LETTRE LVIII
mars ij — .
Peivdaint q^u^on montait la pièce de la Prophétesse , il arriva un incident ridicule , mais qui peint trop bien Tabsurdité du temps où jVi vécu pour que je le passe sous silence. M. Ross me fît l'honneur de me consulter sur le costume d''un empereur romain. Je lui donnai mes idées, et entr^autres avis, je lui recommandai dWoir une perruque qui ressemblât, autant qu''il serait possible , à la chevelure naturelle. M. Rich , me dit-il, avait pense quelle devait être à larges faces. Je ne pus mVmpêcher de sourire; mais prenant un air grave : En ce cas, répliquai-je, prenez-la le plus étofFée que vous pourrez; et pour faire encore plus dVftet, à votre place je mettrais un panier sous ma tunique.
Le sérieux avec lequel je lui débitai ces folies, trompa mon héros; il me quitta, résolu
à se conformer à mes avis. Quand il parut ainsi affublé, ce fut la figure la plus grotesque que Ton eût jamais vue sur le théâtre : le brouhaha ne finissait pas ; mais personne ne jouit de cette scène ridicule , plus que moi , à qui le public en avait, sans le savoir , Tobligation. Elle eut au moins le bon effet de faire tomber un des usages les plus absurdes qui se fussent jamais introduits sur le théâtre anglais, celui de costumer les héros grecs et romains en perruques in-folio.
Ce fait me rappelle un usage de la même force, qui n^est pas rare sur la scène française : je me souviens â^y avoir vu Le Kain , dans le rôle d^Oreste , roulant entre ses mains , au lieu de casque , un petit chapeau garni de plumes à Tespagnole , pendant que le reste de son costume était grec.
Mon bénéfice fut cette année aussi brillant qu'à Tordinaire, et extrêmement lucratif; mais Alzire offrait trop peu d'incidens et trop de déclamation pour être fort au goût d\m public anglais. Les pièces qu'on jouait n'étant pas dans mon emploi , je ne fus pas très-occupée au théâtre pendant cette saison. Cette inaction était d'ailleurs peu désagréable
pour moi, et je ne m'en trouvai que plus heureuse.
L¥të suivant notre société de Hollwood fut si nombreuse, qu'elle me devint réellement pénible. J'avais, quelque temps auparavant, fait à lord Granby présent d'un fort beau cheval , que lord Tjrawley m'avait envoyé de Gibraltar; c'était un arabe, d'une vitesse extraordinaire et d'une force proportionnée , ce qui le rendait sans prix. Ce fut une vraie jouissance pour moi de me voir en état de faire un pareil présent à un si respectable homme.
M. Calcraft, qui avait toujours désiré de me voir bien montée , pria le capitaine Shaftoe de me chercher un bon cheval. Le capitaine avait, lui dit-il, une des plus belles jumens qu'il eût jamais montées; mais elle était si fougueuse , qu'il n'en pouvait parfois être le maître; en conséquence , il était sûr qu'aucune femme ne pourrait la conduire. L'honnête Calcraft avait une haute idée de mon habileté; peut-être aussi avait-ill'espoir de me voir rompre le col : il paria une somme considérable que je saurais non-seulement la ITionter, mais en être absolument maîtresse.
Il vint ensuite à dîner m^apprendre qu'il inV vait acheté une des plus belles jumens qu'on eût jamais vues.
Le lendemain, elle fut amenée à Hollwood ; nous Tadmirâmes tous; mais on eut mille peines à me résoudre à la monter : ma répugnance parut extraordinaire ; car on me regardait comme une des plus hardies écuyères du royaume.
Mes pressentimens ne m'ont jamais trompée : cette fois j'en eus de sinistres , qui ne furent que trop cruellement justifies. Il fut question de prendre l'air à cheval : d'abord nous allâmes un trot modère; mais comme nous approchions d'une pièce labourée , un paysan courut officieusement pour nous en ouvrir la barrière : l'instrument de labour qu'il tenait à la main , venant à réfléchir les rayons du soleil , effaroucha ma monture , qui partit comme l'éclair ; toute mon habileté ne put la maîtriser. Les personnes qui m'accompagnaient courant avec empressement pour l'arrêter , ne faisaient que l'animer et redoubler sa vitesse.
Mon poignet gauche était presque démis par les efforts que j'avais faits pour retenir l'in-
docile animal ; observant que nous e'iions sur le bord d^une carrière de pierres , dont il n'était pas en mon pouvoir de le détourner, je me jetai à bas; mais en ce moment jVtais si près du précipice , que j**}^ tombai , et Ton me crut fracassée.
Avant que mes compagnons fussent arrives, j'étais revenue du premier évanouissement cause par ma chute, et je m'efforçai de me lever; mais c'était la chose impossible; mon épaule était disloquée , les deux os de mon bras gauche étaient rompus, et on voyait pendre la main , comme si elle eût été séparée. Un officier de la compagnie , qvii , dans les combats , avait eu souvent occasion de rendre ces sortes de bons offices , banda mon bras avec son mouchoir, et une voiture qu'on se procura me ramena chez moi.
Un domestique fut dépéché sur le malencontreux animal qui m'avait mise dans cet état, pour appeler M. Adair à mon secours. Ce chirurgien était à Richmond, ce qui retarda son arrivée de quelques heures, et me fit rester tout ce temps dans la phis pénible situation. Pendant qu'il me remettait le poignet, surpris de ne pas m'entendre jeter un
seul cri , il se retourna pour voir si je n'avais pas perdu tout sentiment , mouvement qui fît glisser Tos hors de son emboîture : depuis ce temps , il ne m'a plus été possible de tourner cette main.
