‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 74 sur 91 · LETTRE L · texte numérisé non relu

LETTRE L

20 novembre ir — .

M. Gansel me flattait, me consolait; il ne négligeait rien pour me décider à accepter ce qu^il appelait mon bonheur; il me soignait dans mon indisposition, avec une attention plus convenable à une vieille garde-malade qu'a un riche et ancien membre du parlement d'Angleterre.

Enfin, je reçus une lettre de ma mère; elle avait, me disait-elle, fait part à M. Metham du lieu de ma retraite. Cette connaissance avait paru le tranquilliser. Elle avait lieu de croire que Tamour- propre offensé par la crainte d'avoir un rival , avait eu plus de part à sa colère que Fardeur d'une grande passion. Le bruit courait, ajoutait- elle , qu'il avait renoué une ancienne liaison avec une femme galante de qualité. A en juger par l'indifférence avec laquelle il parlait de moi, il était probable que, quand même je relâcherais

Di: MISTRISS BELLAMV. 3/^i

quelque chose de mon obstination , il ne se proposerait pas de nf épouser.

Cette lettre fatale , confirmée par le silence que gardait M. Metham , quoiqu^instruit , me disait-on, de ma retraite, ranima un ressentiment qui commençait à fléchir, et mit le comble à mon infortune ; car si je Pavais vu avant de consommer Tunion que Ton me pressait de former, quoique jVusse pu peut-être ne pas vouloir être à lui, je n\iurais jamais consenti à être à un autre. Ainsi, victime d\me cruelle déception , dont ma mère avait ête' Finnocent instrument, je devins la dupe de ma propre indignation.

Ce sentiment prenant alors le dessus dans mon coeur, et M. Gansel multipliant ses efforts pour me faire accepter les propositions de M. Calcraft, je ne pus re'sister à cette double influence; IVcrit fut dresse, et M. Calcraft mande pour le signer.

Mais mon consentement e'tait àpeine donne, que Timage de Fhomme que j'aimais encore, maigre sa grossièreté passagère, vint se représenter à mon esprit, et en bannir tout autre objet. C'était le premier, le seul que j'eusse jamais aimé; c'était le père de mon enfant.

L^union que j^allais former répugnait à mon cœur , et je m^ttachai de nouveau à la resolution que jVvais prise dVviter toute liaison avec aucun homme. Mon hôte , instruit de ce changement de disposition , employa pour m^en détourner les plus puissans argumens. Il y avait de la folie , me disait-il , à contrarier la fortune qui me jetait à la tête une union assurée avec un homme déjà riche et destiné il Topulence. Je ne pouvais, sans inconséquence , sans enfantillage , retirer la parole que j'avais donnée. Il avait réservé pour le dernier le plus puissant de tous ses raisonnemens ; il était surpris , dit-il en terminant , que douée d\m esprit si fier^ si indomptable, i e pusse tranquillement me voir traiter avec indifférence. Cette idée réunie au souvenir de rhumiliation que j'avais reçue à Tunbridge , éveilla de nouveau mon ressentiment; « il vint )) comme le corbeau qui voltige sur la maison )> infectée, » et obscurcit tellement ma raison qu'il ne me laissa plus la force de m'opposer il mon malheur.

Je n'ai pas besoin de dire que M. Calcraft arriva bientôt à Donnalan-Park. Le contrat fut signé ; et à la cérémonie près , nos noces

furent célébrées à la satisfaction de toutes les parties excepté moi. Le bon Gansel était aussi glorieux , aussi satisfait dWoir réussi à sa négociation , que s^il eût marié sa propre fille à quelque prince héréditaire. Quant à moi , comme la colombe de Farche, jVurais bien voulu retourner à cet asile où j'avais si longtemps trouvé le bonheur; et si jWais connu la vraie situation où se trouvait Thomme qui mVvait offensée , au lieu d'attendre qu'il me prévînt par sa soumission, j'aurais été, l'olivier à la main, lui demander la paix. En partant pour revenir à la ville, nous laissâmes l'acte entre les mains de M. Gansel. Il ne pouvait être nulle part plus en sûreté que chez un ami aussi zéié pour mes intérêts.

