‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 72 sur 91 · LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

LETTRE XLIX

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La maison de M. Gansel était petite , mais commode , bien meublée , et accompagnée de tous les accessoires qui pouvaient en rendre le séjour agréable ; tout y était propre et soigné : une rivière voisine offrait de tous côtés de jolis points de vue. Tout cela ne suffit point au bonheur. Les propriétaires de ce lieu de délices voyaient avec chagrin que leur fils unique , le colonel Gansel refusait de se marier : ils craignaient que par la suite une habitation qu^ils avaient pris tant de plaisir à embellir , ne passât à des étrangers. Ainsi se mêle touj'ours quelque amertume à la vie la plus heureuse.

Le dîner du lendemain répondit au souper de la veille : un grand morceau de chevreuil fut servi à un bout de la table, un second à j^autre ; deux pâtés de la même viande garîiissaient les côtés ; quelques légumes rem-

plissaient le milieu. J'ai peu de goût pour le chevreuil ; mais celui - ci était fort bien apprêté : je n'ai guère fait d'aussi bon repas. Un dessert très-varié remplaça ce monotone service. Quand je vis que la bouteille commençait à circuler, je fis un mouvement pour sortir ; mais le maître de la maison-, près duquel j'étais assis , en me donnant un petit coup, me dit : Restez , ma chère fille; nous ne disons jamais rien dont une femme puisse rougir; et je suppose que les dames ne quittent la table après le premier ou le second verre, que parce qu'elles craignent de voir les hommes se dégrader par quelque excès (i).

Je fus si satisfaite de cette façon de penser que j'aurais , je crois , baisé la main qui m'avait frappée. La décence est la sœur de la raison : il est ridicule que les femmes , dans la société la plus choisie , soient privées de participer à la gaieté qui termine ordinairement le repas , parce que quelques hommes mal

(i) L'usage oli sont les daines de sortir au dessert est universel en Angleterre; telle en fut peut-être l'origine: les habitudes survivent souvent aux circonstances qui y ont donne lieu. {Note du traducteur. )

elevës ne savent pas dans leurs saillies respecter une oreille délicate. Aux petits soupers de M. Quin , qu^honoraient ordinairement de leur présence les hommes les plus distingués de son temps , jamais il nVchappait un seul mot dont pût s'*alarmer une femme estimable. Je n'ignore pas qu'on a attribué à ce digne homme lui-même des expressions peu convenables ; et il serait possible que la vivacité de la conversation en eût surpris quelques-unes à une imagination aussi facile ; mais ces jeux d* esprit (i) durent être rares , et beaucoup ont couru décorés de son nom , qui ne lui ont jamais appartenu.

Le colonel Gansel vint le soir se réunir à nous : sa mère , qui Fadorait , fit tuer pour lui le veau gras. Pendant le diner du second jour , on dit au maître de la maison que quelqu'un demandait à lui parler. Il fit prier l'étranger d'entrer; mais celui-ci fit dire que l'affaire qui l'amenait étant particulière et pressante, il désirait d'entretenir seul M. Gansel.

(i) Ces mots sont en français dans l'original.

Note du traducteur.)

Notre hôte était curieux. ïl ordonna qu'on tint chaud un des quatre plats qui composaient le service , et nous engagea à continuer de dîner, ne sachant pas , d'après le contenu du billet , combien de temps il serait absent. L'air qu'il prit en disant ces mots, affecta visiblement son fils ; je remarquai qu'il changeait de couleur, et qu'il paraissait fort agité. Après le dîner , M. Gansel sonna , et demanda qu'on lui montât, pour lui et son hôte , le plat qu'il avait fait réserver. Mistriss Gansel sortit en même temps , elle revint bientôt , et souriant à son fils , lui dit : Ne vous alarmez pas , votre père paraît gai ; vous n'êtes pas le premier homme qui soit devenu amoureux sans le consentement de ses parens. J'appris ainsi pourquoi le colonel avait paru si inquiet ; postérieurement , j'ai su qu'il avait , depuis quelque temps , formé secrètement une union qu'il avait peu d'espoir de faire approuver à son père.

