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son bon cœur lui fît tout oublier ; elle s^ écria : <( Ciel ! elle vient de se casser Tautre bras ! » Le public prit Talarme , et eut la bonté de demander qu^on baissât la toile. Mais ma promptitude à me relever lui prouvant que je ne m'étais fait aucun mal , il me laissa continuer, et à la fin de la scène , je fus plus applaudie que je ne Tavais jamais été ; témoignage d^intérét que je dus , sans doute , à la saillie involontaire partie du cœur sensible de cette excellente femme.
Nous cherchâmes ensuite à monter des pièces dans lesquelles miss Nossiter pût paraître avec moi. Ses progrès étaient rapides , et en auraient fait une acquisition précieuse pour le théâtre; mais ce jeune fruit ne devait point venir à maturité, ^infortunée était frappée au cœur. En apprenant que Barry avait quitté sa femme , et formé des liaisons avec mistriss Dancer , elle tomba malade : une mort prématurée mit bientôt fin à sa douleur. Elle laissa , en mourant , à son infidèle , la disposition de sa fortune , et la faculté d'offrir ses diamans à sa rivale.
Ce même hiver, mistriss Gregorj, depuis mistriss Fitz-Henry , élève de M. Spark , dé-
DE 3IISTRISS BIîLLA.MY. 4^^
buta dans le rôle crHermioiie. Elle promettait trétre une actrice utile , quoiquVlle ne fût plus dans la fleur de la jeunesse, et que sa tournure eût peu dViegance. Elle avait de la fraîcheur , mais sans délicatesse dans les traits; sa voix avait de Tëclat, sans douceur, et cependant fensemble la fit paraître quel que temps avec une sorte de réputation.
Elle joua , cette saison , le rôle d^Alicia , pour le bénéfice de M. Spark , ainsi que pour le mien , et ensuite le rôle de Zara , pour le compte de son maître. Je jouai dans la même pièce (i) celui d\4lmaria.
Quelques années après , à son retour d^Irlande , elle reparut au théâtre de Drury-lane, dans le rôle de Calixta , et, à mon grand regret , n^ reçut pas beaucoup d'accueil. J'avais mieux auguré de ses progrès , quand nous jouâmes ensemble dans le the Dupéessed Motlier, Je prenais un tel intérêt à son succès , que lorsque je repris le rôle d^Andromaque , nous fûmes obligées de nous prêter mutuellement une partie de notre parure , parce qu'elle n'avait pas encore de
(i) The Mourning Bvldc.
diamans. J'ai souvent depuis demandé de ses nouvelles , sans pouvoir jamais apprendre ce qu'elle était devenue.
Vers la même époque , lord Tyrawley revint de son gouvernement de Gibraltar.
Bientôt après son arrivée , il fut cité devant la chambre des communes , à Tinstigation d'un pair plus distingué par ses talens que par sa bravoure personnelle. L'accusation portait sur les frais énormes qu'avaient entraînés durant son gouvernement les réparations de la place.
Lorsqu'il fut admis à la barre , il se contenta de répondre que , n'ayant jamais été très-économe de son argent , mais en ayant fait usage quand l'occasion le requérait , il avait disposé des fonds publics toutes les fois qu'il l'avait jugé nécessaire. Acquitté de la manière la plus honorable , il tira un papier de sa poche , et le fit passer à l'orateur. C'était une lettre du roi , qui contenait l'approbation de sa conduite , et allait même jusqu'à remercier le lord des précautions qu'il avait prises pour mettre en défense une place de cette importance.
La chambie parut désirer de savoir pour-
quoi le lord n'avait pas , avant tout , fait mention de cette pièce , qui aurait levé' tous doutes , et épargne' toute discussion. Il répondit que la faveur dont le prince Tavait honoré était déjà, sans doute, la justification la plus flatteuse ; mais que pour montrer qu'il en était digne , il avait voulu être dis- (•ulpé par la nation elle-même , dont il était le soldat.
Quelque temps après , lord Tyrawley fut nommé président de la cour martiale , par laquelle devait être jugé le même pair qui Pavait fait citer devant la chambre des communes; mais il s'en excusa. On connaissait bien , disait-il , son impartialité , et Ton savait qu'aucune considération ne pouvait le porter à voter contre sa conscience ; mais comme les circonstances ne semblaient pas être à l'avantage du noble accusé, son opinion , en cette conjoncture , pourrait être attribuée , par des personnes peu délicates , à des sentimens de vengeance dont il était incapable.
Son arrivée en Angleterre me jeta dans un très-grand embarras. S'il avait refusé de me voir pendant que je vivais avec M. Me-
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tham , à plus lorte raison se refuserait-il à toute correspondance avec moi , en me trouvant sur le même pied avec un homme fort inférieur à mon premier amant. Cependant , comme M. Calcraft , lorsqu'il avait appris la mort de M. Sjkes , avait parlé sérieusement de notre prochain mariage , je résolus de patienter encore , quoiqu'il eût cessé de toucher cette corde. En conséquence , mylord nous croyant réellement mariés , voulut bien entrer dans notre société : quelque temps après , il me donna son agence. Son régiment étant celui de Cold-Stream, cette agence ne laissait pas que d'être lucrative. M. Calcraft promit de m'en abandonner les émokimens; mais je n'en ai jamais touché une guinée.
De toutes les femmes que je voyais, lady Tyrawley était la seule qui connût ma véritable situation. Elle m'honorait d'une affection aussi tendre que si j'eusse été sa fille.
