LETTRE LV
23 février 17
Notre ami Sterne, dans son voyage sentimental, part de chez lui , pour aller à Versailles, chez un ministre, et il va chez le comte de B***. « Je crois, dit-il à cette occasion , qu^il j a là-dedans une sorte de fatalité : rarement je vais à Tendroit où je me propose d^aller. » J^ai fait souvent la même observation : nos plans les mieux arrange's sont ceux qui échouent le plus ordinairement. J^avais cru trouver à Bristol une distraction nécessaire ; quelqu\m de ces esprits malins qui président aux affaires humaines m''en ramène soudain pour me livrer à mille chagrins compliqués. Ce sont là des accidens ordinaires, je le crois; mais je suis souvent tentée de les attribuer à je ne sais quels êtres qui se font un jeu de tourmenter ainsi les misérables mortels.
Mon revenu, Thiver suivant, se trouva
fort augmente. M. Bany avait fait recevoir au théâtre une jeune personne qui , malheureusement pour elle , lui était fort attachée. M. Rich, en rengageant, me pria de permettre qu'elle débutât dans Juliette: j'y consentis volontiers. Miss Nossiter avait une jolie figure; elle avait reçu une éducation soignée, dont elle était redevable au feu lord Cholmondeley, chez lequel sa mère était femme de charge.
Bany, qui dépensait tout son revenu à bien traiter ses compatriotes, amena, pour soutenir le début de sa protégée, toute sa phalange irlandaise. 11 prononça , à cette occasion, un prologue dans lequel un vers disait de la débutante, que le rôle quVlle allait jouer convenait très-bien à son dge. Mistriss Cibber, qui était venue au spectacle, sVtait placée au premier rang du balcon ; Barry remarqua cette inconséquence, et quand il en vint à ce passage, il le prononça de manière à désigner visiblement cette actrice, qui, dans un âge déjà avancé, continuait à faire le personnage de la jeune Juliette. Le public saisit l'application , et montra son improbation de la conduite de mistriss Cibber, en prodiguant
à la nouvelle Juliette de nombreux applaudiV semens.
JVvais stipulé dans mon traité que j^aurais des appointemens plus forts qu'aucune actrice du théâtre auquel jMtais engagée. Une maladie empêchait mistriss Woffjngton de paraître cet hiver; en conséquence, comme Barry avait exigé que sa protégée eût cinq cents livres, mon traitement fut porté à cinq cents guinées(i). J^ trouvais d'ailleurs Favantage plus important d'être beaucoup moins occupée du théâtre, et de pouvoir employer mon temps à des études plus sérieuses, dont j'avais pris le goût depuis que j'avais eu le bonheur de connaître lady Anson.
Une affaire qui concernait mon frère le lieutenant O'Hara, fut l'occasion de cette connaissance. Le vaisseau sur lequel il était employé était en station à Gibraltar, dont, à cette époque, lord Tyrawley était gouverneur. Le jeune homme allait souvent à terre, et y était reçu avec les égards que comportait sa qualité de fils du commandant. Une
(i) La livre est de vingt schellings; îa guindé est de vingt-un. {Note du traducteur.)
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bouffonnerie déplacée lui fît encourir la juste disgrâce de son père. Le vieillard, ancien et respectable militaire couvert de blessures qu'il avait reçues en différentes batailles, était resté boiteux. Un jour de bal, il traversait la salle d'assemblée : son fils, oubliant et le respect qu'il devait à son père, et celui que méritait une infirmité si glorieusement contractée, se mit à sautiller derrière lui en le contrefaisant, pour faire rire tes spectateurs. Mylord le sut ou le remarqua: fier de ses blessures, il ne put jamais pardonner à son fils d'avoir tourné en ridicule un défaut qui attestait sa valeur.
