‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 49 sur 91 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

22 mai 17

Le second rôle que je jouai, fut celui diAthéndis f dans Theodosius (i). Je ne fus pas plutôt entrée sur la scène , que j^aperçus lord Byron qui sV'tait place dans la loge du théâtre. Un tremblement me saisit à la vue de cet homme qui mVvait causé tant de peines : je fus quelques instans sans pouvoir parler. M. Rich , de la loge où il était avec sa famille , observant que je pâlissais, vint, sur-le-champ, derrière la scène, pour en savoir la cause. Mylord , dans Fintervalle , avait quitté sa place, et sVtait allé mettre dans une cou-

(1) Theodosius, ou la Force de l'Amour, tragédie en cinq actes , de Nat. Lee. Le seul ressort de cette pièce est l'amour ; le style en est bizarre : on y reconnaît les écarts d'une imagination qui , souvent exaltée , finit par se déranger. La dédicace de cette tragédie , adressée à la duchesse de Richniond , est citée commo un modèle de la plus vile flatterie . ( Note du traducteur. )

lisse , à la vue des spectateurs. M. Rich étant entre dans sa loge par une petite porte dont il avait la clef, le trouva dans cette position , et conçut facilement la cause de mon émotion.

Lord Byron savait que le directeur , dans sa jeunesse, avait ëtë homme de plaisir. Il Faborda d'*un air facile, et lui dit: Hé bien! Rich, je suis venu pour enlever votre Athe-nais. Ce propos ne pouvait qu'offenser un homme qui m'avait toujours traitée comme sa fille, et qui, d'ailleurs, joignait à beaucoup de bonté un courage distingué. Il fit au lord quelques remontrances sur un projet si répréhensible, si contraire aux lois de la société, et par conséquent si indigne de son rang. Il y avait, lui dit-il, de la cruauté à venir effrayer une jeune personne qui n'avait jamais paru approuver sa passion, et qui s'effrayait, avec raison, de cette persécution. Je vous invite, mylord, ajouta M. Rich d'un ton résolu, à quitter les coulisses; car je ne pourrais souffrir tranquillement qu'on insultât devant moi mes acteurs.

Mylord, craignant une afïkire sérieuse, rentra dans sa loge en jurant de se venger;

mais il ne fut pas plutôt assis , que le public , qui , en général , aime à prendre parti contre Finjustice, parut mécontent, et Pobligea à sVn aller dans une loge en face, au fond de laquelle il se cacha, pour éviter quelque insulte plus grave.

M. Quin, ne jouant pas ce jour-là, n'était pas dans la salle; mais le lendemain soir, il apprit la peur que j'avais eue. M. Thompson , qui en fut de même instruit, vint au spectacle. Passant près du théâtre, il entendit causer deux personnes , dont Tune disait à Tautre : Il faut que je lui parle ce soir , ou je me brûle la cervelle. M. Thompson ne put entendre la suite de la conversation; mais il conclut, du commencement, que ce devait être lord Byron qui s'exprimait ainsi , et qui , mécontent de l'humiliation qu'il avait essuyée le jour précédent, était résolu à me faire encore enlever.

Il informa, sur-le-champ, de ce qu'il avait entendu , M. Quin , qui en eut la même idée. Celui-ci me fît dire, pendant la pièce , de venir lui parler aussitôt que j'aurais fini mon rôle. Le sien ayant fini au quatrième acte, je le trouvai déshabillé. Sitôt qu'il me vit : Ma-

dame , me dit-il , vous n'^irez point ce soir en chaise; vous voudrez bien accepter mon bras pour retourner chez vous. La frayeur me saisit : mais comme il m''assura que je serais bien escortée , et qu^il ferait apporter son souper chez moi, où M. Thompson et lui passeraient la soirée, je me rassurai. Lorsque je fus déshabillée , M. Quin ordonna que Ton amenât ma chaise à la porte du théâtre, dans le passage , avec tous les rideaux tirés , de façon que Ton pût supposer que j'étais dedans. Pendant ce temps-là , nous sortîmes de la salle par une autre porte , et, traversant les places , nous gagnâmes Tavistock-Street , où nous demeurions, ma mère et moi. Nous y fûmes avant que les porteurs eussent pu sY rendre. En arrivant , ils nous apprirent qu'ils avaient été arrêtés en chemin , par im homme enveloppé dans un grand surtout. D'abord, ils avaient fait mine de vouloir résister; mais cédant à ses ordres, ils avaient posé leur chaise. L'inconnu, alors, s'en étant approché, l'avait entr'ouverte ; et jetant quelque chose dedans, avait déclaré que si, dans la soirée, on ne lui faisait pas réponse , il était décidé à se tuer. Il avait ensuite refermé la chaise,

et ordonné aux porteurs de reconduire chez elle la personne qui était dedans.

Ce récit ayant excité notre curiosité , M. Quin demanda, pour la lire, la lettre qu^on avait jetée dans la chaise. Cependant, un des porteurs nous dit que, sûrement, ce pauvre Monsieur nWait point eu intention de me faire du mal, car c^était un des meilleurs hommes du monde. Le porteur ajouta que, peu de temps auparavant, il mWait remis une lettre de ce Monsieur ; mais que je Pavais si mal reçu , qu'il nVvait pas osé se charger d'une autre. Et je vous prie, dit M. Quin, quel est ce galant homme? Monsieur, répliqua le porteur, c/'est M. Bullock. La lettre venue , M. Quin demanda à la lire. Je m''y opposai, parce quVyant reçu beaucoup de lettres de ce même homme, je me proposais de les lui renvoyer désormais sans les ouvrir. Cependant on la lut, et Ton n^ trouva que les expressions d'un amour extravagant. L'auteur était un jeune homme bien né , destiné k une fortune considérable. Il achevait son éducation à Cambridge, et n'avait pas encore quitté l'Université. Il était d'une fort belle figure; mais la violence de son carac-

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