Mii}ioir,î:s
vi&ite que je recevais ne fut pas guie.
Nous gardâmes long-temps un pénible silence.
Au bout d'une heure à peu près, ce jeune homme me. dit : «Je songe que vous m'avez reçu sans me connaître !... » il se leva , déposa sa carte sur ma cheminée, me salua tristement et sortit.
J'étais curieuse de savoir quel était ce jeune homme, dont les maDièrcs et Textérieur annonçaient une persoiine ilistinguée. Je regardai sa carie et je vis que je ne m'étais pas trompée en supposant qu'il appartenait h une classe élevée de la sociélé.
Ma sensibilité avait paru toucher Félis ***.
La sieiuie me donnu de lui la meilleure opinion.
Mon isolement allait cesser ; nos cceurs pouvaient s'entendre, et peut-être.. .
J'avais été indisposée pendant quelques jours ; ou luavaii ;;{*< on|é un pelil congé pour rétablir ma sunié. -e reçus la visite de Tiercelin.
Il avait l'air gai, cela me surprit.
— Bonjour, ma lille, me dit-il ; tu as été malade. Cela va-t-il mieux ? — Oui. — Tu as bonne mine. îl y a plusieurs jours qu'on ne t'a vue au théâtre. Je t'apporte deux nouvelles.
— Bonnes sans doute? lui dis-je.
— D'abord , un bon rôle pouf tjoi. Je viens
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de déjeuner chez Lemardelay avec Dumersaii et Brazier, qui m'ont lu une pièce !... — Je réponds qu'elle réussira. — Un titre excellent ! — Le Coin de rue. — J y aurai une caricature. .. Tu verras! — Elle est faite d'avance, par Carie Vernet, rien que cela ! — Un rempailleur de chaises! un bancal ! mie mauvaise langue. Il me semble déjà jouer mon rôle de Malassis ! — Pour loi, une Savoyarde, une bonne fille ;' un rôle nature. — Je t'apprendrai à baragouiner le patois savoyard. Tu sais que je m'y entends.
— Merci Tiercelin. — Et l'autre nouvelle ?
— Potier nous quitte. Il est engagé à la Porte-Saint-Martin. Ce monsieur croit peutêtre qu'on ne rira plus aux Variétés ! On y riait avant lui. on y rira encore après.
On y riait ja(tis, on peut y rire encore , Ou y rira toujours!
Est-ce que je ne suis pas là? Et Brunet , et les autres, et toi?
Je ne voulus 'pas, devant Tiercelin, avoir l'air de regretter Potier ; mais j'étais fâchée de voir celui-ci porter son beau talent sur un autre théâtre que le nôtre.
— Ce n'est pas tout, dit Tiercelin, avant de me quitter, un acteur nouveau va débuter dans l'emploi de Potier. Quand je dis nouveau, il ne l'est que pour notre ihéâlre. C'est un ancien des Jeunes Artistes, un nommé Lepeintre, qui a de la réputation en province • on le dit capable de faire oublier le grand maigre.
Potier s'éloignait du ihéâtre des Variétés 1. m. k
pour des discussions d'intérêl. Il débula à la Porie-Saim-Martin, par un vaudeville intitulé Les Originaux au Café. Il y joua Le Tailleur de Jean- Jacques Rousseau, Le Mariage de Bois- Sec, suite du Ci-devant jeune Homme; mais son plus grand succès fut dans le Bourgmestre de Saardam, où il porta au plus haut degré le type de la sottise prétentieuse.
A cette époque, on demanda un spectacle poiîr la cour, qui trônait à Saint-Cîoud. Après avoir joué devant Napoléon, j'allais jouer devant Louis XVlîî.
Comme Potier n'était plus aux Variétés, et que le roi voulait le voir, on composa le spectacle de deux pièces de notre théâtre, et d'une pièce de celui de la Porîe-Saint-Martin : nous nous retrouvâmes avec notre fugitii'.
L'un des deux vaudevilles, que l'on avait pris dans le répertoire des Variétés , fut le Duel et le Déjeûner, d'Armand Gouffé et Ledoux, où Bosquier-Gavaudan et f.e[)eintre firent assaut de talenl.
On avait choisi cette pièce^ où se trouvaient les personnages de Désessarts et de Dugazon, pour rappeler à Louis XVIII les souvenirs de la Comédie-Française, dont il était grand amateur , et lui faire voir que le théâtre des Variétés avait des acteurs qui pouvaient jouer autre chose que de la farce.
