TOME r
LETTRE XXVIIl.
4 mai 17 — .
J\ppRis au retour de mon gros cousin que M. Sykes , qui Tavait rencontré , lui avait fait sur mon compte beaucoup de questions , et quMl avait paru content de moi : il avait été obligé de partir sur-le-champ pour Anvers , sans quoi, ajouta mon honnête cousin , à Taide de ma cave et de vos belles paroles, nous aurions pu le mettre dedans (1). Vivement offensée, je rougis pour mon cousin ; il s'en aperçut , et mVssura qu'il voulait dire seulement qu'on aurait essayé de faire faire à M. Sykes un testament en notre faveur. Telle était la
(1) J'ai hasardé cette ignoble expression, parce qu'elle répond littéralemeni à l'expression anglaise take him in. Il n'est pas il ès-élonnant que cette métaphore, prise peutêtre de l'oiseleur qui tend un piège , se trouve dans plusieurs langues ; mais il est remarquable qu'elle fasse , en Angleterre comme en France , partie du vocabulaire des fripons. {Note du traducteur.)
vàelicate probité de mon cousin Cravvford ; tel estait son langage.
J'engageai ma mère à abréger sa visite chez nos respectables parens, et nous nous rendîmes à Cowley , où M. Rich et ses filles nous firent le plus aimable accueil; mais la maîtresse de la maison nous parut froide et réservée. M. Rich, depuis que je Favais vu, sVtait remarié; sa femme, jadis actrice du second ordre , puis sa femme-de-charge était devenue méthodiste, et , suivant la louable coutume de sa secte , ne s'occupait que de prières et d'argent.
Chez notre hôte étaient plusieurs personnes, entre autres mistriss Ward, que M. Rich avait engagée pour l'hiver suivant. Je n'ai guère connu de plus belle figure , comme aussi je n'ai guère vu personne qui eût de plus larges épaules, ni un air plus commun : malgré cette disgracieuse tournure, et une grossesse qui n'en relevait pas l'élégance, on décida qu'elle jouerait le rôle de Cordelie , la plus jeune des filles du Roi Lear.
Lorsque nous retournâmes à la ville , M. Rich m'apprit que son intention était de faire paraître le plus tôt possible mistriss Ward,
à cause de sa grossesse ; il me regardait comme son corps de réserve. Je ne réglai point avec lui les conditions de mon engagement; mais ma mère lui parlant de celui que j'avais refusé de prendre avec M. Garrick, à raison de dix livres par semaine, il ne parut point trouver ce traitement excessif, et nous pensâmes que ce serait celui qu'il m'allouerait. Mistriss Woffîngton , très-offensée de ce que son ancien admirateur , M. Garrick, aimait mieux jouer avec mistriss Pritchard qu'avec elle, s'était offerte d'elle-même à M. llich: elle devait ouvrir la campagne par son rôle capital, celui de sir Harri Wyldair. Il en est des liaisons au théâtre comme dans la politique; le dépit , l'ambition , l'intérêt surtout, les forment et les dénouent.
DE MISTRISS BELLAiMV. I97