Les malheurs viennent rarement seuls.
Pendant que je gardais la chambre, je reçus un des coups les plus sensibles que j'aie jamais éprouvés. M. Calcraft entrant un jour chez moi pour demander des nouvelles de ma santé, me parut plus pensif que de coutume : sur-le-champ , inspirée par ma prescience ordinaire, je m'écriai : Mauvaises nouvelles d'Amérique ! Comme il ne répondait qu'en secouant sa tête, je repris : Mes craintes ne sont que trop prophétiques , et j'ai perdu un second père. Il m'apprit alors tous les détails de la défaite et de la mort du meilleur de mes amis, le général Braddock. A cette déchirante nouvelle, je m'abandonnai à une douleur sans bornes, qui me donna la fièvre; ces maux compliqués firent quelque temps craindre pour ma vie.
Comme on a souvent reproché à ce brave guerrier de la dureté, on me pardonnera
de placer ici une anecdote qui prouve le contraire.
Un jour que nous nous promenions au parc, nous apprîmes qu^on allait punir un pauvre soldat; sur quoi je priai le gênerai d'intercéder pour le coupable. L'officier gênerai, nommé Dury , auquel il s'adressa, lui demanda s'il y avait long-temps qu'il s'e'tait corrigé lui-même de la brutalité de ses manières, a Jamais, répondit Braddock,je )) n'ai été insolent envers mes inférieurs. Ce » n'est qu'avec les gens qui vous ressemblent » que je prends le ton qu'ils méritent. )>
Durant le même intervalle de temps, je reçus des nouvelles d'une toute autre nature, et qui , si elles n'eussent pas été illusoires , m'auraient mise en état de me venger à mon gré de la perfidie de M. Calcraft, en assurant mon indépendance.
Peu de jours après que la fièvre m'eut quittée, il entra dans ma chambre, en criant comme un fou : Votre fortune est faite, votre fortune est faite. Je n'entendis rien d'abord à ce langage. Alors il tira un papier public , et me lut un paragraphe qui me concernait. C'était un avis portant que, depuis peu, Tho-
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mas Sjkes, écujer, était mort dans une pro-* vin ce méridionale de France, et avait laisse à mistriss Bellamy, actrice de Fun des théâtres de Londres , son inte'rét dans les fonds publics d'Angleterre, et sesproprie'tës de la Haye ; articles qui passaient tous deux pour être très-conside'rables. Pour les autres particularite's , on devait s'adresser à M. Loyd, Garden-Court, au Temple.
Je ne me souvins pas d'abord d'avoir jamais eu connaissance d'une personne de ce nom; les affaires publiques absorbaient alors toutes mes pensées, et m'avaient fait oublier tout ce qui ne les concernait pas. Enfin , au bout de quelque temps , ma mémoire me rappela un homme que le hasard m'avait fait rencontrer chez mon cousin Crawford, à Watford, et qui était beau-frère du capitaine Bellamy , mari de ma mère. Ce dernier acte de sa vie me parut parfaitement répondre à la singularité de son caractère.
M. Calcraft , qui n'adorait d'autre divinité que Plutus, courut au Temple. M. Loyd l'informa qu'un testament , d'accord avec le paragraphe des papiers publics , avait été depuis quelques mois soumis à son examen. Il en
montra une copie à M. Calcraft, en ajoutanl que Toriginal, s^il nMtait pas dans les mains de M. Sykes, au moment de sa mort, était probablement entre celles de M. Crawford , qui avait un logement dans la même cour, mais dont la résidence habituelle était à Watford.
Aussitôt mon zélé négociateur prend la poste pour Watford. Là il apprend de M. Crawford, que M. Sykes, avant de quitter PAngleterre , avait beaucoup demandé de mes nouvelles, et, qu'informé que j'étais alors à Paris, il s'était flatté de m'y retrouver dans quelqu'endroit public. Qu'au reste , le valet de chambre qui l'avait suivi au midi de la France, devait bientôt rapporter en Angleterre le testament avec les restes de son maître. Celui-ci avait exprimé le désir qu'ils fussent déposés dans l'église de Sainte-Marguerite, quartier de Westminster. M. Crawford finit par assurer M. Calcraft qu'il avait raison de croire que ce legs me vaudrait au moins cinquante mille livres , dont la majeure partie était alors dans les fonds anglais.
De nouvelles recherches confirmèrent
Texactitude des renseignemens donnes par M. Crawford. Mais le malheur fut que le valet de chambre de M. Sykes , voulant s^assurer la possession des effets de son maître , et trouvant les restes du défunt tout aussi bien dans Fendroit où il était mort , que dans le lieu saint où celui-ci avait demandé qu^'on les de'posàt, uWait jugé à propos de rapporter ni le testament , ni le corps en Angleterre. En même temps il se ménagea un asile qu^on ne put jamais découvrir. Quelques années après, lorsque je fis un voyage en Hollande, j''appris qu''un long espace de temps sVtant écoulé sans qu^il se présentât de réclamant légal , les possessions hollandaises étaient échues aux Etats-généraux. Par la même raison , Targeni; déposé dans les fonds anglais y est encore. Cest ainsi que la fortune ne fit briller un instant à mes yeux ses faveurs, que pour m''en faire sentir plus cruellement la privation.
DE MISTRISS REIXAMY. 4^^^^