Tiercelin amusa ensuite beaucoup le vieux monarque dans le rôle de Serpette des Vendanges de Champagne, où il était fait comme cet instrument de vigneron, et où il disait si drcMpment, en regardant ses jîinihes torses:
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— * C'est si beau, un bel homme ! »
J'avais pris le petit rôle de Bastienne, crée par ma camarade Louisa, pour que la pièce fût jouée par la tête de la troupe.
Sa Majesté me fit l'honneur de me lorgner.
Je demandai ensuite à mon ci- devant camarade Potier ce qu'il allait jouer.
— Une pièce que personne ne connaît, me répondit-il.
— Comment ! une pièce nouvelle ?
-^Oui, Sa Majesté en aura la primeur.
— Par quel hasard ?
— Je vais le le dire.
Je répétais, depuis quelques jours, le Doc-
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leur Quinquina, do M. GahrieJ, lorsque l'inlondantdes Wemis-Plaisirs vînt demander un spectacle pour la cour ; je lui proposai Quinquinacomme une bouffonnerie très amusante, en ajoutant qu'il serait peut-être gracieux de l'offrir au roi avant de la présenter au public. Il fut de mon avis.
Cependant, je lui parlai d'une seringue qwii jouait un grand rôle dans cette folie.
— Eh bien ! il y en a trente dans Monsieur de Pourceaugnac.
— J'ajoutai que le mot iaveaient se trouvait plusieurs fois dans la pièce.
— On en parle klei^ dans l^ pièces de Moiière ! D'îMlleurs, le roi aime beaucoup les lavefâîe:al^ il m pre»! un K>tisk$ «iatia§.
5/i aiiMoJhts
— Enfin, M. de la Ferlé a loul ap[)rouvë, et c'est le Docteur Quinquina que je vais offrir à la cour.
En eO'et, cette pièce fut jouée à la grande satisfaction de Louis XYIII. Il riait comme un fou à la scène où le docteur fait l'essai de sa seringue musicale, qui joue des airs en rafraîchissant les entrailles. Il se tordait comme si Quinquina lui avait administré son remède.
A Saint-Cloud comme à Paris, je pensais h Félix ; il vint enfin me faire sa troisième visite. J'étais fort gaie ce jour-là.
On venait de reconnaître, au théâtre des Variétés, que je n'étais pas sans influence sur le public, que l'on pouvait me mettre au rang des premiers sujets, et l'administration avait
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élevé mes appointemens à un chiffre raisonnable.
Je pouvais donc me suffire à moi-même, faire une assez bonne figure , et n'avoir recours h personne pour vivre honorablement.
Il est humiliant de tenir son existence des autres, et quelles que soient la noblesse et la générosité de ceux qui nous obligent, il y a toujours un seutisiient pénible à se seuiir dans la df'pendance.
C'est lorsqu'on peut se dire : — Je serai libre quand je voudrai, que l'on consent plus volontiers h se donner des chaînes.
Félix me trouva donc très disposée à la gaîté, il était lui-même d'une humeur charmante.
§é MÉMOiKLS
En nous trouvanl tous les deux une [.hysionomie si diiïérenîe de celle que nous nous étions vue jusque alors, nous nous regardâmes avec surprise, et nous ne pûmes nous empêcher de partir en même temps d'un grand éclat de rire.
Enfin nous nous remîmes, et il me dit :
— De quoi donc riez-vous?
— De vous voir gai ; je ne m'y attendais pas. Et vous?
— Moi, je ris de vous voir rire.
— A la bonne heun^.
Je lui appris que mon sort était assuré, que j'avais de bons appoinîemens, et que les l3ons rôles allaient m' arriver aussi.
— Jcisiiis d^ijîs ia u2)fM)ie:îiluaiioiî. LU héritage inaîtendu vienl de me siir{>reiîdre ; c'est celui d'un très vieux parent que je ne connaissais que de nom. Je pense que quand un bonheur se présente, il n'arrive pas seul, ei que je dois en attendre encore un.
Une explication ne larda [)as à suivenir. Féfe me dit qu'il croyait voir entre nos deux caractères beaucoup de sympathie, et (pi>e, comme il voulait cesser de mener une vie solitaire, ë serait -heurenxde îron ver près de lui la société d'une personne q«i partaget-aiï «es sentimens, ses goûts, et qui adopterait sa manière de vivre.