Peu de temps après , le bâtiment que montait mon frère étant commandé pour une expédition soudaine , et le capitaine étant malade à terre , mon frère , comme premier lieutenant, prit le commandement. Dans sa croisière, il trouva un vaisseau ennemi trèssupérieur en forces à celui qu'il montait : il se défendit avec courage , démâta son adversaire , et par sois babileté sauva son navire. On parla beaucoup de cette affaire, qui lui fît un grand honneur. Le capitaine mourut de sa maladie j mon frère se flattait avec raison qu'il
allait être nommé commandant d^un vaisseau que sa bravoure avait conservé; mais il fut trompé dans cet espoir. Lord Tyrawley ne pouvant oublier Tinsulte qu^il avait reçue de lui , pria Famiral d''empêclier que cette occasion servit à Tavancement de son fils.
Celui - ci apprit de Tamiral Tobstacle qui s^opposait à sa promotion. Furieux contre un père trop sévère et des chefs trop complaisans, il adressa aux lords de Tamirauté sa commission sous enveloppe, en les invitant à en faire une offrande à la déesse Cloacine, On craignit que, pour cette indignité, mon frère ne fût traduit à une cour martiale ; mais les lords prenant en considération la contradiction qu^il avait éprouvée , et attribuant à son dépit sa grossièreté, se contentèrent de décider, par un arrêté , qu'il ne serait désormais jamais employé au service. Il se passa beaucoup de temps avant que je pusse le faire rétablir dans son rang ; et malgré tout mon crédit cette faute Fempêcha , pendant plus de quatre ans , d'être fait capitaine.
Dans le cours des démarches que je faisais pour cet objet, je m'adressai à M. Yorke, uii de mes plus constans admirateurs au
théâtre. Je désirais qu^il s'intéressât auprès de sa sœur lady Anson , en faveur de mon frère. Il m'offrit de me présenter à elle, pour que je pusse moi-même plaider ma cause. Ce fut ainsi que jVus Thonneur de la connaître.
Cette dame était d'une mauvaise santé, sortait peu, et se livrait avec succès à Fétude des sciences. Elle m'engagea à la voir souvent ; et comme , en général , nous prenons les goûts des personnes que nous admirons , je pris plaisir à l'étude de la philosophie. Bientôt je suivis des cours , je fréquentai l'observatoire de Flamstead, et j'acquis quelques notions d'astronomie. J'aurais passé delà, peut-être, à d'autres connaissances; mais dégoûtée de la physique, parle supplice d'un chat que l'on tourmentait sous une machine pneumatique , je quittai les sciences pour la politique.
Je me mis à étudier le droit des gens : je lus Grotius, PufFendorf, tous les gros livres écrits sur cette matière. Je m'occupais de ces recherches, avec autant d'ardeur que si j'eusse dû être nommée ambassadrice vers l'une des premières cours de l'Europe. Lady Rochford, que je rencontrais souvent à Holland-
îiouse ( maison de M. Fox , connu depuis sous le nom de lord Hoîland), facilita mes progrès^ Elle avait un esprit supérieur, perfectionné par une excellente éducation, et ses grandes connaissances avaient été très-utiles au lord Rochford , dans les ambassades qu'il avait remplies en deux grandes cours. Quoique sa position et la considération due à ses talens lui donnassent droit aux plus grands égards,, elle avait le bon esprit de s'élever au-dessus des formes , et s'était fait son étiquette. Comme je ne m'étais pas pressée d'accepter l'invitation qu'elle m'avait faite de l'aller voir, elle vint chez moi la première. Je dus à cette prévenance l'occasion de jouir de sa conversation, l'une des plus intéressantes que j'aie jamais entendues.
Je jouai peu cet hiver, parce que Barry, pour faire paraître souvent miss Nossiter, remit au théâtre plusieurs pièces anciennes, et s'en procura une nouvelle. Il était obligé de prendre cette mesure, parce que les rôles, commeje l'ai déjà dit, appartenaient alors aux acteurs. On se faisait au théâtre une règle invariable de ne point enfreindre un si ancien usage. La pièce nouvehe fui annoncée; Tau-
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leur s'appelait, je crois, Mac Narnara; cette merveilleuse tragédie portait, ce me semble, le nom de Philoclie'.
