‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 64 sur 91 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

LETTRE XLl.

t3 septembre i^ —

Je reçus , en arrivant aux eaux , une humiliation d'autant plus sensible, que mon amourpropre égaré Tavait moins prévue.

La première personne qui vint me voir ^ fut M. Saint-Léger. Son intimité avec M. Metham , et Fancienneté de notre connaissance, avaient établi entre nous beaucoup d'aisance et de familiarité. Sitôt que je le vis entrer, je courus au-devant de lui pour le saluer, comme à mon ordinaire ; mais je m'aperçus , qu'au lieu de m'aborder avec sa gaieté accoutumée , il avait un air froid et poli , dont surle-champ je lui demandai la raison. Il m'apprit , alors , qu'il recherchait en mariage miss Butler, avec qui, comme je l'ai dit, j'avais jadis été fort liée; et que, dans peu de jours, il espérait l'épouser. Sa visite avait pour objet une commission dont l'avait chargé la mère de cette jeune personne. Elle désirait, en me

priant d'excuser cette question , que je lui fisse savoir si, réellement, j'étais, comme on le disait , mariée avec M. Metham. Si cela n'était pas , malgré toute FafFection quelle avait pour moi , ni elle , ni sa fille , ne pourraient me voir. Ceci, ajoutait M. Saint-Léger, m'occasionerait beaucoup de désagrémens dans les lieux d'assemblée : il s'y trouvait beaucoup de personnes de la bonne compagnie d'Irlande, qui m'avaient connue à Dublin chez mistriss Butler, et qui probablement suivraient son exemple.

Frappée, comme de la foudre, je vis tout-àcoup s'évanouir tous les songes de ma vanité. Je sentis à quel point m'avait dégradée une imprudente conduite , et combien , désormais , j'étais peu digne des bontés de la plus respectable des femmes. Après avoir remercié M, Saint -Léger de m'avoir épargné , par cette démarche , un affront public , je le priai d'offrir, tant à mistriss qu'à miss Butler, l'hommage de mon respect, ainsi que de ma reconnaissance. Mais je n'eusse pas mérité leur estime , si j'avais cherché à la conserver par un mensonge , et j'étais obligée d'avouer, qu'avec un espoir très-probable

d^pouser M. Metham , je n'étais point encore sa femme. J'ajoutai que, ne pouvant me flatter de voir mistriss Butler, j'allais sur-le-champ quitter Tunbridge.

Vainement M. Saint-Le'ger chercha à m'en détourner, en me faisant espérer que ma franchise compenserait aux yeux de mistriss Butler l'irrégularité de ma conduite ; mon parti était pris : la soirée me fournit de nouveaux motifs pour y tenir. Quelques ^mis, ayant su mon arrivée, vinrent me voir. Je voulais cacher l'impression de tristesse que m'avait laissée la conversation de M. Saint- Léger. Nous jouâmes; quand on se sépara, je trouvai que de deux cents et quelques livres que j'avais apportées, il ne me restait que douze guinées. Sur cela, il me fallait payer ime semaine de loyer qui en emportait à peu près la moitié.

Le lendemain matin, je partis n'ayant plus qu'une demi-guinée. Mon courage était encore plus épuisé que ma bourse : je n'osais, dans mon humiliation, me rappeler toutes les chimères dont je m'étais bercée en venant. Ainsi finit cette course aux eaux de Tunbridge, où je m'étais promis tant d'amusé-

ment. En mVn retournant , je dînai à Brom'ey ; mais lorsqu'on me présenta la carte, je fus obligée , pour la payer, d'avoir recours à ma femme de chambre , la bonne Obrien , qui , non contente de me soulager , entreprit de me consoler par la perspective de la gloire qui m'était promise pour Fêté suivant. Le refus que je me proposais de faire d'un amant tel que le roi de France devait infailliblement me faire passer à jamais pour un modèle de vertu et de délicatesse. Je souris à cet avenir consolateur, dont la supposition me rendit un peu de gaieté. La vanité, comme ces corps flottans que le moindre poids pousse sous les eaux, se remontre bientôt à la surface.

Arrivée le même soir à ma demeure , en Frith-Street, je n'avais pas un schelling pour payer les quatre chevaux de trait que j'avais jugé à propos d'ajouter aux miens , non plus que les deux chevaux de selle qu'avaient montés mes gens. J'envoyai , sur-le-champ , chez M. Briidenell , qui ne quittait guère la ville, et qui m'envoya vingt guinées.

En attendant le retour de la personne qui était allée chez lui , la voiture était restée à la porte : Pierre, ce jeune Flamand que j'avais

pris à mon service , la gardait. Deux hommeî> bien vêtus voient, en passant, ce brillant équipage , et Tun te'moigne à Fautre quelque curiosité de savoir à qui il est. Il appartient à ma maîtresse, répond Pierre avec un air d^importance. En ce cas, lui re'pond-on, je voudrais bien savoir qui le paiera. Pierre, indigné, vint me dire , presque les larmes aux yeux , ce qu'avaient dit les deux passans.