Aussitôt que je fus à Londres , supposant i'éiat de M. Metham tel qu'on me l'avait dépeint, je lui écrivis que je venais d'élever entre lui et moi une séparation éternelle. Quelles furent ma surprise et ma douleur quand j'appris qu'au lieu d'être dans l'insouciance qu'on lui avait prêtée, il avait été, depuis mon départ , continuellement retenu au lit pnr une grosse fièvre, dont il était à

peine convalescent! Au reçu de ma lettre, le mal reparut; avec lui revint le de'lire. Son égarement fut plus violent que jamais; dans les accès de sa fureur , il tenta plusieurs fois de s^ôter la vie. Les tendres soins du major Burton et la vigilance d''un domestique affidë qui ne le quittait jamais, Tempêchèrent dVxëcuter ce funeste projet.

J^ai su depuis que le compte que m^avait transmis ma mère de la tranquillité qu^avait recouvrée M. Metham, et de Tancienne intrigue qu'il avait renouèe , lui avait été rendu par ma femme de chambre, qu'avait gagnée M. Calcraft. Cette manœuvre , en contribuant à Funion que celui-ci désirait, produisit à peu près Feffet qu'il en attendait; mais elle ne servit pas à lui procurer le bonheur qu'il s'en était promis. La fausseté , dans de pareilles circonstances, conduit toujours à un bvit opposé à celui pour lequel on l'a mise en usage.

J'étais à Londres depuis quelques jours, lorsqu'on me dit que Sherrad, domestique de M. Metham, demandait à me parler ; il m'apportait une lettre. Le pauvre garçon, la larme à l'œil , m'apprit que son maître était

DE WrSTfUSS BELLAMY. Jh]')

encore retenu au lit, et que, sûrement, il allait mourir si je ne voulais pas le voir ou lui donner quelque consolation. Il me demandait sans cesse , croyait se jeter à genoux devant moi, et me conjurait de lui pardonner. Lorsque jVus dit à Sherrad qu'ail était trop tard, et que mon sort était fixé, le digne homme sVcria: <(. Hé bien, nous sommes donc tous perdus, et mon pauvre petit maître aussi ! )) Puis il pencha sa tête, avec Pair d'une affliction profonde.

Ces marques naïves d'attachement, le nom de mon enfant, prononcé par ce bon serviteur qui l'aimait comme si c'eût été le sien, me causèrent une émotion que je ne pus supporter; mon ame était déchirée; je m'éloignai avec précipitation, pour cacher ce que j'éprouvais, et, dans ma douleur, j'accusai ma mère de s'être entendue avec Calcraft, pour me tromper et me perdre. Ne pouvant résister à l'agitation de mes sens, je tombai, privée de sentiment. On me transporta dans ma chambre; j'étais presque dans le même état que le pauvre Metham ; il me semblait que le monde était anéanti pour moi.

M. Metham, lorsque son honnête valet lui

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raconta ce doul il avait été ténioin, sembla redoubler dVliliction. Dans un accès de véritable folie , oubliant les obstacles insurmontables qui désormais nous séparaient, il mVcrivit pour me renouveler ses promesses de mariage , et me conjurer de lui permettre de les remplir. ,

Tant dV^preuves successives avaient jeté mon imagination dans une espèce de désordre , qui se prolongea pendant plusieurs jours. Cette agitation, en s^apaisant, se cliangea en une insensibilité stupide. Je nVvais pu, dans ce trouble, répondre à la lettre de M. Metliam ; il fut si offensé de mon silence , qu^il envoya prendre mon fils chez ma mère , et le plaça chez mistriss Dives, sa sœur. Cette circonstance n^ajoutait pas à mes peines; mistriss Dives avait à son frère de grandes obligations, et jVvais montré à ses enfans une tendresse qui me garantissait raffection (juVlle aurait pour le mien ; il avait alors deux ans et trois mois.

Vous voyez quelle combinaison d'événemens me poussa pour ainsi dire à ce nouveau genre de vie dans lequel je vais entrer. J'*ai sans doute à me reprocher la précipita-

tion avec laquelle je me promis de ne j)oint renouer avec M. Metham , et surtout Fobstination avec laquelle, rejetant Thonorable réparation qu'il voulait me faire, je tins à ce serment irre'fle'chi. « Il j a, nous dit Shakespeare , dans les affaires des hommes, un certain flux, qui, lorsque en saisit la direction, conduit à la fortune; )> mais combien peu savent distinguer et suivre ce courant favorable ! Il n'entraîne pas comme un torrent; il glisse imperceptible, échappe aux esprits légers, aux âmes qu'occupent de plus hautes pense'es; l'occasion fuit, « et il faut achever ce voyage de la vie parmi des ëcueils, entoure de misères et de dangers, n

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