‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 71 sur 91 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

3o octobre r? — .

Le lendemain de mon be'nefïce, fatigiie'e de corps et d''esprit , j Vtais restée couchée plus tard qu'à Pordinaire , et j** avais dit à mes gens de ne point laisser entrer M. Metham s'il se présentait ; mais ils le regardaient comme leur maître , et il exigea qu'on l'introduisit. Il entra donc dans ma chambre , et s'avança près de mon lit avec un air aussi égare que s'il se fût à l'instant échappé des mains du docteur Monro (i). Me regardant fixement , il me demanda si je voulais continuer de vivre avec lui. Je lui répondis, d'un ton très-décidé, que je ne le voulais pas : il tira alors son couteau de chasse, et dit, en jurant par son Dieu, qu'en ce cas il fallait que je mourusse avec lui.

(i) Médecin occupé de la guérison des fous , comme l'est aujourd'hui Willis , qui a traité Georges III.

( Note du traducteur. )

Heureusement, mon petit garçon jouait dans la chambre. Il vit briller l'arme levée sur ma tête , et s'écria : Ah ! maman ! maman ! Ce cri de son enfant réveilla en lui quelque tendresse. Je m'évanouissais ; il reprit sa raison; et quand je fus revenue à moi, il employa les menaces, les imprécations pour m'engager à abjurer le serment que j'avais fait de renoncer à lui. Mais rien ne put m'ébranler. La violence , comme je l'ai dit, n'obtient rien de moi. Voyant le peu d'efficacité de ce moyen, il eut recours à de plus douces armes. Il pria, conjura, mit en œuvre tout ce que la tendresse put lui suggérer. Cette attaque était plus propre à réussir que l'autre. Cependant j'y résistai. Je rejetai toutes ses propositions , et même l'offre qu'il me fit de me donner surle-champ sa main , avec la promesse la plus solennelle d'expier, par une éternelle complaisance , l'outrage qu'il m'avait fait.

Mon obstination ramena sa frénésie. Je le priai en grâce de me quitter. Sa tendresse , et la crainte qu'il eut de me voir retomber dans mon évanouissement, l'y firent enfin consentir ; mais ce ne fut qu'à condition que je lui permettrais de revenir dans deux heures.

En sortant, il défendit aux domestiques de laisser entrer près de moi qui que ce fut. 11 alla, comme je Tai su depuis, chez lui , où il trouva le major Burton , qui était depuis quelque temps à Londres , et avait retarde son retour en France , à cause de Faffliction de son ami.

Aussitôt qu^il fut parti , j envoyai ma femme de chambre , avec une commission verbale , chez quelque femme de mes amies ; et pour quVUe ne prît aucun soupçon de ce que je la faisais sortir, je lui dis que jVtais si mal que j'allais tâcher de dormir en attendant son retour. Mais au lieu de le faire , sitôt qu'elle fut sortie, je, me levai; et jetant sur moi les premiers vétemens que je trouvai , j'allai plus morte que vive dans la rue , où je me mis à courir comme une folle. C'était un dimanche :• le peuple sortait de l'ëglise, et voyant par les rues une jeune femme habillée comme on ne l'est pas ordinairement pour aller à pied , il dut croire que j'avais perdu la raison.

En marchant , je me calmai assez pour réfléchir que l'appartement de ma mère ou celui de quelqu'intime amie n'était pas l'asile que je devais choisir , étant probable que ce serait

là que M. Metham irait d^abord me chercherv Je me rendis donc jusque dans Southampton- Street, dans la maison où jVvais loge en arrivant dlrlande. Cétait prëcise'ment celle que les honnêtes Gansel avaient depuis habitée. Mistriss Smith , la maîtresse , fit , pour me tranquilliser, tout ce qui dépendait d'elle. Après m'avoir donné à déjeuner, elle alla chez ma mère, pour lui dire où j'étais. Elle y trouva M. Metham en proie à toute la rage d'un insensé. Il m'avait cherchée chez M. Calcraft, et courait partout où il pouvait espérer de me trouver. M. Calcraft apprenant ma disparition, avait été presque aussi déconcerté que lui. L'amour et la jalousie lui persuadèrent que j'avais été me mettre sous la protection du lord Downe qui, sans contredit, était doué de tout ce qui peut attirer les regards de mon sexe. Il éprouvait donc les mêmes craintes , le même dépit que M. Metham.

