‹ Mémoires de Mistriss BellamyChapitre 84 sur 91 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

<5 mars \y

A L^ouvERTURE de la saison du théâtre, f appris que Barry , mécontent de ce que M. Rich n^avait pas jugé à propos de satisfaire à ses demandes exorbitantes en faveur de miss Nossiter, s'était déterminé à passer en Irlande. M. Shéridan était engagé pour quelques représentations. Je nVtais pas trèsbien avec lui , et pour plus d'une raison. Je ne pouvais lui pardonner de mVvoir fait payer les billets que j'avais donnés de son aveu pendant que nous étions à Dublin , et encore moins de m'avoir offert une somme d'argent pour faire donner, par M. Calcraft, à un de ses amis, une agence en Irlande. Si la délicatesse que j'ai toujours montrée dans ces sortes d'occasions était plus générale, les places seraient moins souvent la proie de l'ignorance et de l'incapacité , à l'exclusion du

mérite.

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Prévoyant peu croccasions pour moi d^étre employée au théâtre, je pressai M. Rich de me rendre mon engagement, qui portait que jVurais le choix des rôles dans toutes les pièces qui pourraient être jouées sur son théâtre, mais il s'y refusa. Il avait engagé pour cet hiver un M. Sparks , acteur d''un grand talent, mais dont le principal mérite était une gaieté féconde en saillie , qui faisait rechercher sa société.

On monta de bonne heure the Distressed Mother, J'arrivais un peu tard, contre ma coutume, à la répétition, et je trouvai que mistriss Woffington répétait le rôle d'Andromaque. Je me plaignis; ma compagne, venant à moi, me dit que ma jeunesse et mon élégance convenaient mieux au rôle d'Hermione, et que d'ailleurs ce serait pour moi une belle occasion de montrer les belles choses que j'avais apportées de Paris. Sans daigner répondre à cette insulte de ma rivale, j'envoyai chez M. Rich, pour l'instruire de ce qui se passait. Le directeur n'hésita pas à me rétablir dans mon emploi ; mistriss WofFmgton,à son grand regret, fut obligée de paraître dans le rôle d'Hermione; et, ce qu'il y eut de plus morti-

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fiant, avec des habits qui notaient pas même propres.

Bientôt après , on remit OEdipe. Mistriss Woffington , à raison de sa figure , eut le rôle de Fhëroïne, et je pris celui d^une jeune princesse. Mais , le soir même de la représentation , saisie dliorreur et dVfïroi à la vue de Tombre de Laïus, maigre ma longue habitude de la scène, je mVvanouis ; on m^emporta sans connaissance. J^appris ensuite que le public, presque aussi frappe de terreur que moi-même , sMtait retire en laissant OEdipe et cfocaste dans leur triste tête- , à-tête.

Phèdre et Hippolyte n'eut pas plus d(; succès. La maladie due au saisissement dont je viens de parler dura long-temps, et ne me permit pas déjouer beaucoup jusqu'à Fépoque des bénéfices, où j'eus de fi-èquentes occasions de paraître.

Après avoir reçu les émolumens de mon bénéfice, je me proposai de liquider mes dettes; dans cette vue, je montrai à M. Calcraft les mémoires qui n'avaient pas été soldés avant de quitter Brewer-street , et qui se trouvaient monter à plus de treize cent»»

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livres. 11 les prit, les parcourut froidement , et me déclara nettement qu**!! ne les paierait pas. Ses dépenses, dit-il, étaient très-fortes, mon revenu très-considérable ; avec de Féconomie , il aurait dû suffire pour soutenir une si petite maison , joint aux quatre cents livres par an qu''il avait allouées pour cet objet. QuV vais-je fait des mille livres en billets de banque que jVvais reçues à Pépoque de ma rupture avec M. Metham? c^était lui, m'avoua-t-il alors, qui me les avait données, ainsi que les cinquante livres qui avaient servi à payer mes chevaux au retour de Tunbridge. Je fus confondue d^un refus si positif : je mutais toujours flattée qu'il paierait ces dettes, ainsi que les six cents livres empruntées à miss Meredith.

Revenue de ma première surprise , je me levai pour quitter la chambre ; mais il me retint , dans la crainte que je ne sortisse de la maison ; ce que je n'eusse pas manqué de faire , tant sa bassesse le rendait méprisable à mes yeux. J'avoue pourtant qu'au milieu du chagrin que me causait la conduite de M. Calcraft, j'éprouvai un vrai plaisir en apprenant que je n'étais pas redevable des mille

livres au lord que je soupçonnais , et qui avait paru se croire en droit de me faire la cour depuis ma séparation d'avec M. Metham.

M. Calcraft , après m'avoir retenue , finit par me dire que si je pouvais jamais le convaincre que je connusse le prix deTargent, il me donnerait autant de mille livres que je lui en demandais de cents. Fatiguée de ces débats pécuniaires, etnelejugeantplus désormais digne que d'un souverain mépris , je lui répondis que j'abandonnais volontiers ce mérite à des misérables comme lui , qui n'en avaient point d'autre. A ces mots , il tira son porte-feuille, et déposa sur la table trois cents livres et quelques guinées , qui, jointes aux mille cinquante déjà reçues , formaient le montant des mémoires réclamés. Il descendit ensuite tranquillement à son bureau, où sans doute il fît son oraison à Mammone , dont la faveur devait un jour le mettre en état d'acheter un titre , ou de jouer un rôle dans la chambre des communes.

