T. III
146 MÉUOIUES
a On dit que le monde est un théâtre, c'est bien celui des Variëtés,mais pas toujours des Variétés amusantes ! »
Lorsqu'on a quitté cette sombre demeure des morts, et que l'on se retrouve dans celle des vivans, on revoit le jour avec joie.
Cependant il faut convenir qu'on éprouve dans ce lieu extraordinaire des émotions tout à fait inconnues, et qu'il Jest impossible de le parcourir sans faire des réflexions sur le néant des choses humaines et sur l'égalité qui rassemble après la mort les restes de tant d'êtres qui se sont si diversement agités pendant la vie.
En sortant des Catacombes, le fis connaître à Pixérécourt ma position, et je lui demandai
DS MADEMOISELLE FLORE. iUl
s'il ne pourrait pas me donner un engagement pour son théâtre.
— Malheureusement pour vous , me dit-il, ma troupe est au complet. Chez nous le vaudeville n'est qu^'accessoire, et madame Adolphe, qui en est le premier sujet, ne verrait pas avec plaisir arriver une rivale.
Mais je pense que l'Odéon peut vous ouvrir ses portes.
Ce théâtre a renoncé à l'opéra, ou l'opéra renonce à lui.
On ne trouve pas tous les jours un succès de vogue, comme celui de Robin des bois.
Le directeur, M. le Métheyer, forme en ce moment une troupe de vaudeville, pour varier
laS MÉMOIRES
son répertoire de tragédie et de comédie; je crois qu'il sera fort heureux de vous posséder.
Pixérécourt me conduisit chez M. le Méiheyer, qu'il connaissait beaucoup. Le nouveau directeur de l'Odéon parut enchanté.
Je fus engagée ; je retournai chez moi, et le directeur de la Gaîté s'en alla faire son mélodrame. Je ne crois pourtant pas qu'il lait fait jouer. J'ai vu depuis une pièce intitulée les Catacombes, et il me semble que les noms qu'on voyait sur l'affiche étaient ceux de Boirie et Daubigny.
Me voilà donc, en 1828, actrice au théâtre royal de l'Odéon.
Je crus un moment que je m'étais élevée.
DE MADEMOISELLE FLORE. lZi9
D'un théâtre secondaire passer à un théâtre royal, quel honneur!
Mais l'honneur sans argent n'est qu'une maladie !
Comme le dit très bien Petit-Jean dans les Plaideurs.
Je ne pouvais pas faire tous les jours le trajet du faubourg Montmartre au faubourg Saint-Germain.
Les omnibus apparaissaient à peine, et il n'y en avait pas encore, comme aujourd'hui, des torrens qui vous entraînaient d'un bout de la ville à l'autre.
Je pris un petit logement rue Monsieurle-Prince, 26, dans le quartier de l'Odéon.
On comptait dans la troupe de M. le Métheyer des artistes de beaucoup de talent, je citerai les principaux :
Bocage, Provost, Duparay, Lockroy, Beauvalet, mesdames Charton et Anaïs, qui ont tous, depuis, passé au Théâtre-Français.
Mais les pièces nouvelles n'avaient pas été heureuses, excepté celle des Éphémères, de Picard. L'argent manquait déjà à la caisse.
Un beau jour de juillet, les acteurs avaient refusé de jouer, sous le prétexte frivole que leurs appointemens n'étaient pas payés.
L'affiche du premier du mois, que l'on place ordinairement au foyer des artistes, ressemblait à celle de ce directeur de province, qui mettait sur la sienne : « On pré- » vient les artistes que la caisse sera ouverte » demain, depuis une heure trois quarts jus- » qu'à deux heures moins un quart. »
DE MADEMOISELLE FLORK. 151
Le directeur recruta des amateurs et des élèves dramatiques qui vinrent jouer Mahomet et \ Ecole des Femmes. Ces pauvres amateurs estropièrent cruellement Molière et Voltaire. Le public prétendit qu'on le mystifiait : la représentation fut orageuse. Le lendemain, le théâtre fut fermé par ordre de M. le préfet de police.