Je lui dis que son voisinage me serait fort agréable, et que, conmie mon intention était de prendi'euii a^ipartement plus cjonvea^aèle à
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ma nouvelle position, je me ferais un plaisir de le louer près du sien.
— Précisément, me dit-il, je viens d'en louer un fort joli, rue du Mont-Blanc, au premier; il y en a un autre sur le même carré, que ne le louez- vous ?
J'aime assez que l'on fasse les choses promptement. On perd souvent du temps à réiléchir pour faire une sottise ; au moins, si l'on en fait une en ne réfléchissant pas, on y gagne le Jemps que l'on aurait perdu.
Je mis un châle, un chapeau, et nous partîmes à l'instant pour aller voir l'appartement de la rue du Mont-Blanc.
Cet appartement était au fond d'une cour,
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feiniée sur la nie par une très belle grille. La maison appartenait à un sculpteur, et la cour était remplie de statues qui lui donnaient l'air d'un musée.
La première statue que nous vîmes eu enirant, était une Flore en marbre, d'un joli travail.
— Bon ! me dit Félix, une statue de Flore ; voiià votre enseigne , vous ne pouvez manquer d'habiter cette maison-là.
— Fort bien, lui dis-je, et en face de Flore un Zéphyre. Ne serait-ce pas votre portrait? Les Zéphyres sont légers et bien inconstans.
— Il ne tiendra qu'à vous , me dit Félix d'un ton galant, de couper les ailes à Zéphyre et de le fixer.
W JlKMOiHiS
— Cts-oui, cette (.oiiversalioii mythologique et allons voir les appartemens.
Ils étaient iort bien distribués et du meilleur goût ; je louai le moins vaste ; j'y entrai huit jours après. Le voisinage établit entre nous une intimité qui s'augmenta peu à peu , quand nous fûmes à même de nous connaître davantage et que je pus apprécier dans Félix des qualités vraiment rares.
Egalité d'humeur , générosité , confiance , réparaient chez Félix ce qui pouvait lui manquer du côté de la vivacité de l'esprit.
Ce n'est pas qu'il fût sans moyens ; mais il j avait dans son caractère une sorte de naïveté qui le rendait faible , et par conséquent susceptible d'être subjugué facilement.
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Je m'en aperçus assez pour voir que cet homme devait être dominé , qu'il fallait écarter de lui les gens capables d'abuser de son caractère, et l'occuper assez pour qu'il ne se laissât pas entraîner par de nouvelles impressions.
Il Sa fortune ne pouvait pas manquer d'attirer autour de lui un essaim de ces êtres qui ne cherchent qu'à vivre aux dépens d'autrui; j'eus donc la prudence de former moi-même une société qui ne pût être nuisible ni à ses intérêts, ni à mon bonheur.
Ma position me permettait d'avoir une maison très agréable, et d'y recevoir des gens du monde, des gens de lettres, des artistes, quelques uns des auteurs qui travaillaient pour notre théâtre , et ceux de mes camarades qui
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n'élaient pas déplacés dans ce cercle d'où la gaîté spiriluelle el franche ne devait pas ê(ro exclue.
Le moyen de fixer un homme chez lui, c'est de lui rendre son intérieur agréable.
J'organisai de jolies soirées, où la conversalion , la musique, la danse, jetaient une aimable variété.
Nous convînmes de donner un ou deux dîners par semaine, en ayant soin d'inviter nos convives^ pour éviter l'abus des gens qui s'invitent eux-mêmes.
La mode des charades en action durait encore, quoiqu'elle fût sur son déclin ; celle des proverbes coujinençait : j'eus un joli théâtre
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à paravens pour cet amusemoiii, dans lequel je pouvais me donner un rôle aiTÔable et brillant.
En voilà, j'espère, de la politique de femme !
Mais cette politique est bien innocente, et je conseille à beaucoup de femmes de l'eniployer, afin que leurs maris, trouvant du plaisir chez eux , n'aillent pas en chercher ailleurs.
Retournons maintenant, mes chers lecteurs , au théâtre, dont il y a long-temps que je ne vous ai paillé.
Un événement dramatique vint troubler ma tranquillité , ainsi qne celle des directeurs et des artistes des Variétés : c'était l'ouverture
6k MÉMOir.HS
(Ttfri théâtre rival, qui voulait exploiter notre genre et celui du Vaudeville.
Le Gymnase-Dramatique allait devenir notre voisin , et , comme le public est toujours ami de la nouveauté, nous eûmes à craindre que ce spectacle ne nous enlevât nos habitués. îl était placé sous le patronage de la duchesse de Berry.
