouter ici que je n''avais pas reçu moins d''encouragemens dans la comédie que dans la tragédie , et même dans le rôle de Biddf de Miss in lier
(1) En Angleterre, presque tous les salaires se règlent à la semaine ; on règle même ainsi les loyers des voitures, des maisons, les traitemens des commis , etc. , etc.
{Note du traducteur.)
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Teens (la Fille de treize ans) , je prouvai que je pouvais jouer la bouffonnerie aussi bien que la haute comédie.
J*'appris alors que M. Quin avait été trèsmécontent de mon ingratitude apparente, et que sVtant réconcilié avecmistriss Cibber, il lui donnait les soins qu^il avait eu la bonté de m'*accorder; elle avait témoigné peu de reconnaissance pour beaucoup de services qu'*il lui avait rendus , notamment en la faisant rentrer au théâtre, d''où les intrigues de son mari Pavaient fait sortir; il oublia ses torts, et lui rendit son amitié.
M. Garrick fut si offensé de mon refus, qu^il jura, dit-on, de ne jamais m^engager, à quelques conditions que ce fût; mais les directeurs ne regardent guères comme obligatoires ces sortes de sermens : Thumeur les leur dicte , Fintérét les en absout.
Vers ce temps, je jouais un soir le rôle de ladf Toiunley dans The Provoked Husband (le Mari provoqué). Pendant le spectacle, je reçus de chez mis triss Butler une carte écrite de la main d''un domestique, par laquelle on me priait d^aller chez cette dame aussitôt que je serais libre. Je fis répondre verbalement
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que je serais le soir trop fatiguée pour avoir cet honneur.
Si j'avais réfléchi que la carte était écrite par un domestique , j^aurais conçu qu^il y avait quelque chose dVxtraordinaire ; car mistriss Butler saisissait obligeamment toutes les occasions de m'^écrire elle-même; mais je n^ fis point d''attention. Quelques momens après, je reçus un second billet, par lequel on me marquait qu^il fallait venir absolument aussitôt que la pièce serait finie , et sans même changer d''habillement. Une invitation si pressante excita ma curiosité, et me fit attendre avec impatience la fin du spectacle. Je devais ]ouer miss Biddf dans le divertissement; mais M. Dyer, qui devait jouer Fribble^ s^étant subitement trouvé mal , on fut obligé de changer la petite pièce , ce qui me permit de sortir plus tôt que je ne Ta vais espéré.
Aussitôt que j'eus fini mon rôle , j'entrai en chaise sans quitter le vêtement avec lequel j'avais joué lady Townley ^ et me rendis à Stephen'sgreen. L'habillement que je portais étant moderne , il ne paraissait pas ridicule hors du théâtre. Comme j'entrais par une porte du salon dans lequel étaient mistriss But-
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ieret les clames, le colonel et plusieurs hommes qui sortaient de table avec lui, entraient par Tautre côte'. Le cercle était nombreux , Fëlégance de ma parure attira les regards de tous les hommes ; mais aucune des dames ne me fitThonneur de me parler; la maîtresse de la maison elle-même daigna k peine me saluer d^une légère inclination de tête.
Un accueil si différent de celui auquel mes amies m'avaient accoutumée, me surprit et me piqua. MVvançant vers mistriss O'Hara, qui était présente, je lui en demandai la raison : Dans quelques minutes , me répondit-elle , elle allait savoir si je méritais son amitié. Sûre démon innocence , et persuadée que ma tante , moins que personne, devait en douter, je me sentis offensée de sa froideur; mais je commandai à mon émotion, et je repris en apparence ma tranquillité.
Alors entra un homme dont la figure , la taille , les manières , la parure , surpassaient en agrémens tout ce que jWais jamais vu. Les dames gardèrent leur gravité; on eût cru voir une assemblée de vieilles filles, occupées à déchiqueter la réputation de quelque jeune étourdie. Le bel étranger , avec toutes ses
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grâces, parut attirer aussi peu d^ittention que moi. Le cercle dans lequel il me voyait , la richesse de ma toile tte, quWnaient précisément les diamans de mistriss Butler, lui firent croire que jVtais une femme de qualité : et comme tout récemment une jeune personne de ce rang sVtait déshonorée par une aventure galante, il me prit, diaprés la réserve avec laquelle on me traitait, pour cette demoiselle , qui apparemment avait eu fimpudence de se montrer , malgré ses torts , dans la première société du royaume. Tout ce qu'il voyait ne pouvait guère lui donner une autre idée.
Dans cette persuasion , ou par je ne sais quel autre motif, il parut s^occuper de moi plus que de toutes les autres femmes. Il s^approcha d\m air si facile , si confiant, que je reconnus sur-le-champ qu'il avait voyagé ; il m''apprit qu'il venait de faire le grand tour (i), et qu'il arrivait pour prendre possession de sa fortune, et se fixer en Irlande. Nous entrâmes en conversation sur diverses matiè-
fi) De l'Europe;.... expression consacrée en Angleterre. {Noie du traducteur.)
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res ; je m'en tirai avec plus d'aisance que je n'^eusse cru pouvoir faire dans de pareilles circonstances; ma gaieté était si bien contrefaite qu'elle semblait naturelle. Mon interlocuteur voyant mon assurance , commença à prendre de moi une idée plus favorable qu'il ne l'avait eue d'abord.
L'épreuve projetée étant alors finie , on envoya miss Butler pour mettre fin à notre tête-à-tête. Le beau jeune homme, extrêmement Curieux de savoir qui j'étais , alla à l'autre bout de la chambre , le demander tout bas à la maîtresse de la maison. Mistriss Butler lui répondit tout haut : a Mais sûrement vous )) savez qui elle est; je suis sûre que vous la » connaissez; je sais même de bonne part que )) vous la connaissez beaucoup. )> Surpris , et un peu déconcerté de ce qu'il crut être un défaut d'usage dans une femme bien élevée , qui répondait haut à une question faite à demivoix , il l'assura , d'un ton encore plus bas , qu'il ne m'avait jamais vue, et qu'il mettait de l'intérêt à savoir qui j'étais. Fi ! fi ! M. Medlicote, dit alors ma respectable amie; que direz-vous pour votre excuse, quand vous apprendrez que c'est là cette aimable fille dont