Le jour de la première représentation, jV vais etë chez M. Rich, dans Fintention d'aller la voir avec quelqu'un de sa famille : je ne sais quelle circonstance nous empêcha d'exécuter notre projet. Vers huit heures , nous fûmes surpris d'entendre sortir du théâtre de grands cris , suivis de prodigieux éclats de rire. Curieux de savoir ce qui pouvait exciter tant de gaieté dans une pièce tragique , nous entrâmes dans la salle. Sur la scène était l'he'roïne, avec une autre femme, et nous apprîmes que c'était le huit ou neuvième personnage qui était sorti pour être décapité , et qui ensuite était rentré avec sa tête sur les épaules. Cette bizarrerie avait au moins le mérite de la nouveauté; mais elle ne put sauver la pièce.
Busiris , que Barry avait remise au théâtre , n'eut guère plus de succès. L'entrepreneur, avec plus de frais qu'à l'ordinaire, fit cette année une plus mauvaise recettt^ qu'aucune dont je me souvienne.
Chaque année mon bénéfice devenait plus
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lucratif. J^étais si habituée aux faveurs du public , que 'feu recevais le tribut avec autant (indifférence que la princesse, dans la Reine indienne de Dryden , reçoit le laurier de son amant. La mode semblait m'' avoir choisie pour sa favorite ; mais ce qui me flattait plus que son aveugle suffrage, cVtait de voir ma société recherchée par un Doddington , un Littleton , un Williams, un Mallet : je pourrais ajouter à cette liste TAristophane moderne, et presque tous les beaux esprits du temps. Des femmes du premier rang , modèles de conduite et de vertu, muaient admise à leur intimité. J^étais Famie des dames Powerscout, Dillon, Tyrawley; j'allais souvent les voir; et quoique ma position dans le monde, quand même j'eusse été mariée , ne m'eût pas dû faire espérer qu'elles me traitassent avec tant d'égard, elles me rendaient exactement mes visites, et acceptaient mes invitations. Ainsi faisait aussi la comtesse de Kochford, dont je vous ai parlé.
Le public me jugeait d'après ce concours de circonstances flatteuses, que je devais plus ;3u hasard qu'à mon mérite, et il me supposait iuîtant de qualités essentielles, que la mode
in^cn reconnaissait de frivoles. Je ne prenais pas la peine de le détromper ; Terreur se soutenait; et si Ton ne m^accordait pas un esprit du premier ordre , on me croyait du moins une personne très-intelligente : cVtait Topinion reçue, et jV^tais trop aimée alors pour que personne sWisat de la contredire. Le monde nous apprécie sur ce qui nous entoure : tant que la fortune nous sourit, nos moindres avantages sont regardés comme des perfecv tions, nos moindres paroles ont un sens exquis : un nuage a-t-il obscurci Féclat qui nous environnait, les mêmes gens qui applaudissaient à nos sottises, blâmeront ce que nous aurons dit de plus raisonnable.
M. Fox continuait de remplir le ministère de la guerre avec Fapprobation générale. Prompt à accorder ce qui pouvait s^obtenir, il ne rétait pas moins à refuser ce qu''il ne devait pas faire. Il empêchait ainsi les solliciteurs de se livrer à de vaines espérances , et ne cherchait jamais à les tromper par des promesses
mensongères.
Les agences de M. Calcraftse multipliaient; mes occupations et ma société augmentaient dans la même proportion. Je mettiiis tant
'loS MEMOIRES
de zèle à servir ses intérêts, que je m'en occupais quelquefois au péril de ma vie. On me parla un soir fort tard d\me promotion qui allait se faire; sortant sur-le-champ de mon lit, où j''étais retenue par une indisposition, ]e m'habillai, et j'allai à un bal masque' à la salle de liaymarket, pour y trouver deux personnes auxquelles je voulais rappeler leurs promesses. L'mie était le colonel Lascelles, et l'autre le gëne'ral Honeywood : ils se souvinrent de m'avoir promis, et je réussis dans ma démarche ; mais la fatigue qu'elle m'avait occasionëe , me retint au lit pendant quinze jours.