Le colonel avait amené pour la ménagerie de son père un beau taureau blanc, animal rare et curieux. Après le dîner, nous allâmes dans le parc pour le voir ; un domestique vint m'y dire que son maître désirait de me

parler. Je quittai à regret ma promenade pour me rendre à Pinvitation du bon vieillard; et ne lui supposant pas d'autre motif que le plaisir qu^il avait à me voir , jVntrai. , sans penser à aucune autre chose , dans sa chambre. Quelle fut ma surprise d^ trouver avec lui M. Calcraft ! M. Gansel , aussitôt d'une main prenant la mienne, et de Fautre celle de son nouvel hôte , me le présenta , en me disant: Ma chère , voilà votre protecteur contre un furieux ; cVst un homme d'honneur ; il se propose , si vous y consentez , de vous rendre heureuse pour toute votre vie.

Il me montra alors un papier ; puis , sans m'en expliquer le contenu , il sonna , et dit à un domestique d'aller chez son procureur , pour le prier de venir sur-le-champ : le domestique , promptement de retour , dit à son maître que le procureur qu'il employait ordinairement n'était pas chez lui ; mais qu'on pouvait en avoir un autre , qu'il nomma. Non ! non ! s'écria le vieillard ; il ne me convient pas : je n'ai que faire d'un homme qui vient dîner avec moi , et me fait payer ensuite treize schellings et demi pour m'avoir honoré de sa compagnie. Imaginez-vous ,

monsieur , dit-il en se tournant vers M. Calcraft , que je priais souvent cet homme à dîner chez moi , ainsi que tous mes voisins ; ce misérable , après s'être bien gorgé de ce qu'il y avait de meilleur à ma table , pour chaque fois quUl m'a fait Thonneur de venir me voir , m'a porté en compte treize schellings et quatre pences , jusqu'à concurrence de deux cents livres. Mais , ajouta-t-il , vous n'êtes pas pressés ; mon procureur reviendra ce soir , et alors nous terminerons l'affaire.

Surprise et confondue, j'eus à peine la force de répondre un seul mot. M. Gansel , continuant, m'apprit que M. Calcraft , dont il fît un grand éloge, ne pouvait pas m'épouser sur-le-champ ; sa position et la dépendance absolue où il était de M. Fox , ne le lui permettaient pas. Mais le papier qu'il tenait était un projet de contrat de mariage, par lequel M. Calcraft s'engageait, sous un dédit de cinquante mille livres, à m'épouser d'ici à six ou sept ans, terme avant l'échéance duquel il aurait probablement acquis assez de fortune pour avouer publiquement son mariage. Mais il ne pouvait, quant à présent, en

célébrer la cérémonie , parce que M, Fox avait exigé , sous peine de sa disgrâce , qu^il ne contractât dVngagement légal avec aucune femme. Comme de ce protecteur dépendaient et son aisance actuelle, et toutes ses espérances , il était obligé de se conformer à cette fantaisie. Et telle était sa délicatesse , que , tout en m^aimant avec passion , il ne pouvait, même pour m'ob tenir, manquer à la parole qu^il avait donnée à son chef Ainsi , pressé entre ses désirs et son obligation, il avait imaginé, pour les concilier, le mode qu^il me proposait.

Je laissai M. Gansel développer les motifs et les idées de M. Calcraft; mais dans ma réponse, jVxprimai avec force, combien je trouvais mauvais que ce dernier fût venu importuner et M. Gansel et moi, de ses projets. Je rassurai que j'étais très-décidée à ne former jamais aucune liaison, et le priai de ne me plus parler de ses propositions. J'allais quitter la chambre, lorsque M. Calcraft, qui paraissait fort affligé de ma résolution , se mit entre la porte et moi , pour m'empêcher de sortir.

Choquée de cette liberté, et la colère Fem-

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