LETTRE XXIX
16 mai 17 — .
Aussitôt que M. Quiii fut de retour, je Tallai voir pour m^excuser de la négligence dont je mVtais rendue coupable, en partant pour rirlande sans prendre congé de lui. Je trouvai chez lui sir Georges (depuis lord) Littleton , Thompson , Mallet et SmoUett. Comme j'*avais déjà été présentée à ces messieurs, et que je les avais vus dans la société d'une manière assez intime, je ne fus point fâchée de les avoir pour témoins de cette scène. Après avoir salué M. Quin , je Fassurai que je saisissais avec plaisir Foccasion de réparer ma faute devant des gens de ses amis qui avaient pris quelque intérêt à moi à cause de lui. Je convins que les apparences étaient contre moi, et j'ajoutai que, malgré qu'elles fussent trompeuses , je craignais plus que chose au monde les reproches qu'il pouvait me faire. Je Hnis par le prier de m'acquitter
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du crime d^iiigratitude, dont mon cœur, quoi qu"*!! en eût pu croire, était incapable.
La since'rité probablement était peinte dans mes regards; elle touclia M. Quin, qui, en m^embrassant, me dit : Ma chère fille, je fus offensé de votre oubli, parce que je prenais à vous un ve'ritable inte'rét. Le mot je prenais troubla un peu le plaisir que me causait notre réconciliation; cependant, elle parut sincère. Les personnes présentes me firent politesse : Thompson , en particulier , me demanda des nouvelles de mistriss Jackson ; mais je ne pus lui en donner : elle s'était retirée à la campagne; jVvais inutilement cherché le lieu de sa demeure. M. Quin me conseilla de débuter par le personnage de Belvidera.
Miss O'Hara, fille aînée de lord Tyrawley, ayant en je ne sais quoi mécontenté son père, vint demeurer avec nous ; ce qui me fit beaucoup de plaisir^ ainsi quW ma mère. Celle-ci, entièrement livrée à ses méditations, ne pensait plus qu^à M. Crump et à la mort; elle comptait sur les soins de notre nouvelle compagne pour me déterminer à épouser M. Crump. Un jour qu^elle me pressait sur ce sujet plus fortement qu^à Tordinaire, je lui
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repondis avec un peu de chaleur : J^aimerais bien mieux, madame, que vous Fëpousassiez vous-même : je n^ai point de répugnance à le voir mon beau-père , mais j'en ai une insupportable à en faire un mari. Mon impatience sembla choquer ma mère plus qu'elle n'avait encore fait. Quelques mois après, je connus ses motifs : ses soins aboutirent à faire son malheur et le mien.
Mistriss Woffington joua le premier jour, avec son succès accoutume, dans le rôle de sir Henri fVildair ^ elle s'y était fait tant de réputation, que quelques années auparavant, cette pièce avait soutenu le théâtre pendant tout un hiver. Mistriss Ward parut bientôt après; elle dut d'abord à la nouveauté et à sa belle figure quelques applaudissemens; mais sa tournure et sa situation convenaient si peu à son rôle, qu'elle n'acheva pas avec satisfaction le rôle de Cordelie. M. Garrick fut, comme à son ordinaire , supérieur dans le rôle du roi Léar; mais comme il était mal secondé par mistriss Ward, on ne redonna pas la pièce. Le grand vétéran du théâtre, M. Quin , n'avait pris aucun des rôles de Shakespeare , excepté celui de FalstaflP et celui
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de Henri VIII , dans lesquels il était inimitable.
Il avait paru se réconcilier avec moi ; mais il ne semblait point m''avoir conservé cette tendresse qui m'avait tant flattée. Je reconnus trop tard combien une fausse honte m'avait égarée, en m'empêchant de recourir, lors de mon aventure, aux conseils de cet ami qui avait bien voulu me tenir lieu de père.
Enfin , comme Tarrière-garde de notre troupe, je fus annoncée pour jouer dans le rôle de Behidera. Je m'attendais à voir la salle pleine; à ma grande surprise, elle se trouva presque vide. Je fus reçue néanmoins avec les applaudissemens auxquels on m'avait accoutumée ; mais ils ne consolèrent pas mon amour-propre. Cependant, à la fin de la pièce, M. ToAvn dont j'ai déjà parlé, entendant annoncer pour le lendemain une autre pièce, cria : La même ! la même ! Tous les spectateurs, suivant l'usage , se joignirent à lui. En conséquence, Venise sauvée fut jouée quatre jours de suite, avec de pleines chambrées; et ce fut, jusqu'à la fin de l'hiver, une des pièces qui constamment nous attirèrent le plus de monde.