C'était sous cestristes antécédens que jetais entrée à l'Odéon ; je n'eus l'occasion de m'y montrer que dans une seule pièce, et encore cette pièce était un intermède.
C'était une espèce de vaudeville, intitulée le Concert à la campagne, par M. Saint-Georges et M. Léon Halévy, qui était secrétaire-général du théâtre. La pièce avait pour but de faire savoir au public qu'on ne jouerait plus
152 MliMOlUES
d'opéra à l'Odéon, et que le vaudeville s'y installerait ; je jouais un rôle de jardinière ; je fus bien reçue du peu de public qui se trouvait dans la salle ; il n'en vint pas beaucoup plus les jours siiivans.
On fondait de grandes espérances sur un drame de M. Anceîot : Marie de Brabant. La pièce réussit, car il n'y eut personne pour la faire tomber. L'auteur assurait cependant qu'elle attirait la foule. -— Oui, aux autres théâtres, dit un jour le malin bonhomme Duparay.
Ce vieux comédien avait toujours quelque histoire à conter.
A propos de la pièce nouvelle et de son auteur, il nous parla de Lemierre, qui croyait
UE -MAUEMUISELLL FLUKE. 1Ô5
toujours que ses ouvrages faisaient lurcur.
Lemierre venait de donner la Veuve du Malabar ; il rencontre un de ses amis, et lui dit : — Avez-vous vu ma pièce? — Non, répond l'autre. — Je veux que vous la voyiez. Je vais vous faire entrer. Je ne sais si je pourrai vous trouver une place , car nous avons la foule ; mais, n'importe, je veux vous faire placer.
Il entraîne son ami, le conduit à l'orchestre, et dit à l'ouvreuse : — Laissez entrer monsieur, c'est mon ami , il me faut absolument une place pour lui.
Il y en avait cinquante de vides, et les loges étaient également fort dégarnies.
— Mais il n'y a personne ! dit l'ami à Lemierre.
— Vous vous trompez, répond l'auteur, la salle est pleine ; je ne sais pas où ils se fourrent!
Un autre jour on jouait une pièce nouvelle, et les spectateurs, que cette pièce amusait peu, s'en allaient l'un après l'autre.
L'auteur tenait bon ; il était dans la salle, et on voyait le moment où il y resterait seul.
Duparay nous dit : — Savez-vous l'histoire d'un certain prédicateur?...
Tout le monde dit : — Non. — Car on aimait à l'entendre raconter ses histoires.
— Ce prédicateur faisait des sermons d'autant plus ennuyeux qu'ils étaient fort longs. [^n jour qu'il prêchait e( qu'il n'en finissait
DB MADEMOISÎÎLLi: FfORE. 155
pas, tout l'auditoire désertait, et, comrae il avait la vue basse, il ne s'en apercevait pas.
Le bedeau, qui avait envie de s'en aller aussi, monte à la chaire et lui dit : — Monsieur l'abbé, je vais me coucher ; voici les clés de l'église ; quand vous aurez fini, vous voudrez bien fermer les portes.
On ferma celles de l'Odéon six mois après mon entrée.
Ce ne fut que six mois après qu'elles furent rouvertes, sous la direction de M. Harel.
La dernière pièce que l'on avait jouée était intitulée : le Mariage et r Enterrement.
Ce titre avait porté malheur au théâtre ; du coup, il fut enterré.
156 MÉMOIKES DE MADEMOISELLE FLORi;.
Voilà encore la pauvre Flore désappointée.
Je repensai à l'éboulement dont on m'avait conté l'histoire, et je regrettai que ce ne lût pas rOdéon qui fût descendu dans les Catacombes le jour où j'avais eu la malheureuse pensée d'aller m'ensevelir à ce théâtre royal !