‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 45 sur 91 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

lyS me:moikks

mais une mauvaise santé, qui troublerait la jouissance de tous ces avantages. Je me présentai la dernière ; elle me dit d^ abord , que je pouvais ôter Tanneau de mariage que je portais; car je n'étais pas mariée , et je ne devais jamais Fêtre , à moins que , dans ma vieillesse, je n'en fisse la sottise; elle ajouta que Topulence et la flatterie m'environneraient; mais que , par mon imprudence et ma folie , je tomberais dans Findigence.

Je n'ai garde de vouloir expliquer ces prédictions singulières que ma vie entière, ainsi que celle de mes deux compagnes, a parfaitement réalisées. Je fus si peu frappée des avertissemens de la sybille, que je suis allée étourdiment me briser contre l'écueil qu'elle m'avait signalé.

Le théâtre était rouvert; mais le lord-maire avait invité M. Shéridan à ne pas paraître sur la scène , que le procès contre ses assaillans , qui s'instruisait avec vigueur, ne fût jugé. Cet hiver , M. Woodward , acteur du premier mérite dans la comédie , vint à Dublin se joindre à notre troupe. Vers le même temps, M. Foote vint nous donner le the ; c'était ainsi qu'il appelait ses représentations ;

DE MISTRISS BELLAMY. l'Ji)

elles consistaient en caricatures , dans lesquelles il imitait la voix de la plupart des acteurs d'Angleterre et dlrlande. Je n'ai jamais trop compris quelle analogie il pouvait y avoir entre le thë et le talent de la caricature. Mais comme FAristophanes de nos jours était, sans contredit , un homme d'esprit et de goût , il y avait sûrement dans ce nom quelque allusion qui m'a échappe. J'ai depuis appris sur ce point, de M. Wilkinson, directeur de la troupe d'Yorck , les particularités suivantes.

M. Foote, étant un jour réduit à une telle pénurie qu'il lui fallait ou mourir de faim , ou trouver quelques ressources dans son imagination , s'avisa d'annoncer au public qu'il donnerait un thé ; cet expédient lui réussit (i).

(i) Mistriss Bellamy paraît avoir ignoré , relativemeut à Foote, des circonstances que l'on trouve dans le Uniuersal Muséum^ juin 1771. Il était de Truro , en Cornouaille; son père était membre du Parlement ; et sa mère , héritière de deux grandes familles , avait réuni 5ooo liv. sterl. de rente. Ce fut en ij^j , qu'après avoir débuté sans succès comme acteur tragique , il ouvrit le petit théâtre de Havmarket par une petite pièce de sa composition , intitulée

i8o mémoihes

M. Wilkiiisoii , en me racontant ceci , ajouta que lui-même, se trouvant à Norwicli dans un embarras semblable , il fit la même annonce pour le jour de son bénéfice. Séduits par cette nouveauté, et se persuadant qu^outre le spectacle , ils auraient la satisfaction de

tke Diversions of morni/t^ (les Divertissemens du matin ). Cet ouvrage ne consislait que dans limitation de personnes connues , dont Foote avait saisi les manières , et dont ii copiait, en jouant, le ton, les gestes et mêm<i la figure. Un médecin célèbre , un oculiste à la mode , un directeur de théâtre, étaient entre autres les objets de cette satire. Foote rencontra des obstacles. On lui opposa un acte du Parlement qui limite le nombre des théâtres ; mais , soutenu par des gens puissans , il éluda la loi, en renonçant au titre de théâtre et en annonçant simplement qu'il donnerait le thé à ses amis. Sa pièce, avec ce simple changement de nom , eut quarante représentations de suite. L'année d'après, il en donna une aulre, intitulée une Trente de Tableaux ; il y introduisit un juge de paix, un marchand de tableaux , un avocat , tous connus et dépeints avec une vérité très-piquante. Quoiqu'il ait fait quelques pièces d'un autre genre , c'est dans celui-ci qu'il a continué d'acquérir sa réputation. Il mérita le nom d'Aristophanes pour avoir ressuscité X ancienne comédie , et fit excuser , par beaucoup d'esprit et de talent, la satyre directe , blâmée , avec raison , par les moralistes de tous les siècles.

Il est célèbre par des reparties ingénieuses , dont plusieurs sont connues en France. {Note du traducteur. '

DJ: MlSTRliJS BEIJ.AMV. l8l

prciulrc du thé , les gens accoururent de toutes parts à cette représentation d^un nouveau genre. Ce qui les embarrassait , et qui Fournit matière à leur entretien jusqu^au moment où on leva la toile, était de savoir comment M. Wilkinson pourrait se procurer assez, de tasses , de soucoupes et d'^autres ustensiles pour servir du thé à tant de monde à la fois.

Lorsqu^enfin ils eurent reconnu que ce prétendu thé notait autre chose que le spectacle de quelques bouffonneries, leur mécontentement fut extrême; les plaisanteries de facteur ne furent ni senties , ni comprises ; les spectateurs se retirèrent, persuadés qu'ion avait voulu leur voler leur argent. Ils ont conservé cette opinion ; et toutes les fois aujourd'hui qu'on parle à Norwich de cette aventure, on ne manque pas de traiter d'escroc l'estimable Wilkinson.