Je m'étais à peine remise de l'agitation que m'avait causée cette ridicule scène , qu'une personne qui s'était présentée plu-

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sieurs fois, demanda à me parler; j^ordonnai de rintroduire ; c^etait une grande femme maigre , pâle , abattue , dont chaque trait exprimait Taffliction. Cependant, à travers cette détresse , perçait quelque chose qui semblait dire quVUe avait joui d^un sort moins rigoureux. Je la fis asseoir ; je lui demandai ce qui me procurait sa visite ; elle m'apprit quVyant perdu Tusage de la main , elle avait été obligée dVmprunter un secours étranger pour mVcrire.

Comme je la pressais de prendre une tasse de chocolat , elle me pria de lui permettre de me parler en particulier ; aussitôt ma femme de chambre sortit , et Fin connue , ouvrant le vêtement décent qui la couvrait , offrit à mes regards un spectacle de misère au-dessus de toute expression.

Elle était la veuve de sir James Lindsay , qui , premier lieutenant d'un vaisseau de ligne , avait été emporté d'un coup de canon dans une action. Son union avec lui ayant été l'effet de l'amour plutôt que de la prudence , le père de son mari ne lui avait , à sa mort /laissé qu'un très-petit bien, avec un filre plus onéreux qu'utile.

De ses cinq enfans , son fils aine avait été pris par son oncle , négociant distingué, qui promettait de le soutenir. La plus âgée de ses filles , pendant une des couches de sa mère , était tombée d^une fenêtre , par la négligence d^une servante , et s^était cassé la jambe. Il avait fallu en venir à l'amputation ; Tenfant était restée boiteuse. Mère affligée , plus malheureuse épouse en apprenant la mort de son mari , elle était accouchée avant terme d'un garçon qui avait déjà quatre ans , mais qui menaçait d'être idiot pour le reste de sa vie.

Ces chagrins accumulés avaient ruiné sa santé, et lui avaient ôté l'usage de ses membres. Insensiblement elle l'avait recouvré , excepté celui de ses mains , qui lui auraient été bien nécessaires pour l'entretien de sa petite famille , car quinze livres par an , mal payées, pouvaient à peine suffire à son loyer. Obligée de vendre ses meubles et effets pièce à pièce, elle avait emprunté le chapeau et le mantelet qu'elle avait sur elle , seule partie de son habillement qui ne tombât point en lambeaux. Elle finit par dire que la réputation d'humanité dont je jouissais l'avait enhar-

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die à venir elle-même solliciter ma compassion.

Uargent que M. Calcraft m'avait laisse' était encore sur ma toilette, je lui donnai les guinëes: cVtait peu de chose , mais la somme étant fort au-dessus de ses espérances , la pauvre femme fat prête à s''évanouir de joie. Elle commençait à peine à balbutier quelques mots de reconnaissance, quand M. Fox entra; je lui parus si affectée qu'il fut sur le point de se retirer. Je courus à lui , et lui prenant la main : O mon cher Monsieur ! m'écriai-je , vous venez bien à propos. Je n'avais jamais pris cette liberté avec lui , et comme je lui pressais vivement la main , il imagina , surtout à la vue de Textrême agitation où j'étais, que c'était l'effet de quelqu'événement important , et me demanda en quoi il pouvait m'obliger. Je lui répétai l'histoire touchante que je venais d'entendre, en lui serrant de nouveau la main sans m'en apercevoir.

Mes larmes coulaient , et plaidaient plus éloquemment la cause de ma protégée que n'auraient pu faire de longs discours. Avec un regard où se peignait l'humanité, le digne

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homme dont j'invoquais la sensibilité s\^dressa à Finfortunée , prit part à ses malheurs, et lui dit , en la consolant , qu'il verrait ce qu'il pourrait faire pour elle. Ensuite , tirant son porte-feuille , il lui donna un billet de banque ; je n'en vis pas la valeur , mais j'ai su depuis qu'il était de cinquante livres sterling. La pauvre dame , accablée du poids de sa reconnaissance , tomba aux genoux de M. Fox. L'expression de ses regards nous témoigna énergiquement sa gratitude ; mais sa langue lui refusant son secours , elle prit congé sans pouvoir proférer une syllabe.

Il était temps qu'elle quittât l'appartement : ma sensibilité était excitée à un si haut point, que mon état en était devenu pénible. Pour M. Fox, il s'approcha de la fenêtre, et l'usage qu'il fît de son mouchoir me prouva que ses yeux étaient d'accord avec les émotions bienfaisantes de son cœur.

Au mois de mars suivant , j'eus la satisfaction d'apprendre de mistriss Lindsay, que ses quatre enfans étaient placés sur la liste des secours , à raison de dix livres chacun par an ; et qu'en considération des services et de la mort glorieuse de son mari , le roi

lui accordait une addition annuelle de cinquante livres à sa pension.

Elle ajouta que la mort venait de terminer les souffrances de sa fille aînée , et que le garçon dont Fëtat d^idiotisme Tavait inquiétée était devenu, à sa grande consolation , aussi intelligent qu'aucun enfant de son âge. Elle regrettait beaucoup qu''il ne fût pas à la maison pour me remercier ; mais ajouta-telle , nous prions soir et matin pour vous et pour notre digne bienfaiteur. Au moment même que je lui disais adieu , le petit garçon entra , et me reconnut , apparemment d'après le portrait que sa mère lui avait fait; car il courut vers moi , se mit à genoux avec grâce, et me baisa la main. Je le relevai, le pris dans mes bras , le caressai , et priai sa mère de me Famener de temps en temps.

Jamais je n'avais été plus heureuse qu'en devenant l'instrument dont la Providence se servait pour sauver cette intéressante famille; et M. Fox trouva sans doute la même récompense dans son cœur.

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