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Il était alors d'usage déjouer, le 4 novembre, Tamerlan (i). Ce jour approchait, et Ton n''avait parlé de rien ni à mistriss Woffîng ton , ni à moi : nous étions d*'autant plus surprises de ce silence , que M. Quin passait pour le meilleur Bajazet qui eût jamais monté sur le théâtre. Un jour, pendant le spectacle, il mVnvoya prier au foyer de passer à sa loge. Je m'y rendis sur-le-champ ; et j'allais ouvrir la porte, lorsqu'en dedans j'entendis parler : Eh ! mais , mylord , disait M. Quin , nous avons Woffington pour attirer les chalans; de plus,, Ward, plus plate qu'une galette; et la petite Bellamy, froide comme la glace, et fine comme un démon.
Après avoir entendu ce bel éloge, j'attendis pour ouvrir que l'on eût fini de rire à mes dépens. En entrant, je trouvai lord Orford et Thompson qui, avec lui, avait amené Shenstone, auteur connu de jolies pastorales. M. Quin, aussitôt qu'il me vit, me dit : Ma chère enfant, j'ai une grâce à vous demander.
(i) Tragédie en cinq actes, de Rowe. l^es caractères en sont nobles et bien soutenus; le sl^le en est pompeux et souvent déclamatoire. [Note du traducteur.)
et je vous prie de ne pas me la refuser. Monsieur, rëpondis-je sur-le-champ, vous ne pouvez , relativement au théâtre , me demander qu'une chose que je puisse vous refuser, et vous me feriez un sensible chagrin si vous me mettiez dans le cas de ne pas obéir à un ordre de vous. Il me répliqua avec humeur : Cest précisément ce dont vous voulez parler , et vous ferez bien d^ consentir de bonne grâce , car il faut absolument que cela soit.
Je hais toute espèce de contrainte. Cette menace me piqua tellement, qu'avec une hauteur de reine , je lui dis : Je vous respecte , monsieur, comme un përe, et je vous considère comme mon meilleur ami; mais si votre demande a rapport à Tamerlan,^^ vous déclare que la petite Bellamy est trop fine pour jouer Selima avec une plate galette comme mistriss Ward. Mon sérieux divertit tellement la compagnie, que la gaieté reparut àFinstant. Les amis de M. Quin l'assurèrent que , pour avoir une fille aussi aimable , il devait faire ce que je lui demandais , et prendre pour femme la belle Woffington. M. Quin, enchanté d'une repartie qui montrait que j'avais plus de vivacité qu'il ne m'en avait cru, me rendit, de ce
moment, toute son amitié, et je recommençai , dès le soir, à présider à son souper.
Ayant ainsi recouvre' sa confiance, je sus ce qu^il avait pensé de ma conduite. JWais eu , selon lui , très-grand tort de m'èloigner du théâtre , dans un moment où les bontés du public me permettaient de compter sur sa bienveillance. Tout le monde fut du même avis, et je me promis d''expier cette imprudence, en faisant, pour regagner la faveur publique , les efforts les plus soutenus.
Un accident m^arriva dans ce rôle de Selima. M. Lee, qui jouait le rôle d"* Axala , s^approchant trop brusquement pour m^embrasser , et ne faisant point attention à la position de son épée, mVn mit la pointe dans le coin de Poeil. Ordinairement ce sont des fleurets que Ton porte sur la scène; mais c'était une épée que tenait M. Lee. La blessure ne fut pas dangereuse : cependant M. Town, qui crut Faccident plus grave , ordonna de baisser la toile , et Ton n'acheva pas la pièce.
Le nom de M. Lee rappelle à mon souvenir une circonstance qui eut lieu quelques années après. Je devais jouer avec lui , à la salle de Carlisle, une monodie faite à Foccasion
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de la mort de la princesse de Galles. Je m^ëlais préparée à remplir de mon mieux ce triste office ; mais quand Theure de la représentation arriva, ma sensibilité m^ôta Tusage de tous mes moyens. Le souvenir des bontés quV vait eues pour moi la princesse, frappa tellement mon imagination , qu^il me fut impossible de retenir mes pleurs, et je ne pus paraître sur le théâtre.
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