LETTRE LVII
21 mars ij — .
Pendant que la scène décrite dans ma dernière lettre se passait dans mon cabinet de toilette , M. Fox , qui avait un œil d^aigle , aperçut le rôle d^Alzire sur ma table. Je vis qu'il désirait de m'en parler ; mais la compagnie , qui survint presque aussitôt après le départ de mistriss Lindsay , ne lui permit pas d'en trouver l'occasion. Quelqu'un avait, à ma demande , changé plusieurs passages dans la tragédie que je me proposais de jouer pour mon bénéfice, et où lui-même devait jouer le rôle de Zamore. Il avait des talens pour la scène , mais il était meilleur critique qu'acteur; il a quitté depuis le théâtre pour le barreau , où il s'est fait de la réputation (i).
Lorsque le secrétaire de la guerre vint dîner, il y avait compagnie au salon : impatient de
(i) M. Muiphy,
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me parler au sujet de ce rôle d''Alzire , il me pria de lui permettre de m'accompagner un moment dans la pièce voisine. M. Calcraft , informé que M. Fox avait déjà passé quelque temps le matin dans mon cabinet de toilette , ne douta pas que je me fusse plainte à lui , et que je Teusse instruit de la nature de nos liaisons; estait ce qu''il redoutait le plus au monde , etses soupçons lui parurent confirmés lorsqu^il vit le ministre rentrer sans moi , d^un air assez mécontent. Lorsque les dames quittèrent la table , ses inquiétudes redoublèrent en voyant M. Fox me retenir par la main , et en Tentendant me dire : « Je vous prie de vouloir bien y faire attention, n A quoi je répondis : « Je n'y manquerai pas. »
Le mépris que j''avais témoigné le matin à M. Calcraft Tavait vivement alarmé. Ce n'était pas le regret de m'avoir trompée qui l'agitait ; ce n'étaient ni le remords , ni Inhumanité; il craignait d'être démasqué, de se voir en butte aux censures du monde , et de perdre sa réputation. Mais le temps n'était pas encore venu, et ce ne fut que longtemps après que sa cruelle duplicité fut découverte.
DE MISTRISS BELLAMY. ^i^
Son insolence et sa bassesse nie l'avaient rendu méprisable, quoique je ne fusse pas encore parvenue à le haïr comme je le hais à présent. Sa passion pour Targent croissait chaque jour ; et la rapidité de sa fortune lui donnait un air d^importance qui le rendait ridicule , même aux yeux de ses domestiques. Il possédait pourtant, à un degré éminent, deux qualités nécessaires à l'acquisition et à la conservation d^une grande fortune : Tune était Tart de tenir un livre de comptes jTautre, un jugement profond sur Tâge et le terroir des vins. Il était grand connaisseur en ce genre ; et comme Tenvie de faire sa cour à son patron, et ses liaisons avec moi, amenaient bonne compagnie à sa table , il avait là de brillantes occasions de déployer sa profonde érudition.
Aussitôt que j'eus quitté la salle à manger , lord Melcomb plaisanta son ami, M. Fox, sur la jietite familiarité qu'il avait remarquée entre nous. Comme il ne se trouvait en ce moment que des personnes de confiance, M. Fox répondit que ce qu'il m'avait dit avait trait à quelque chose qui les intéressait tous. Il ajouta qu'ayant des raisons de croire que je connais-
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sais Fauteur d''un morceau inséré dans les papiers publics, parodie très - ingénieuse , très -caustique, annonçant un fonds d^instruction politique , et dont le gouvernement avait en vain tenté de découvrir la source , il avait essayé de mVmener à le lui nommer. Ce qui avait, dit-il, excité ses soupçons, étaient des papiers qui se trouvaient sur ma toilette , et sur lesquels il avait jeté les yeux par hasard.
M. Calcraft , délivré de ses alarmes par cette explication, envoya, d\in ton de maître, chercher le rôle d^Alzire , qui avait fait naître les soupçons de M. Fox; mais je refusai absolument de le livrer , ignorant si ce ne serait pas faire tort à Fauteur. Mon refus blessa son orgueil; mais sa seconde tentative ne fut pas plus heureuse que la première. L^entremise du chapelain ne me trouva pas moins inexorable, et je ne cédai que lorsque je fus bien aissurée que ma complaisance ne pouvait avoir aucune suite fâcheuse pour mon ami. Cependant Fanxiété de M. Calcraft n'avait pas échappé aux yeux clairvoyans de son patron. Le docteur Francis , qui était dans mes intérêts, Fattribua à la jalousie. Mais le
ireste de la compagnie crut y dëméler une cause plus importante , et bientôt après M. Fox saisit Toccasion de mVntretenir sur ce sujet.
Nos succès dramatiques ne furent pas cette année plus brillans que la précédente. Miss Nossiter était de retour dlrlande , où elle n''avait eu que des dégoûts , moins à cause du peu de talens quelle avait montré , qu^à raison de rattachement que Ton supposait à Barry pour elle , la femme de cet acteur étant une des plus estimables personnes de son sexe. A son retour, elle sVngageaà Covent-Garden. La mauvaise santé de mistriss Woffington ne lui permit pas déjouer cette saison. M. Smith et M. Ross n'étaient pas des acteurs transcendans ; le premier n'était pas encore aussi habile qu'il Test devenu depuis.
Ma partialité pour miss Nossiter établit bientôt entre nous deux une grande intimité. Malheureuse par son imprudent attachement, cette jeune personne était infiniment plus agréable dans un salon que sur le théâtre. Elle était douce et aimable ; et quand elle pouvait un moment oublier ce qui lui déchirait le cœur , sa conversation était vive et pleine de