Cet acteur , aussi recommandable par son caractère privé, que cher au public par ses rares talens , est né en 4 739.

Il était directeur de la troupe d'Yorck, lorsque, voyageant un jour en Ecosse, et se trouvant seul à une table d'auberge abondamment

iS'2 mémoirks

servie, il deniaiida s'il n'y avait pas quelqu'un dans la maison qui voulût dîner avec lui. Un grand acteur, lui dit-on , M. Wilkinson ^ qui voyageait à pied pour son plaisir , était dans Tauberge. Wilkinson, très-surpris, fait prier à dîner son Sosie , et reconnaît en lui M. Chalmers, un de ses anciens camarades de la troupe de Norwich. Il eut d'autant plus de droits de se fâcher de la plaisanterie , que M. Chalmers, sous ce nom emprunté, s'était conduit avec peu de discrétion ; mais M. Wilkinson lui pardonna, le défraya, et eut la (M>mplaisance de l'emmener à Glascow , où il lui procura quelques ressources.

M. Shéridan ayant enfin obtenu la permission de recommencer à jouer, prit, comme je l'avais craint , le rôle di Antoine : mais quelle différence entre la voix sonore , la figure enchanteresse de Barry, et la monotone déclamation du directeur ! Le public , qui s'en aperçut promptement, en fut d'autant plus choqué qu'il regrettait le talent de celuici dans le rôle de Ventidius. C'était ]à , comme dans tous les personnages raisonneurs , qu'il était véritablement supérieur. Pour ajowfer à l'éclat de la représentation , on

V avait joint, comme un amusement offert à la belle reine , une danse de gladiateurs. Le rôle de Cleopdtre m^occasiona encore un incident ridicule. Mistriss Kennedey avait une robe dont la queue était déchirée. En entrant sur la scène , elle renversa une timbale , quelle entraîna après elle sur le théâtre. Effrayée de ce bruit, je me retourne , et malgré Finquiétude que me causait le sort de mon héros , je remarque ce bizarre attirail ; il me fut impossible de retenir un éclat de rire ; les spectateurs suivirent mon exemple, et je ne pus reprendre mon sérieux , que lorsque le fatal serpent eut terminé mon règne pour cette soirée.

Les recettes se ressentirent bientôt de la nouvelle distribution des rôles. Le directeur , qui les vit diminuer, me pria de donner des billets à toutes les jeunes femmes de ma connaissance qui voudraient en accepter. Il se passait en conséquence peu de jours que je n^en amenasse quelques-imes outre les deux demoiselles Gunnings, qui demeuraient avec moi.

M. Foote , dans une de ses facéties, ayani attaqué M. VVoodward , celui-ci, pour sa

l84 >jÉMOiRES

défense, lit une pièce , qu^il appela le Prête rendu , OM Une Tasse de Chocolat. Cet ouvrage eut beaucoup de succès. Son rival , battu par ses propres armes , lui céda le champ de bataille, et fît sa retraite au théâtre de Haymarket. Lorsque les bénéfices commencèrent, M. Woodward, outre ses conventions avec le directeur, reçut de chaque acteur au bénéfice duquel cette pièce fut jouée , dix gainées par représentation.

Lorsque je parus pour la première fois au théâtre de Covent-Garden, M. Woodward avait demandé ma main ; je Favais refusée ; et depuis ce temps , nous nWions jamais été fort bien ensemble. Cependant, Thumeur cédant à Fintérét, il nVtait pas fâché dWoir pour jouer avec lui une actrice supportable.

L^année théâtrale étant prête à se terminer, ma mère , à ma sollicitation , se prépara à retourner en Angleterre. Je pris d'autant plus promptement ce parti, que le caissier du théâtre , en me présentant mon compte , y avait porté à ma charge 25 livres pour les billets que j''avais donnés. Ceci donna lieu à une contestation entre M. Shéridan et moi , dans laquelle je déclarai que je ne jouerais

DE MISTKKSS BELLAMY. J 85

désormais pour lui à aucun prix. Le caissier Die fit entendre le lendemain que Ton arrangerait Taffaire , si je voulais prendre un nouvel engagement; mais je persistai dans ma resolution.

Avant de partir, je pris congé de tous mes amis , tâche pénible pour une ame tendre et reconnaissante. Mistriss O'Hara me pressa sur son sein avec la plus touchante affection ; je vis couler ses larmes; je ne la quittai pas sans en répandre. Ma généreuse protectrice, sa fille qui m'était si chère, montrèrent le plus grand regret de me perdre. Les miens étaient d'autant plus vifs, qu'en m'eloignant d'amis si précieux, je ne devais pas me flatter de les jamais revoir : l'âge et les infirmite's de ma tante m'interdisaient pour elle cet espoir; et quant à mistriss Buder, la maladie de langueur dont elle était attaquée était regardée comme mortelle.

Lord Tyrawley était attendu en Irlande : ce fut pour nous un motif de hâter notre départ. Ma mère parut regretter beaucoup M. Oump. Parmi les personnes qu'il m'en coûtait de quitter étaient les deux miss Gun~

l86 MEMOIRES

iiings : Fainée surtout mWait inspiré beaucoup dVmitië , sujet d^une aimable jalousie que me témoignait souvent à cette occasion ma chère miss Butler.

DE MISTRISS BEIJ.AMV. 187

Page 1