C'est à elle que je dus l'intimité de lady Powerscourt et de lady Dillon, la douairière. Comme le contrat que m'avait donné M. Calcraft était à ses yeux une véritable promesse de mariage , elle n'avait pas fait scrupule de
leur donner à entendre que j'étais mariée , et ces deux dames étant connues pour des modèles de vertu et de décence , personne ne pouvait imaginer quelles en violassent les lois au point de visiter ime personne engagée dans une liaison irrégulière.
Lord Digby ayant été indisposé , resta quelques jours chez M. Calcraft , de peur de trop alarmer sa mère , dont raflèction pour lui était sans bornes. Mais il nous quitta, dès qu'il lui fut possible , pour rejoindre sa mère et ses frères , pour lesquels il avait la plus tendre affection. Ce jeune homme ne se livrait point aux excès auxquels s'abandonne notre jeune noblesse. Avec une belle figure, il avait un excellent cœur. Généreux sans ostentation, et modeste , quoiqu'ayantbeaucoup voyagé , il parlait peu , mais ce qu'il disait annonçait un sens exquis. On ne lui a jamais rien entendu dire de choquant ; on ne l'a jamais rien vu faire de malhonnête: sa mère, et mon estimable ami M. Fox , étaient jumeaux. Ils avaient l'un pour l'autre im attachement aussi rare que la singularité de leur naissance.
Lord Digby vcuiait sou> eut dans Parlia-
incnt-street; et comme ses visites me fournissaient mie occasion naturelle d^observer sa conduite , je ne pus m'^empécher de remarquer dans son air et dans sa mise un singulier changement : aux fêtes de Noël et de Pâques, il était plus grave qu^à Tordinaire, et portait constamment mi vieil habit bleu. J''ëtais tentée , ainsi que d'autres , d'attribuer cette bizarrerie périodique à quelque affaire de cœur.
M. Fox , qui voyait ordinairement son neveu fort bien mis , fut curieux de pénétrer le motif de cette altération dans sa toilette. Sur son désir , le major Vaughan et un autre ami se chargèrent dVpier les pas du jeune lord. Le voyant prendre la route de Saint-George- Fields , ils le suivirent de loin , et ne le perdirent de vue qu'à la porte de la prison de Marshalsea.
N'imaginant pas quel motif pouvait conduire dans un pareil séjour un homme de son rang et de sa fortune , ils s'enquirent du geôlier , si tel homme qu'ils lui dépeignaient n'était pas entré dans la prison? — Oui, messieurs , répliqua le porte-clefs ; mais ce n'est pas un homme , c'est un ange : il vient ici
deux fois Tan , quelquefois plus souvent , et délivre nombre de prisonniers. Non content de cette bonne œuvre , il leur donne de quoi se soutenir eux et leurs familles , jusqu'à ce quMls puissent trouver de Toccupation.
Ces nouvelles furent bientôt portées à M. Fox , et causèrent un vif plaisir à son cœur humain et sensible. Mais dans la crainte que son neveu ne fût blessé de la manière dont on sVtait procuré ces renseignemens , il nous pria de garder, sur la découverte, le secret le plus profond.
Ma curiosité Temporta sur cette injonction. La première fois que je vis le jeune lord avec son habit de bonnes fortunes , je lui demandai la cause de cette singularité. Il me promit, avec un regard où se peignait toute la sensibilité de son ame , de satisfaire bientôt ma curiosité. Comme nos âmes , dit-il , étaient à Funisson , il ne craindrait point de me con duire dans le lieu auquel convenait son costume.
La veille du jour pris pour cette visite , il vint me prier de me tenir prête pour le lendemain. Nous nous rendîmes au séjour de misère où il avait si souvent porté la conso-
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lation. Mais de peur que je ne fusse incommodée de rhumiditë, il me fît conduire à une auberge du village, où un diner était déjà commandé pour les objets de son humanité. Là, j Vos le plaisir de voir près de trente personnes arrachées aux horreurs d'une prison malsaine , au moment le plus rigoureux de
Tannée JenVntreprendrai pas de décrire
Feffusion de tous ces cœurs reconnaissans, ni de peindre la douce émotion du bienfaiteur. Pour moi, je n'*ai de ma vie été témoin d'une scène si touchante.
Mon récit devient pénible , et mes larmes me permettent à peine de Tachever. Cet intéressant jeune homme , qui devait faire Tlionneur de l'Angleterre, passa quelque temps après en- Irlande pour visiter ses terres : obligé , par la prétendue hospitalité du pays , de boire plus qu'il n'avait coutume de faire , et cela au moment où il était indisposé, il contracta un esquinancie qui l'emporta dans la fleur de son âge.
Sa mort priva les pauvres d^un généreux bienfaiteur, ses connaissances d'un compagnon aimable, et son pays d'un de sesplus beaux ornemens. Mais celui pour qui sa perte fut le
])lus sensible, fut le major Vaughan, dont il était le protecteur inconnu. Le major recevait régulièrement, à chaque quartier, une gratification de 5o livres, dont il faisait honneur au comte Fitz-William, qui, élevé avec lui, Favait toujours beaucoup estimé. La mort du lord Digby lui révéla la main délicate qui savait obliger avec tant de grâce.
Le major avait, en effet, Testime de tous ceux qui le connaissaient. Son père Favait élevé dans Tespoir d\ine grande succession ; mais le vieillard, venant à mourir subitement, ne laissa à son fils dWtre héritage qu''une bonne éducation jointe à un excellent cœur. Ce renversement de toutes ses espérances nV vait rien changé à son caractère; son ame était aussi contente et son front aussi serein que s'il avait possédé des millions.
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