Ma mère , après avoir promis à ce dernier qu'elle l'instruirait de ma retraite aussitôt , qu'elle la connaîtrait , vint me trouver. Elle aurait mieux aimé que j'eusse accepté ce qui faisait depuis si long-temps le grand objet de tous ses vœux, et qu'on venait aujourd'hui

ni''offrir : mais Tetat dans lequel était M. Metham, et le danger que j^aurais pu courir en restant à sa portée, rempêchèrent de blâmer le parti que j^avais pris.

Heureusement la semaine de la Passion se trouvait suivre celle dans laquelle j^avais éprouve tant d'agitations. Afin de me procurer un peu de repos, et dMviterM. Metham jusqu'*à ce qu'il eût repris quelque raison , je voulus profiter de cette occasion pour aller voir mes amis à Donnalan-Park. Mistriss Smith, que les aimables propriétaires de cette demeure avaient souvent invitée, ainsi que moi , à les aller voir , consentit à m'y accompagner.

Nous partîmes, en conséquence , le lendemain. Nous fumes accueillies avec des transports de joie. M. Gansel eut la bonté de me dire que le plaisir de me voir ajouterait dix années à sa vie. Il me prodigua les louanges auxquelles il m'avait accoutumée, de manière que toutes les personnes présentes durent me croire supérieure , non-seulement aux Olfield et aux Porter de son temps , mais égale à l'incomparable Cibber du nôtre ; perfection à laquelle je n'ai jamais osé me flat-

ier d^atteindre. Mais jVtais jeune , et le public iodulgent m"'a toujours accorde, avec bienveillance , plus d^applaudissemens que , probablement , je nV'n méritais.

La satisfaction que me témoignaient les maîtres de la maison , semblait se communiquer à tout ce qui les environnait : chacun s^empressait à me prodiguer des marques dVttention. Je me trouvais dans un paradis terrestre , séjour de paix , d'innocence et de bonheur. M. Gansel , sujet à de fréquentes attaques de goutte , vivait en valétudinaire. Il se retirait ordinairement à huit heures , et laissait sa femme faire les honneurs du souper. Mais , par égard pour moi , il annonça qu'à cause de mon arrivée , il passerait la soirée avec la société. Ce flit inutilement qu'avec tout le monde je le priai de ne pas compromettre sa santé , en dérangeant ses habitudes: il avait, me dit-il, tant de plaisir à voir à Donnalan-Parkson admirable Juliette, que rien ne pourrait Fengager à la quitter avant qu'elle allât se coucher.

Je fus toute surprise- alors d'entendre le bon vieillard commander pour souper trois poulets bouillis , trois poulets rôtis , trois

sur le gril, et un pâte de poulet froid. Cette uniformité de mets avait quelque chose de bizarre ; et je ne trouvais pas moins étrange que le maître de la maison entreprit ainsi sur les attributions de sa femme. Nous n'étions , pour manger tous ces poulets , que huit personnes.

Pendant le repas je remarquai , sur le visage de mistriss Gansel,un air de tristesse que je ne pouvais mVxpliquer. Elle mWait invitée avec les mêmes instances que son mari , à venir chez eux , et elle ne m'avait pas témoigné moins de plaisir que lui en me voyant descendre de voiture : j'eus bientôt la clef de ce mystère.

Mistriss Gansel , ayant pris la peine de me conduire à mon appartement , me pria d'excuser le singulier souper que je venais de faire. Elle en avait fait préparer un plus analogue a mes usages : mais son mari, dans sa jeunesse , ayant fait serment de ne jamais faire servir sur sa table , quand il mangerait , qu'un plat, ou plutôt qu'une qualité de mets, non compris les fruits et leurs préparations , elle avait été obligée , pour ce soir , de céder à son goût.

Je ne concevais pas, lui dis-je, comment,

ayant autant de convives, il pouvait les traiter convenablement sans enfreindre son vœu , à moins qu^il ne fit rôtir un bœuf Je pourrais , me dit-elle , en juger le lendemain. Il devait avoir à dîner ses collègues de rassemblée du canton. Au reste , comme elle avait remarqué que le souper était mon principal repas , elle aurait soin , pendant mon séjour, de me le faire faire dans un autre genre que le diner : M. Gansel , lorsqu''il n'y assistait pas , lui laissait la faculté de faire , à cet égard, ce qu'elle voulait. Autant que me le permettait l'agitation de mon ame , je m'amusai de la singularité de mon nouvel ami , et de la naïve simplicité de sa femme.

DE MISTRISS BELLAMY. 33l

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