Bon ! dis-je en me moquant de lui , vous n'aviez qu'à répondre à ce monsieur que ce serait lui , si cela lui plaisait. Pierre redescend , et attendant toujours dans la rue , voit revenir les deux hommes, dont l'un répète la question. Pierre , alors , lui répond hardiment : C'est vous , monsieur. Très-volontiers, reprend celui-ci; et, sans cérémonie, tous deux montent dans la maison.

Je les vois entrer ; c'étaient M. Fox et son commis M. Calcraft. Jefus, je l'avoue, trèssurprise, n'ayant précédemment vu qu'une seule fois M. Fox. J'avais , il est vrai, été présentée à sa femme par les filles du comte d'Albermarle. Ces dames m'honoraient d'une bienveillance particulière, surtout feu lady Caroline et la marquise de Tavistock. SoudVe/

qu^ici j^ofFre quelques fleurs à la mémoire de ces deux chères et respectables personnes. La seconde , surtout , a des droits à une reconnaissance que je lui paie du plus profond de mon cœur. La dernière fois que j^eus le bonheur de la voir , elle me promit une retraite qui, avec Tavantage de me procurer une existence indépendante, m^eût permis de jouir de sa société toutes les fois que les devoirs de son rang ne Teussent pas occupée. LorsquWle me fit cette promesse, elle se portait à merveille ; et cependant un secret pressentiment m\ivertit que je ne la reverrais plus. Je ne prétends pas expliquer ces avis intérieurs qui rarement m'ont trompée sur Favenir; mais que les personnes attentives à se rendre compte de leurs sensations , nous disent , si souvent elles n'ont pas trouvé , dans leur ame attristée , le sentiment involontaire de cette triste prévoyance.

LETTRE XLIl.

26 septembre 17 — .

M. Fox , en entrant , me dit qu'il espérait que la bizarrerie de l'aventure et une tentation qu'il n'avait pu vaincre lui serviraient d'excuse. Celui qui l'accompagnait avait un air gauche et craintif que je ne remarquai pas , mais qu'observa Obrien qui se trouvait dans la chambre. Le messager que j'avais dépêche à M. Brudenell, revenant alors , les chevaux furent payes et renvoyés. Précisément dans le même moment , le général Wall et le comte Haslang, étant venus à passer, et voyant chez moi de la lumière , entrèrent pour me voir. La conversation devint générale.

M. Fox , avant de sortir, me pria de trouver bon qu'il vînt me voir quelquefois. Il se trouvait pour lors à la ville, et souvent seul, parce que lady Caroline , à cause de sa santé , couchait ordinairement à la campagne. Je ne connaissais pas alors toutes les vertus de ce grand

tl estimable homme , sans quoi j'aurais agréé son offre avec bien de Fempressemenl 5 mais par considération pour sa femme , je répondis froidement que je serais flattée de le voir quand il pourrait ine faire cet honneur. Ainsi se termina cette visite , qui commença par la k'gèreté et finit par la politesse.

Après son départ , LL. Ex. me demandèrent par quel hasard un personnage du rang de M. Fox était venu chez moi : elles ne l'y avaient rencontré ni à la ville ni à la campagne. Je leur racontai tout uniment ce qui avait donné lieu à cette visite. Le général rit de Paventure. Mais le comte , avec un sourire , me demanda si M. Fox, voyant mon embarras, mWait oftèrt de m'aider. Je répondis que sûrement, un homme comme M. Fox ne se serait pas permis une pareille inconvenance. Sur quoi le comte , avec un petit mouvement dVpaule, se contenta de dire : Hiun! CVtait sa manière dVxprimer Fapprobation ou le blâme. Dans le premier cas, il inclinait la tête ; et dans le second , il levait un peu les épaules.

On se préparait à jouer : nous attendions deux dames que j'avais invitées à passer la

aSa MÉMOIRES

soirée , lorsqu^un de ces messieurs , regardant sur la cheminée quelques porcelaines , aperçut un papier plié qui ressemblait à un billet de banque. Comme je leur avais dit que je n'avais que les vingt guinées que m'avait envoyées M. Brudenell, ils me demandèrent si je savais que ce billet fut là. Nous rouvrîmes ; il était de 5o liv.

Je ne doutai point que M. Fox n'eût pris ce moyen pour me tirer d'embarras sans offenser ma délicatesse , et je me disposais à renvoyer sur-le-champ le billet , ne voulant pas avoir une obligation de ce genre à un homme que je connaissais à peine. Le comte m'en empêcha : ce serait , dit-il , faire un affront à celui qui me l'avait donné. Je n'aurais pas fait scrupule de recevoir de lui cette somme, à l'occasion de mon bénéfice ; je ne devais pas en faire davantage en cette occasion. On me persuada , et je me regardai comme redevable à la générosité de M. Fox , de cette gratification si délicatement offerte.