L'augmentation des affaires de M. Calcraft l'obligea de prendre une maison beaucoup plus grande que celle que nous occupions alors. Comme on voulait l'avoir ële'gante, commode, et dans le quartier des bureaux publics , on prit l'été pour en faire l'acquisition. Quant à moi, je ne voulus point me • mêler de cette affaire. Je me trouvais endettée de près de 1200 liv. , et je déclarai que je ne tiendrais plus la maison. Pour faire cesser l'habitude que j'en avais prise, je résolus d'aller faire un voyage sur le conti-
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îîent. Je me proposais d^ voir mon amie miss Mereclith, dont la santé' était très-menaçante. Je voulais aussi remercier en personne madame Brillant, de toutes les politesses que jVn avais reçues.
M. Calcraft se persuadait alors que j'étais devenue un peu moins insensible à son mérite, et, par une disposition naturelle à son sexe, sitôt qu'il crut avoir fait cette de'couverte , il commença à devenir lui-même plus indiffe'rent. Il montrait même du penchant pour une dame de vertu facile, nommée Lucj Cooper. Il consentit donc , sans peine ^ à mon voyage en France , et nous nous séparâmes , sans beaucoup de regrets de part ni d'autre.
Le premier endroit que j'allai voir, en arrivant à Boulogne, fut le couvent des Ursulines, où j'avais passé de si heureux jours dans mon enfance , et dont j'avais si souvent regretté d'être sortie. J'y fus reçue avec autant de plaisir que je m'y présentais. J'avais toujours entretenu quelque correspondance avec les dames de la maison , et je n'en étais pas tout-à-fait oubliée. Je restai là quatre jours, que j'employai à causer avec lessaintes sœurs
et à remplir des devoirs, dont ma première éducation me faisait trouver Taccomplissement facile.
De~là, je me rendis à Paris, oii je fus introduite chez la célèbre Diunesnil. Mademoiselle Clairon et Le Kain étaient alors en prison , pour avoir refusé de jouer. Je me félicitai d'hêtre née dans un pays où les lois mouraient protégée contre une détention arbitraire.
Je reçus une invitation très-pressante d^al- 1er à Ferney^ où se trouvait alors le marquis de Verneuil. Le temps ne me permettait pas de Taccepter, et de jouir d'une satisfaction après laquelle je soupirais depuis long-temps. Je m'en excusai, en m'engageant à y aller Tété suivant. J'annonçai l'époque de mon retour du midi ; c'était à peu près celle où le marquis de Verneuil devait revenir à Paris.
A mon arrivée à Toulouse , lieu qu'habitaient mes belles amies miss Merediths ^ j^eus la douleur d'apprendre que l'aînée , qui avait paru quitter l'Angleterre en bonne santé, était morte depuis quelques jours. Je craignais les suites de cet événement pour sa sœur, dont la maladie avait occasioné leur voyage en France. Mais, quinze jours après, elle se
trouva assez forte pour retourner avec moi à Paris , dont les plaisirs firent diversion à sa douleur , et rétablirent son tempérament, (jràce à la gaieté inépuisable du marquis de Verneuil^aux excursions dans les environs, aux petits soupers, qui se succédaient, les trois semaines de notre séjour à Paris sVcoulèrent avec rapidité. Tel fut mon voyage de France, qui suspendit le sentiment de mes peines, et laissa à M. Calcraft le temps de choisir une maison.
De retour en Angleterre, je descendis dans la rue du Parlement y à notre hôtel, car c^en était réellement un, en comparaison de notre demeure de Brewer-street. M. Calcraft avait pour lors quatorze ou quinze commis, ce qui portait notre maison à plus de trente personnes. Il avait pris un maitre-d'hôtel estimé, nommé Quince, qui avait demeuré chez M. Pelham jusqu^à sa mort. Il consentit à passer deux mille cinq cents livres par an pour la table , ce qui , joint au produit de la ferme et aux présens que je recevais, suffisait pour soutenir, à cet égard, notre nouvelle magnificence.
Diaprés cet arrangement dispendieux, je