‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 46 sur 91 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

29 avril 17 — .

Je ne pus sans attendrissement quitter un pays où jVvais ëte' si favoratblement accueillie (lu public, si obligeamment traitée par les gens du plus haut rang , honorée d^une amitié ilatteuse par les personnes les plus distinguées de mon sexe. Reconnaissante et touchée, je portais vers Flrlande des regards affligés ; mais tant de circonstances m'obligeaient d^en sortir, que je me retrouvai avec plaisir en Angleterre.

En arrivant à Londres , je revis M. Garrick. Il parut fâché que la composition de sa troupe ne lui permît pas de m^engager : mistriss Cibber , mistriss Clive et mistriss Pritchard y occupaient les premiers emplois. Je n'étais point alors instruite de Tespèce de serment qu^il avait fait de ne jamais m\*ngager , et nous nous séparâmes avec une bienveillance réciproque.

t88 MEMOIRES

M. Quin était à Bath. Aussitôt que M. llich eut entendu parier de notre arrivée, il nous fit prier, par son ami M. Bencraft, qui deîîieurait avec lui , de Palier voir à Cowley , où il était alors. J'avais beaucoup entendu parler de ce bel endroit, et jVvais un grand désir d'accepter Tin vitation ; mais un engagemenl pris par ma mère nous en empêcha à cette époque.

La maison qu'occupait , à Cowley, M. Rich , et à laquelle il faisait beaucoup d'embellissemens , avait autrefois appartenu à la célèbre mistriss Monford , devenue, depuis, mistriss Vanbruggen. C'est sur elle que M. Gay fît la fameuse romance de Blackeyed Suzan ( Suzanne aux yeux noirs ). Lord Berkeley , qui lui était tendreinent attaché , lui avait laissé, en mourant, une rente de 3oo livres, à la condition qu'elle ne se marierait jamais. Il avait acheté pour elle cette maison de Cowley, et lui avait donné , en difFérens temps , des sommes considérables. Après l'avoir perdu , elle devint éprise du célèbre acteur Booth. Mais la crainte de compromettre sa pension l'empêcha d'épouser cet amant préféré. M. Booth

Di; JV1ISTRI8S BELIAMY. f 89

porta ailleurs des vœux dont Pamoiir avait fait le sacrifice à rintërét.

Mistriss Vanbruggen était fort liée avec miss Saiîtlow, danseuse distinguée et actrice assez passable. Aimée du secrétaire Craggs , celleci avait reçu de lui assez d^irgent pour n^avoir plus besoin de sa profession. Miss Santlovv fit ce que n'avait pu se résoudre à faire mistriss Vanbruggen : elle épousa M. Booth , auquel elle donna toute sa fortune. Trahie par Famitié, délaissée par Famour, mistriss Vanbruggen s''abandonna à un désespoir qui la priva de la raison. On Famena de Cowlej à Londres, poviry chercher les secours de la médecine.

Dans ses accès les plus fâcheux, elle ne commettait aucune violence. Quelques lueurs d'intelligence venaient, par intervalles , percer le nuage qui offusquait sa raison ; libre chez elle, elle était surveillée, plutôt que renfermée. Un jour, dans un de ses momens de calme , elle demanda à la personne qui la servait, quelle pièce on donnait le soir : c'était Hamlety lui dit-on. Elle avait joué dans cette pièce le voie dC Ophelie y avec de grands applaudissemens. Ce souvenir la frappe. Avec

cet esprit de ruse qui semble particulier aux personnes dont la tête est dérangée , elle trouve le moyen dVchapper aux gens qui la gardaient, et se rend au théâtre. Cachée dans un coin, elle attend la scène dans laquelle paraît Ophélie devenue folle. Saisissant alors le moment où sa rivale, qui j ouait ce même j ou r lerôled''Ophélie, allait paraître, elle la pousse, se précipite avant elle sur le théâtre, et là, débite le rôle avec une vérité terrible , bien supérieure à toute imitation. Ce nVtait point une actrice, c'était Ophélie elle-même , dont régarement saisit d'admiration et d'effroi, et les spectateurs, et les acteurs. La nature avait fait en elle un dernier effort; elle sentit ses sens défaillir; en se retirant, elle s'écria d'un ton prophétique : Oen est fait! Il était trop vrai; sitôt qu'on l'eut reportée chez elle , comme un lys coupé par la charrue, elle pencha sa tête et mourut (expression de Ga\ dans la belle romance où il raconte cette touchante aventure).

J'ai souvent entendu conter cette anecdote à Colley Cibber , chez le lord TyraAvley , pendant notre séjour à Bushy; mais je ne suis point contente de la manière dont je vous l'ai

DE MISTRISS BELLAMY. IQl

rapjjortëe; mes expressions ne peuvent rendre ma pensée , et ce que je pense même est si loin de ce que j'éprouve ! x4h ! c'était au pinceau de Sterne qu^il appartenait de peindre un pareil tableau.

Un lieu qu'avait habité cette infortunée, était fait pour intéresser une imagination comme la mienne ; mais je ne pus que Fautomne suivant satisfaire ma curiosité.

Ma mère avait un neveu nommé M. Crawford , procureur de son métier, marié depuis peu à une riche veuve, qui nous avait invitées à aller passer quelque temps chez lui à Watford, dans le Hertfordshire. Dans ce canton habitait ma chère miss Saint-Léger , qui demeurait chez son oncle lord Doneraile, près de Cashioberry-Parck, terre du comte d'Essex. Ce fut pour moi un motif d'accepter l'invitation.

Il faut ici que je vous fasse connaître mon cousin Crawford, dont j'aurai souvent par la suite occasion de vous parler : c'était un homme gros et court, d'assez bonne figure, rusé, voulant passer pour homme d'esprit; et prodigue à l'excès. Il était fils de cette sœur de ma mère qui avait demeuré chez mistriss

Godfrey, et qui, devenue fort riche, avait épousé un procureur nommé Crawford. Son fils avait embrassé la même profession , et il en avait pris le plus mauvais esprit. Sa femme , laide et sans intelligence, était beaucoup plus âgée que lui. Sa table était bien servie ; il avait des chiens, des chevaux; et sa maison, pour Tordinaire , était le rendez-vous des chasseurs du pays. Six semaines à passer en pareille compagnie, ne m'offraient pas des plaisirs bien choisis ; mais j^allais souvent chez miss Saint-Léger :1e temps que je ne pouvais passer avec elle , je remployais à lire ou à me promener dans le magnifique parc du comte d'Essex. jy étais un jour , et , assise sur un banc, je lisais le Virgile de Dryden , lorsqu'un homme bien mis , et d'un certain âge, vint s'^asseoir à côté de moi, engagea la conversation, et, après quelques momens d'un entretien poli , me dit qu'il était venu dans ce pays pour voir son parent M. Crawford. J'allais, lui dis-je, dans la même maison. Il m'y accompagna : ce ne fut qu'en y entrant qu'il m'apprit que son nom était Sykes ; c'était le beau-frère du capitaine Bellamy , mari de ma mère. Celle-ci , que j'en informai , pensa comme moi que sa

présence en cette maison n'avait rien de trèsflatteur pour nous; elle ne jugea pas à propos de paraître. Je tins compagnie à cet hôte importun, dans les yeux duquel il me semblait lire une sorte de piti^ soupçonneuse. Le voleur, dit Shakespeare, dans chaque buisson voit un archer. Au reste, sa politesse ne se démentit point, et elle avait un caractère de franchise qui me la rendait plus agréable. Il partit de bonne heure le lendemain matin.

Page 1