Je doublai cette somme le même JQur , en gagnant cinquante autres livres aux diplomates. Avant de nous séparer , nous convînmes, le général, le' comte et moi, de mon-

DE MIJ>TRISS BELLAMY. 28v^>

1er, quelques semaines avant Fouverture du théâtre, une banque de pharaon, conjointement avec le marquis de Verneuil, que nous attendions chaque jour d^Yorkshire. Je n'avais pas beaucoup d'argent, mais j'avais des diamans , du crédit , et je vis que je n'aurais pas grande peine à faire les looo liv. que je devais , pour ma part, mettre dans la caisse.

Cependant, j'allai à Richmond pour y passer quelques jours , avant la saison qui devait me ramènera la ville. J'étais à peine descendue de voiture, lorsqu'on m'annonça M. Lacy, associe' de M. Garrick dans la direction du théâtre de Drury-lane. Il demeurait à Isle- Worck , dans le voisinage , et comme nous étions assez liés , je crus que sa visite était accidentelle. Mais en entrant, il m'apprit, à ma grande surprise , que mistriss Cibber était engagée à Covent-Garden, ainsi que Barry; et que M. Quin , pour quelque mécontentement, avait quitté le théâtre.

J'avais peine à croire cette dernière nouvelle , ne pouvant penser que M. Quin , qui me traitait avec tant d'amitié, m'eût laissé ignorer un fait aussi important pour ma position. L'invraisemblance de cette assertion eût

Îi84 MEMOIRES

dû, je Pavoue , me tenir en garde contre les autres. Mais, sans les révoquer en doute, et furieuse de ce que je regardais comme une nouvelle preuve de la duplicité' de M. Rich , qui n''avait cessé, non plus que sa famille, de conserver avec moi Funion la plus intime , je signai sur Tlieure un engagement pour trois ans , que M. Lacy avait apporté avec lui.

Je n^eus pas plutôt mis mon nom à Tacte , que le directeur , avec cet air de malice que prend le Diable dans la pantomime, quand il a déterminé le docteur Faustus à signer le fatal mandat, me dit que rengagement de mistriss Cibber était un bruit de ville; mais qu^il n'oserait pas répondre de sa vérité. Cependant, ajouta-t-il , dans tous les cas, il sera toujours heureux pour vous de jouer avec mon associé, dont la réputation donne du mérite à ceux qui nVn ont point, et en ajoute à ceux qui en ont.

Je fus très-mécontente de la tromperie qu'on venait de me faire. Il nV a point de perte que je n'aimasse mieux supporter que de me voir tromper, même pour me faire obtenir la chose que je désirerais le plus. Au reste, je

DE MISTniSS BELLAMl. 28j

le pardonne à M. Lacy : c/'est Faction el non rhomme qui soulève mon indignation.

Le même jour, au moment où je me mettais à table, entrèrent M. Ricli etM. Bencroft. Le directeur me salua comme à son ordinaire. J^avais du monde ; nous ne pûmes parler d'affaires avant le diner. Aussitôt qu'il en trouva le moment , il me dit qu'il avait engagé M. Barry, et qu'il m'avait apporte' un engagement prêt à signer. îl en résulta une explication. M. Rich , pressé par Barry d'engager mistriss Cibber , s'y était refusé : l'engagement qu'il se proposait de prendre avec moi , était de trois ans, à raison de cinq, six el sept cents livres par an. Il allait se trouver obligé de prendre mistriss Cibber, aux conditions qu'elle voudrait.

J'aurais bien désiré d'annuler les conditions faites avec M. Lacy. D'une part , il ne me donnait que 3oo liv. , et de l'autre j'eusse mis un grand prix à jouer avec M. Barry , vraiment supérieur dans l'emploi des jeunes premiers. Ceux d'amoureuses étaient précisément ceux qui convenaient à mon âge , à ma figure et à mes moyens.

JVus tout le temps de me repentir et de déplorer la précipitation avec laquelle j'avais traité, sans consulter mon digne ami M. Quin.

DE MISTRIS8 BKLLAM\. 28"

LETTRE XLIIÏ.

23 septembre 17 — t-,

A mon retour de Richmond, notre entreprise de banque de pharaon sVxëcuta. J^augmentai ma maison d^un cuisinier et d'une femme de chambre française.

Nous débutâmes d\me manière brillante.

CVtait ordinairement le marquis de Verneuil ou moi qui taillions : la banque était riche ; elle fut heureuse.

JVus bientôt assez gagné pour retirer mes bijoux, payer mes dettes, et, malgré la grande dépense que je faisais , mettre en réserve quelques centaines de livres. Le comte et le général mVnvoyaient souvent des présens de vin , de chocolat; enfin, je crois que, si les occupations du théâtre ne m'eussent détournée de cette lucrative opération , j'aurais pu faire ma fortune.

Je perdis alors ma fidèle Obrien. Sa mort

Page 1