‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 75 sur 91 · LETTRE LI · texte numérisé non relu

LETTRE LI

29 novembre 17 —

Mon indisposition avait oblige M. Ross de reculer la représentation à son bénéfice , dans laquelle je devais jouer un rôle. M. Garrick voulut profiter de cette occasion pour changer la pièce , et en substituer une à laquelle je ne fusse pas nécessaire. Il chercha même à me faire entendre que ce serait dégrader ma réputation, que déjouer pour un acteur d^un ordre inférieur. Mais , persuadée que plus un acteur est considéré , plus il est obligé d^aider de ses talens la société dont il fait partie, je parus offensée de cette proposition. Cette générosité , si contraire au sentiment que me manifestait le directeur , ajouta à la prévention qu'il avait depuis longtemps contre moi.

Je choisis , cette année , pour mon bénéfice , la farce de FOracle , jouée par les I.illi-

putiens, dans laquelle je fis paraître la célèbre miss Pope , actrice distinguée , plus estimable , s''il est possible , par sa conduite dans sa vie privée , que par les grands talens qu'elle développe sur le théâtre.

M. Quin , ayant appris que jVtais malade , vint à Londres pour me voir, et pour y consommer un acte de générosité, tellement honorable h sa mémoire, qu'ail doit trouver place ici. L''année précédente, il avait joué le rôle de FalstafF pour le bénéfice de son ancien ami M. Ryan. Ce témoignage de considération produisit son effet , et M. Ryan eut une représentation très-lucrative. Son succès rengagea à demander , Tannée suivante , à M. Quin la même grâce : celui-ci répondit par une épître vraiment laconique , parce qu'en peu de mots elle contient un grand sens. Je la transcris ici :

H Je jouerais pour vous , si^ je le pouvais ; mais je ne veux pas siffler pour vous. Je vous ai légué mille livres ; si vous en avez besoin , Je peux vous les donner , et épargner à mes

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exécuteurs testamentaires la ])eine de vous les remettre.

» Batli , 1^'' mars.

James QUIN (i). »

Cette preuve d'amitié , pour un camarade indigent , augmenta , s'il eût été possible , mon attachement pour M. Quin. Lorsqu'il vint me voir , je lui ouvris mon cœur. Le sien, toujours bon et sensible, m'offrit des consolations. Il me conseilla de tacher de vivre tranquille , si je ne pouvais vivre heureuse. 11 avait , comme se l'était faite alors tout le public, une grande idée de la droiture et de la probité de M. Calcraft. Il convenait bien que nos âmes n'étaient pas à l'unisson l'une de l'autre ; mais cet homme

(i) On lit dans les Nuits anglaises que Quin , après avoir quitté sa profession , s'ennuya à Bath de son oisiveté. Désirant, ajoute-t-on , de rentrer au théâtre , il écrivit à Rich ce peu de mots : « Rich , je suis à Bath. » A quoi Rich répondit : « Hé bien, restez-y jusqu'à ce que le diable vous emporte, v Cette anecdote paraît démentie par tous les détails que donne mistriss Bellamy sur cet estimable acteur. 11 était né en 1695 , et mourut en 1766.

{Note du traducteur.)

paraissait mVimer tendrement , et je pourrais lui inspirer des goûts analogues aux miens.

Je ne nie pas que cela n'*eût pu arriver, si jWais répondu à la passion que M. Calcraft avait pour moi; mais je ne pouvais me promettre ces effets de rindiflérence que jWais pour lui. Nous étions véritablement plutôtyom^.^ qu'u7iis. Il notait pas possible qu^une ame de feu , comme la mienne , une imagination ardente et mobile , trouvassent quelque charme dans la société d^un être qui ne prisait de Tamour que les jouissances , et qui était étranger à ses plus exquises voluptés.

M. Calcraft dut à cette indifférence une grande partie de sa fortune. SHl m'*eût inspiré de ramour,mon esprit, susceptible d'exaltation , se serait enivré de ces douces illusions : au contraire , nVn ayant aucune à caresser, je ne m'occupai qu'à me perfectionner dans ma profession , et à augmenter les produits de la sienne. Je supportais Famour ; mais je ne l'éprouvais point.

Je ne devais pas m'attendre , qu'après ce qui s'était passé, aucun des amis de M. Me-

tham me conservât sa bienveillance. Je perdis, en effet, pendant quelque temps Tamitié de M. Brudenell. Il nVa depuis, cependant, rendu d'importans services. Quant au major Burton , au colonel Sandford , et au capitaine Shaftoe, ils étaient hommes du monde , et comme tels , plus occupés de leurs convenances , que touchés de la romanesque affliction de leur ami.

M. Metham , dans son désespoir , résolut de se venger sur tout le sexe , de ce qu''il appelait ma perfidie. Il ne manquait pas de moyens pour en trouver les occasions. Il avait de la grâce , une belle figure , un maintien fort noble ; son élocution était facile et fleurie.

J^appris bientôt qu'il avait fait hommage de tout ce mérite à mademoiselle Gaussin.

A la clôture du théâtre , M. Calcraft prit, à Twickenham , une petite maison , appelée RagmanVcastle ( château du Chiffonnier ) , où nous passâmes Tété. Son amour semblait s'accroître par mon indifférence. La mort m'ayant enlevé mes deux amies , je voyais peu de femmes. A la ville , nous vivions encore dans deux maisons différentes , parce

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que M. Digby (le feu lord de ce nom) occupait un appartement dans la maison de M. Calcraft , en Brewer-street.

M. Garrick désirait de m'en gager pour la saison prochaine , afin d'empêcher Barry de trouver , pour jouer avec lui, aucune actrice en ëtat de lutter contre mistriss Cibber , que Jui-méme avait engagée. Mistriss Wofïîngton était revenue d'Irlande ; mais elle ne jouait pas dans le même genre que Barry. Mistriss Cibber était très-liée avec moi ; malgré les suffrages dont m'honorait le public , toutes les fois qu'il était question d'elle , je faisais de ses talens le plus grand éloge , et je reconnaissais son incontestable supériorité.

M. Clutterbuck , ami particulier du directeur , fut chargé de cette négociation. Il avait ordre de m'offrir non-seulement une augmentation de salaire, mais les rôles de Juliette, de Desdémone et de Caliste, que mistriss Cibber avait la bonté de me céder pour me conserver dans la troupe.

Les protecteurs de l'un et de Tautre sexe qui m'honoraient de leur intérêt , et prenaient publiquement mon parti, me rendaient précieuse aux entrepreneurs du théâtre de Dru-

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