Gontier et la charmante madame Perrîn qnillèrent le théàlre de !eurs premiers succès , pour aller poiler leurs lalens à l'entreprise de M. Poirson; ils trouvèrent pour les seconder Pcrlet et Bernard I.con.
M. Scribe devint le fournisseur en chef du Gymnase. Ce théâtre obtint des succès brillans : heureusement qu'ils ne nuisirent pas aux
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noires. Nous doiiblûmcs de zèle, nous forçâmes de comique , et noîre répertoire grivois et gai soutint glorieusement la concurrence.
Yernet, que jusque alors on n'avait vu que dans les amoureux, quitla cet emploi pour se livrer exclusivement au genre dans lequel il a eu depuis tant de succès.
Tout jeune encore, Vernet avait fait son apprentissage comique au théâtre des Petits Comédiens du Jardin des Capucines. îl était à notre théâtre depuis 1808.
11 se révéla en donnant un cachet à une excellente caricature sur laquelle personne n'avait compté.
C'était dans une pièce assez jolie, intitulée \ea Expédiens , de MM. Dumolard et Cosler. T. nu r>
6^ WÉjïipir.Ks
Il y avait une scène dans iaquelle on frasait venir des mi;siçi^ns pour un bal .
Vernet, sans en prévenir ni les auteurs ni ses camarades, se grima, se fit une bosse, des jambes torses, bégaya son rôle, et ne fut reconnu qu'en scène, lorsque le fou rire gagna toute la salle, et que les applaudissemens lui prouvèrent qu'il ne s'était pas trompé dans sa prévision.
Ce fut aussi à cette époque que commença à se faire connaître sur notre scène comique un acteur qui est aujourd'hui la pierre fondamentale du théâtre du Vaudeville.
C'est assez désigner Ârnal .
J'ai déjà dit qu'il s'était fait remarquer jeune çncore dans des théâtres de société. Mais qui se
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douterait que cette vocation est toujours si peu déterminée d'abord, qu'on a vu les meilleurs comiques commencer par jouer la tragédie.
Arnal avait débuté chez Doyen par le rôle de Mithridale.
J'y étais allée ce jour-là pour voir une jeune personne qui devait jouer Monime.
Lafon, du Théâtre-Français, était dans une loge voisine de la mienne. Doyen l'avait engagé à venir voir un sujet qui donnait pour le tragique les plus bt'lles espérances. Lafon me reconnut, me salua, et nous causâmes ensemble du spectacle et des acteurs.
Ârnai-Miihridate ne nous soiiîbla guère Ira-
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gique; sa tliciion et sa physionomie étaient déjà bouffonnes.
Aussi, dans la grande scène où Moninie lui dit:
« Seigneur, vous changez de visage I •>
— Tant mieux, dit Lafon , laissez -le faire ! à moins qu'il ne veuille garder ce visage-là pour remploi des Jocrisses.
Je ne fus [)as peu surprise de voir, quelques jours après, arrivera notre théâtre mon Mithridaîe, qui vint modestement s'y essayer dans quelques accessoires.
Il était timide, assez gauche. Cependant un auteur, Brazier, à qui il avait été recommandé, lui < oniia un rôle de valet, qui n'était
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pas sans importance, dans Monsieur de Gauchenvilley pièce qui, malheureusement, ne réussit pas ; il accrocha un petit rôle dans Alfred et Félicie, de MM. Gabriel et Mévil. Cette pièce eut du succès : Arnal fut bien heureux de pouvoir se montrer au public et de l'accoutumer à le voir, comme il s'habituait luimême h marcher sur les planches.
Pendant deux ans , Anial végéta, et on ne l'aurait pas aperçu , s'il n'eût doublé, dans le rôle de Jérôme du Coin de rue, Legrand, qui était tombé malade ; et dans X Arbre à Sonnettes , Brunet , qui était toujours prêt h faire valoir les jeunes acteurs auxquels il trouvait des dispositions.
Mais il ne suffit pas de doubler même de bons rôles, il faut en créer pour se faire re-
nicirt^iipr. C'est ce qui ne lui arriva que plus lard : il s'en est bien dédommagé !
Arnal avait alors aux Variétés dix - huit cents francs d'appointemens.
Ce comédien original gagne anjonnrhui cinquante inille fî-ancs [>ar an : c'est là une bonne orissinalité !