TOME I
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saillies. Miss Meredith, devenue ma compagne, était enchantée de la voir, ce qui Tamenait souvent chez moi.
M. Rich , fatigué des mauvaises chambrées qui se succédaient, dues aux pièces quW jouait alors , entreprit de faire revivre la Prophétesse^ de Beaumont et Fletcher. Son motif déterminant était qu'il pouvait y introduire beaucoup de machines, ce qui, comme on sait, était son grand cheval de bataille. Il imagina, entr'autres raretés, d'y faire paraître nombre de chaises dansantes.
Je ne fus pas fâchée de n'avoir pas à figurer dans cette pièce, d'après l'occupation que j'avais chez moi. L'agence de M. Calcraft avait pris une si grande extension, qu'il ne pouvait plus transcrire toutes ses lettres particulières. Comme j'écrivais fort vite , je me trouvai honorée de l'emploi de copiste du secrétaire de la guerre et de son commis.
Ce nouveau travail me donna plus d'occasion d'être seule avec M. Fox, que je n'en avais eu jusqu'alors. Un soir que nous étions tète à tête , il ramena la conversation sur les circonstances du jour où il avait trouvé mistriss Lindsay chez moi. Il avait observé l'em-
DE MISTRISS BELLAMY. ^i^
barras de M. Calcraft , ainsi que les billets de banque placés près du rôle qui avait attiré ses regards. Ces particularités avaient excité sa curiosité : il n'ignorait pas que ma bonne Cliffort était la trésorière de mes petits fonds , à Fexception des émolumens que je retirais du théâtre.
Je rinformai de tout ce qui s'était passé ce jour-là entre M. Calcraft et moi, aussi fidèlement que ma mémoire put mêle permettre. A peine avais-je fini mon récit , qu'il me témoigna sa surprise de ce que M. Calcraft ne me reconnaissait pas publiquement pour sa femme. Un éclat de tonnerre ne m'aurait pas porté un coup plus terrible; la parole expira sur mes lèvres, et je fondis en larmes. Quand je fus un peu remise , je lui demandai s'il n'avait pas été, et s'il n'était pas encore un obstacle à cette union? Il m'assura le contraire, et ajouta qu'il avait toujours cru, ainsi que lady Caroline , que nous étions réellement mariés; sur quoi je lui racontai tout ce qui s'était passé chez M. Gansel. A ce récit, il parut aussi confondu que je l'avais été moimême. Il me conseilla , cependant , de ne rien laisser transpirer de notre conversation; je
devais prendre patience , éviter un éclat qui pourrait avoir dans ma situation de fâcheuses suites (j^étais grosse alors) ; il finit par mVssurer que , comme on lui avait fait à son insu jouer un rôle dans cette affaire , il pourrait un jour en prendre un de lui-même.
Je témoignai à M. Fox toute ma reconnaissance de Tintérét qu'il me marquait , et promis de me guider par ses conseils, dans un point si délicat. Quant à M. Calcraft, Findifférence que jVvais eue pour lui jusqu'alors fit place à Tindignation. Je méprisais sa bassesse; sa duplicité me fit horreur. Nous eûmes heureusement peu d'occasion d'en venir à une explication ; son temps était pris par les affaires , et le mien par mon nouvel emploi et parla société. Mais quelle que fût mon antipathie pour lui, je ne montrai pas moins de zèle à le seconder dans ses occupations.
A cette époque , la popularité de M. Fox, surtout depuis son opposition à l'acte de mariage, était arrivée à un si haut degré, que sa voiture fut plusieurs jours de suite traînée par le peuple , depuis le parlement jusque dans Conduit-street. M. Grierson , curé de M. Wilkinson,fijtla première, et je crois la seule
victime des dispositions peu sages de cet acte, qui a eu les plus funestes effets sur la société; car c'est aux obstacles qu'il a semés autour des autels de Fhyménée , qu'on peut attribuer le nombre scandaleux d'infortunées qui infestent les rues de cette métropole.
M. Grierson avait violé cette loi en mariant M. Vernon, le chanteur, à miss Poiter, la danseuse , infraction qui le conduisit à Newgate, et le fit condamner à la déportation. Un soir M. Ridout vint nous voir , et nous apprit qu'ayant été en prison voir cet ecclésiastique , il l'avait trouvé confondu avec les derniers des hommes , et privé même du strict nécessaire. Ce récit émut ma sensibilité; je réso^ lus de faire les derniers efforts pour venir au secours de cet infortuné. A cet effet , je commençai par prier M. Ridout de retourner sur ses pas , de conjurer en mon nom M. Alkerman de prendre le vieillard sous sa protection , et de le placer dans une situation aussi commode que sa détention pourrait le permettre. M. Alkerman se prêta , de la meilleure grâce du monde , à ce que je désirais , ce dont je lui ai toujours su gré, retira le prisonnier dans sa maison , lui donna sa table,
et prit de lui le plus grand soin , jusqu^au moment de son départ. En même temps , nous lui recueillîmes une somme assez forte , et M. Fox lui donna des lettres qui lui assuraient un bénéfice, quand il serait arrivé à sa destination. Mais le pauvre vieillard avait trop souffert pour tirer aucun fruit de ces bontés de M. Fox : les chagrins , les fatigues du voyage mirent un terme à ses malheurs et à son existence , avant qu'il eût touché la côte d'Amérique.